itw-clara-clara-1-webPhotos © Emeline Ancel-Pirouelle pour Hartzine

Un son lyonnais

On avait rencontré les trois de Clara Clara lors d’un concert au Point FMR, le 10 mars dernier, faisant coup double : la seconde soirée fêtant les dix ans de Clapping Music correspondait peu ou prou à la date de sortie de Comfortables Problems, second disque des Lyonnais, après AA paru confidentiellement en janvier 2008 sur SK records. Voilà pour le contexte de notre entrevue, attablés au café du Point FMR, où Amélie Lambert, François et Charles Virot ont répondu avec enthousiasme à mes questions un brin fouillis après une rapide mais efficace séance photo. Ah si, j’oublie de dire une chose importante : un peu partout sur la toile et dans la presse chiffonnée fleurissait ce nom à redondance bègue tiré « selon l’explication à la con d’un manuel d’espagnol qu’Amélie avait » (clarissimo ?). François poursuit : « Mais il y a aussi l’explication qui claque mais dont on a su qu’après la teneur ! Clara-Clara est une énorme œuvre d’art de Richard Serra qui a été installée aux Tuileries… Les gens du quartier trouvaient le truc horrible et ils ont tout fait pour la foutre à la décharge, ce qui a été fait ! » A Amélie de trancher : « Ça fait longtemps qu’on l’a choisi, plus de quatre ans… pour la sonorité, c’est tout ! Et je ne m’appelle pas Clara ! » Et l’excitation soudaine de la presse ? Hilarité générale, « ah bon ? C’est gentil de nous l’apprendre ! » J’enchaîne sur une autre question existentielle, histoire de planter le décor pour de bon : Clara Clara, un groupe dijonnais ou lyonnais ? « Le groupe est de Dijon à la base mais ça fait sept ans que je suis à Lyon, on n’a plus aucun lien Charles et moi avec Dijon… Seule Amélie y habite encore. » Je profite de l’occasion pour lui demander si la « scène active » dont il est question dans leur bio est bien celle de Lyon… « Oui c’est le mec de SK, qui est un label lyonnais, qui parlait de la scène locale… Mais si on se sent de Lyon, c’est avant tout parce qu’on répète dans un endroit qui s’appelle Grrrnd Zero où il y a pas mal de concerts organisés (dont on peut trouver un aperçu compilé et téléchargeable gracieusement ici) et un bon réseau de musiciens comme Chewbacca et Duracell. Tout le monde fait des groupes avec tout le monde ce qui renforce cette impression de faire partie d’un truc. » Charles précise : « D’ailleurs j’ai un groupe avec le mec de Duracell, ça s’appelle Ours Bipolaire, mais c’est un peu en stand-by. » Et de poursuivre sur l’identité musicale de Clara Clara : « On a des influences revendiquées comme The Ex ou Lightning Bolt... Le son du bassiste m’a vraiment impressionné… » François développe : « Au début on écoutait Deerhoof et Lightning Bolt mais avec le temps je ne les écoute plus du tout, genre le dernier Deerhoof oui mais le dernier Lightning Bolt, quasiment pas. » « Animal Collective ? C’est pratique pour les journalistes d’en parler à propos de nous car au moins les gens connaissent… Mais le parallèle n’est vraiment pas évident, mis à part sur les voix du premier album… Mais bon. En fait, j’écoute essentiellement des groupes que je connais, des gens de notre entourage comme Duracell. »

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Comfortables Problems

Conjuguant dans l’urgence et la spontanéité des structures pop alambiquées à la puissance distordue de leurs instruments respectifs (clavier, basse, batterie), les Clara Clara ont fait de Comfortables Problems la jonction entre ce qu’a pu faire le groupe sur son premier disque et ce que François a composé, en échappée solo, sur le boisé Yes or No (Clapping Music / Atelier Ciseaux). C’est ce compromis, savamment décliné du long de ces huit morceaux à la densité tourneboulante, qui fait de Comfortables Problems un disque rafraîchissant, intensément brut tout en restant pop. Que l’on se surprenne à taper du pied ou à secouer crétinement la tête sur Under the Skirt, One On One ou Paper Crowns n’a rien d’étonnant, bien au contraire, c’est presque la réaction normale d’un mec encore en vie. Mais s’il y a une chose qui fascine c’est cette capacité « à beuter » – comme le dit si joliment Amélie – sans jamais tomber dans l’assourdissement pur et simple comme une pelletée de groupe noise avant eux. Violent mais positif donc ? « C’est un peu l’esprit ouiUn son agressif et des compositions pas méchantes… Ce que j’aime avant tout, c’est jouer sur les deux terrains. » Amélie d’ajouter : « Faire de la grosse pop ça perd de suite de son intérêt… On aime ce gros son de basse hyper rentre-dedans, super violent, et qui contre bien le coté poppyD’ailleurs, je ne pense pas qu’on ira un jour vers une pop gentille, ça restera comme ça, l’énergie c’est trop important ! D’un autre côté, on va pas tomber dans le dark, on est des gentils ! Même si on ne sait pas trop ce qu’on va faire après… » François et Charles la coupent d’un grand éclat de rire… « Quoique le dernier riff est un peu darkos, c’est vrai ! Mais même si c’est sombre on fera pas la gueule sur scène pour autant !« 

