Police des Mœurs l’interview

Police des Mœurs est la trame sonore de la nuit nucléaire, un moment transitoire vers un monde post-technologique et post-écologique. Je découvrais d’un bloc le label montréalais Visage Musique (lire) et voilà en substance ce que l’on pouvait lire à l’encontre du groupe dont on s’empressera de publier en suivant la face A d’un split sur le même label avec Frank (Just Frank), La Politique de la Division (lire). Il y avait tout ce qui faisait nos nuits d’alors en quelques morceaux dont un premier maxi paru en mai 2011 et comprenant les saillies aussi concises qu’efficaces, Ville Souterraine et Monde Fallacieux. A la synth-pop chromatique et duveteuse de Gold Zebra, répondait ainsi celle froide et anguleuse de la bande emmenée par Francis Dugas. Depuis lors, on ne les a jamais vraiment quitté, notamment à l’heure de leur grand saut discographique et transatlantique, du maxi Les Mécanismes de la Culpabilité (lire) au récent split avec Essaie Pas (lire) sur Atelier Ciseaux, en passant par ce premier LP éponyme et incontournable sur la structure néo-berlinoise instiguée par Alessandro Adriani, Mannequin Records (lire). A l’heure où le groupe s’apprête à franchir l’océan afin d’entamer sa première tournée européenne, on a donc décidé de mettre les petits plats dans les grands, avec en plus d’un entretien avec Francis à découvrir ci-après, une mixtape confectionnée par ses soins en fin d’article en plus du remix exclusif de Ta Fin du Monde par Jordan Dare. En somme, tout ce qu’il faut pour se radiner la bouche en cœur le 4 juillet prochain à l’Espace B (Event FB).

Audio (PREMIERE)

Entretien avec Francis Dugas

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Police des Mœurs a sorti en 2011 un premier EP sur Visage Musique. Le groupe pré-existait-il à celui-ci ? Peux-tu nous raconter comment le groupe s’est peu à peu constitué ? 

Les chansons sur cet EP sont les quatre premières composées pour Police des Mœurs. Au départ, je souhaitais que ce ne soit qu’un projet studio auquel pourrait se greffer Anouk pour faire des voix. Puis, au bout d’un an, j’ai eu le goût de faire des concerts. Fred s’est alors joint à moi et Anouk en prévision du live. Après quelques concerts, Catherine est arrivée, finalement remplacée par Christine. Tout s’est fait progressivement.

Le nom du groupe et les textes évoquent une certaine obsession anti-totalitaire, évoquant un monde plongé dans une sorte de dystopie orwellienne. Quel est le propos du groupe ? Peux-tu développer les thèmes abordés ?

Comme la musique, les thèmes puisent dans certains de mes souvenirs des années 80, particulièrement le climat de la guerre froide et la crainte du nucléaire. L’idée est de voir un peu de quelle façon l’anxiété, les craintes, la surveillance et la paranoïa liées à ce contexte ont évolué et se déploient maintenant, tant en moi que dans le contexte plus global. Ceci dit, les paroles plus récentes reposent sur des préoccupations plus personnelles, mais elles font quand même écho aux mêmes angoisses. J’essaie aussi que tout ça demeure ouvert à l’interprétation, un peu flou. Il n’y a rien de didactique ou d’académique, malgré le fait que tout cela semble très sérieux dit comme ça.

A ton sens, c’est important pour un groupe d’avoir une vision à défendre, à suggérer ? Quelle place occupe le contexte politique et social dans ta façon d’écrire ?

Important en général, non ; important pour moi, oui. Je suis assez préoccupé par le contexte social et politique, alors forcément, ça se retrouve dans les paroles. Mais la majorité des paroles n’abordent pas directement ces thèmes et sont motivées par des émotions ou observations plus personnelles. Mais pour moi, il y a un lien entre la politique, le social et la façon dont on se comporte dans la sphère privée.

Pour décrire Police des Mœurs, on cite souvent la synth-pop européenne de la fin des années 80. Quelles sont les grandes influences qui président à PDM ? Cherchez-vous à les divulguer explicitement – par quelques clins d’œil – , ou tentez-vous de les gommer dans un langage qui vous est propre ?