Contre les apparences et l’étiquette qu’on leur appose vite fait, bien fait, de chantres du bordel étayant leur science du bruit comme un gosse range sa chambre, la petite fabrique d’algorithmes pop se défend en arguant d’un abandon de l’improvisation au profit de la grande planification :  « L’idée de nos morceaux part du synthé, on rajoute le reste après. Amélie s’adapte lors des répétitions alors que Charles et moi on vient avec des trucs préparés. » « Comfortables Problems on a mis huit jours pour l’enregistrer et par la suite c’est François qui a fait les voix et les arrangements, ce qui donne le côté plus abouti et qui évacue le stress lié au temps passé dans le studioHuit jours c’est beaucoup pour nous, vu que toutes les précédentes sessions d’enregistrement ont duré au maximum une journée ! C’est vrai huit jours ça passe hyper vite mais les morceaux étaient écrits et joués avant, enfin… Comme on est toujours super organisé, on a dû écrire quelques parties pendant l’enregistrement… » Vrai, il n’y a plus d’improvisation ? « Non non, une fois la chose composée, on s’écarte pas trop de ce que l’on a prévu ! A une époque on faisait des impros sur scène, mais là on a arrêté, on en refera peut être… Enfin si… Mais c’est quand on se plante ! Au lieu de se bloquer sur un truc, on continue à jouer et on se dit : « Bah pourquoi pas »… Mais on ne recherche pas le bordel pour le bordel, c’est juste plus complexe et parfois on n’est pas hyper concentré sur ce qu’on joue… Moi perso je respecte mes parties, j’essaye quoi… Enfin on essaye tous ! (rires) »

Au-delà des voix, où l’on passe des cris du groupe au chant de François, ce qui change entre les deux albums c’est avant tout « la rythmique et le fait que François joue debout de la batterie : c’est plus carré ! Les synthés aussi… J’ai progressé, les lignes sont plus complexes… La basse ça reste en gros la même chose… Pour en revenir à la batterie, avant c’était du gros binaire, du gros bourrin, c’était l’efficacité qui primait, non mais c’est vrai (rires), on faisait pas trop dans la finesse et là, le fait de jouer debout… » François coupe Amélie dans l’hilarité générale : « Ah oui c’est vrai qu’au clavier c’était méchamment complexe ! C’était un scandale ! On l’appelait d’ailleurs… » Amélie ne le laisse pas finir (dommage, on ne saura jamais !) et persiste : « Non mais c’est vrai, jouer debout ça t’a réappris à jouer de ton instrument ! » La petite tablée s’anime, je n’ai même plus à poser mes questions pour en avoir les réponses : « Non ça m’a désappris à jouer ! Je m’explique… Avant je gérais mon truc avec une batterie hyper minimale, genre cymbale, grosse caisse et caisse claire, et ça débordait… Je débordais à chaque fois des temps… Puis je me suis intéressé à The Ex et j’ai commencé à jouer des trucs plus complexes, avec plus d’éléments à la batterie… J’aurais pu continuer dans le style mais j’en ai eu marre et j’ai tout viré pour revenir à la forme originale et depuis je me démmerde avec ça… J’ai donc désappris la complexité ! Et puis, c’est plus facile de jouer de la batterie debout, ça donne plus de puissance… Et chanter aussi d’ailleurs car t’as plus de souffle… Et non ce n’est pas une histoire de style (rires)… Ouais, trop balèze de jouer avec un micro à la Madonna !« 

J’en profite pour embrayer sur la petite révolution d’un chant conférant plus de consistance et d’originalité aux morceaux du groupe. François et Amélie se neutralisent, Charles se lance : « L’idée du chant est vieille en fait. Au tout début, François chantait accompagné de la flûte traversière d’Amélie, puis quand elle est passée au synthé François a arrêté de chanter… » « Disons que j’avais un peu perdu confiance dans ma voix » précise François… Charles renchérit : « Bientôt la tendance c’est presque de ne travailler qu’autour des voix mais là, c’est encore dans notre imaginationOn traîne avec des groupes qui donnent envie de s’y mettre… » S’agissant de l’apport du chant, « c’est sûr ça donne un coté plus pop, les gens sont rassurés d’entendre une voix, c’est plus accessibleMême si avant les mélodies étaient vraiment plus pop. » Amélie intervient, le sourire en coin : « C’était déguisé par contre ! Notamment parce que c’était le bordel en concert ! » Et François de résumer : « Bon là disons que c’est plus carré, plus formaté (rires)… Je m’avance peut-être un peu trop là… Putain surtout avec les groupes qui jouent ce soir ! Tu es là ce soir ? Tu nous diras ? »

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Clapping & les à-côtés

L’appel de la clope se fait sentir, le temps s’écoule tel un sablier liquide entre mes doigts. « L’actualité de Clara Clara tu la connais, mais si tu veux, avec Réveille, autre groupe dans lequel je joue, on sort un vinyle, sur Clapping, et là on est en pleine tournée… Ce serait cool d’en parler et si tu as le temps d’écouter… Sinon seul avec ma guitare, comme tu as pu le constater… » Je saute sur l’occasion pour le sonder sur l’origine du décalage entre son jeu de scène au sein de Clara Clara, débordant d’envie, et seul face au public, d’une timidité sans égale. Au Midi Festival par exemple, « je n’avais pas peur du public… Je m’en foutais un peu, je ne me focalise pas dessus… Et puis ça juge à fond… Au Midi il y a un mec qui a écrit que je suis un con juste parce que j’ai un short que je l’ai déchiré exprès… Le mec a même remarqué que je n’avais pas les mêmes chaussettes… J’ai jamais pensé qu’un mec écrirait un truc pareil et franchement mes chaussettes et mon short ça sortait de la machine d’un ami… Le mec te taille alors qu’il ne parle même pas de musique ! Seul, j’avoue, c’est un peu particulier… Les gens te captent pas trop… Alors qu’en groupe, quoi qu’il arrive, on est ensemble. Ça détend… Comme hier soir avec Réveille quoi… Ok, hier j’étais peut-être un peu trop détendu ! (rires) » Avec un sens avéré de la formule laconique, Charles nous apprend qu’en plus dOurs Bipolaire, il a un groupe, « Robe et Manteau, qui est actuellement en tournée avec Réveille et dans lequel je joue du synthé tandis que Jonathan gère la batterie… Pour le moment on n’a qu’une démo enregistrée à l’arrache avant notre départ mais une fois la tournée terminée on va composer à nouveau des morceaux qu’on jouera sans doute avec François… » Affaire à suivre donc.

« Avec Clapping ça se passe hyper bien ! Si on s’intéresse autant à nous c’est que Julien fait vachement bien son boulot ! Il m’a repéré suite à un concert que j’ai donné en solo et puis dans la foulée on a bossé sur mon premier album avec Clapping. Puis j’ai amené Clara Clara… On va continuer avec eux autant que possible même si au final on connaît pas trop les groupes de Clapping… sauf Karaocake… et puis Réveille forcément… » Amélie chambre, « François prend la possession du label en fait ! » Directeur artistique ? « Non non, si je dois faire un truc ce sera un peut différent… ! (rires) »

Après quelques échanges d’adresses mails, on les laisse s’enquérir du programme de la soirée. Pour nous, direction le comptoir histoire de s’en jeter une avant d’en transpirer jusqu’à la dernière goutte. En rentrant chez moi, ligne 2, rame bringuebalante, je jette quelques mots sur mon calepin dont voici la teneur : les deux frères, aussi inséparables que dissemblables, enfouissent sous des allures je m’en foutiste parfois incomprises (voir ), un stakhanovisme musical se nourrissant bien plus de spontanéité et de rencontres que de mots châtiés pour en parler. Avec Amélie, ils forment le type de groupes qu’on a envie de voir réussir rien que pour leur décontraction et leur justesse musicale, entre saillie de basse corrosive et refrain entêtant. Quelques mois plus tard, mon opinion n’a pas évolué d’un iota et Comfortables Problems continue de cracher dans mes écouteurs.

C’est d’ailleurs bientôt l’heure du Midi Festival et Clara Clara en sera.

Audio

Clara Clara – One On One

Vidéo