Je ne crois pas que nous cherchions explicitement à divulguer nos influences. Celles-ci sont d’ailleurs très diverses. En ce qui me concerne, mes grandes influences synth n’ont rien d’obscures : New Order, OMD, Depeche Mode des débuts, Jean-Michel Jarre, Rational Youth, Visage. Ce sont les groupes que j’ai connus et entendus il y a très longtemps et en ce sens, leur influence est probablement beaucoup plus présente dans mon ADN que tous les autres groupes du genre plus obscurs que j’ai pu découvrir par la suite grâce au Web. Ces influences sont à la base du projet, mais elles s’ajoutent à un tas d’autres, moins perceptibles : punk, krautrock, techno, psych des 60’s, rock and roll des débuts, avant gardes du XXe siècle, etc. J’essaie peu à peu d’enrichir notre langage synth pop minimal avec tout ça et de ne pas être trop  »by the book ».

L’esthétique des pochettes fait penser à celle des fanzines punk et post-punk. C’est voulu ? Quelles sont vos inspirations en la matière ?

Ha ! Oui, c’est clairement voulu. J’ai toujours été attiré par  »l’esthétique de la photocopie » et le noir et blanc. Je pense que c’est important pour les labels d’avoir des identités visuelles fortes comme Crass ou Factory ont pu en avoir. Pour le reste, tu l’as dit, les fanzines des années 80 sont une super influence.

Votre premier EP a été suivi par un split, toujours sur Visage Musique, avec Frank (Just Frank). Comment considérez-vous la scène synth européenne actuelle ? Vous vous sentez plus proche d’elle ou de celle de Montréal ? 

On se sent probablement plus proche de celle de Montréal car on connaît bien mieux les gens qui y gravitent et on a joué avec tout le monde avec le temps. La tournée européenne permettra probablement de mieux juger de notre place là-bas. Musicalement, j’ai en revanche du mal à voir à quel endroit on se situe exactement. Je suis plus sensible aux affinités qui relèvent d’une certaine vision, de façons de faire, etc. Pour cette raison, on joue parfois avec des groupes hardcore et je ne sens pas que nous ne sommes pas à notre place, malgré le décalage musical évident.

Police des Moeurs

Comment expliques-tu cette résurgence d’intérêt depuis cinq/six ans pour le matériel analogique, la musique synth, et parallèlement cette volonté de réédition d’une foultitude de formations oubliées du milieu des 80’s ? 

Pour les rééditions, je pense qu’Internet et particulièrement Facebook jouent un rôle fondamental. Il était impensable de rééditer certains trucs avant dû à l’incapacité à rejoindre un marché. Facebook règle une partie de ce problème et économiquement, certaines rééditions deviennent envisageables. Ce phénomène n’est pas non plus exclusif à la musique synth : il touche à peu près tous les genres. Pour le reste, je crois que les gens ont longtemps amalgamé tout ce qui était électronique et tous les types de synthés. Or, des amateurs de rock commencent à découvrir que les synthés ou boîtes à rythmes analogiques ont une puissance ainsi qu’un côté brut et immédiat qui peut rivaliser avec les guitares. Le matériel analogique a une espèce d »’aura » authentique, légitime ou non, qui touche des gens qui ne sont pas nécessairement intéressés par le numérique. Ceci dit, une partie de tout ça repose sur un effet de mode et rien d’autre. Roland sort bientôt un nouveau synthé numérique qui reproduira certaines des anciennes gloires analogiques de la compagnie. Or, une partie du public a déjà déserté sous prétexte que ce n’est pas analogique et ce, sans avoir entendu quoi que ce soit. C’est de l’intégrisme.

Après ce split, vous avez franchi l’Atlantique discographiquement en sortant deux EP sur le français Atelier Ciseaux et l’allemand F.K.K. Est-ce pour vous une manière de vous rapprocher de votre véritable public ? 

Oui, clairement. C’est un façon d’aller voir ailleurs. Les premiers à avoir embarqué vraiment sont les Allemands, alors F.K.K. semblait un choix logique. Puis, pour Atelier Ciseaux, l’intérêt était surtout de sortir quelque chose sur un label très D.I.Y., mais qui ne se spécialise pas vraiment dans ce que l’on fait. Bref, sortir un peu d’une zone de confort et des évidences.

Vu de France, la scène montréalaise et canadienne semble fourmillante, avec notamment Visage Musique, mais aussi Electric Voice ou encore Fixture Records. Le Canada est-il le meilleur endroit pour bidouiller ses synthés et ses boîtes à rythme ? 

La Canada est très grand. Je n’ai aucune idée de ce qui passe à l’extérieur de Montréal et un peu de Toronto. Nous avons nettement plus de liens avec l’Europe qu’avec le reste du Canada. Nous allons faire une tournée européenne mais personne au Québec à l’extérieur de Montréal ne nous a invités à jouer chez lui ! Donc c’est très difficile pour moi de parler pour autre chose que Montréal. Maintenant, pourquoi tout ça se passe ici ? Je n’en sais rien. On dirait que tout à convergé, un peu par hasard et de différentes provenances. Ce qui est fantastique est qu’il n’y a pas vraiment de son montréalais très distinct, les affinités se développent d’une autre façon, par une vision commune.

L’ironie est que dans le grand monde de la musique  »alternative » montréalaise, cette scène ne reçoit pas beaucoup de considération, en tout cas, celle-ci n’est pas proportionnelle à l’intérêt qu’elle reçoit à l’extérieur.

Parle nous du LP sur Mannequin. On sent dessus une volonté d’écriture et de production qui contraste avec vos débuts où l’urgence conférait une certaine patine synth-punk. Quel était le but avec ce LP ? Pourquoi avoir choisi Mannequin ? 

Le but était de faire un LP comme ceux que j’aime : un disque qui te demande de t’asseoir, d’écouter et de te laisser porter, pas une simple succession de chansons accrocheuses. Je voulais qu’il y ait de la matière, de la substance, des couches. Bref, l’idée était d’utiliser le format pour ce qu’il est et non de faire une compilation de singles potentiels. Je sais que pour certains, c’est décevant que ce soit différent du premier EP, mais créativement, je pense que ça serait une erreur de toujours rester dans les mêmes eaux, même si la base sera toujours la même. Ceci dit, ça ne témoigne pas d’une orientation future ni rien du genre, juste de la volonté de faire un album avec de la viande autour de l’os et des chansons plus longues, mais toujours avec un synth pop minimal comme colonne vertébrale.

Le choix de Mannequin s’est imposé parce qu’il s’agit d’une des compagnies qui bénéficie du plus de visibilité dans le genre que l’on fait, et comme nous envisagions de venir en Europe, ça faisait sens de choisir un label européen.

J’ai écouté votre futur split avec Essaie Pas sur Atelier Ciseaux. Tu nous racontes comment l’idée de ce split s’est imposée à vous ?

Au départ, ça devait être un EP 7 » pour la tournée. Puis Rémi d’Atelier Ciseaux est arrivé avec l’idée d’un split. Évidemment que ça nous intéressait. Pierre d’Essaie Pas avaient déjà fait notre son pour quelques concerts et nous avons même discuté qu’il réalise éventuellement un de nos enregistrements. Alors bien que musicalement nos identités soient distinctes, c’est une association qui est assez naturelle en ce qui me concerne. J’ai découvert la musique solo de Marie et d’Essaie Pas avant de les connaitre personnellement et j’étais déjà très admiratif… et tu vois, les trois chansons de PDM qu’on y trouve sont nettement plus directes et dépouillées que celles du LP. C’est un peu un retour à l’énergie quasi synth-punk du départ, même si c’est quand même pas mal différent.

Mis à part ce split, quel est le futur proche du groupe ?

On travaille sur une cassette de reprises punk pour un petit label d’ici et, en parallèle, sur un second LP.

Mixtape

01. Éphéméride – Le Fruit vert
02. Fugue – L’Avenir
03. Nuclear Reactions – Bill Wyman
04. Nothing in my Heart – Horrid Red
05. Weight Loss in Wartime – Image of Life
06. Aviation – Experimental Products
07. Faces Confused – Tuxedo Gleam
08. Lines – Disco Geometrico
09. 215061 – AFX
10. Glaze – Container

Tournée

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