On est quelques-uns à avoir raté la rame en marche. La 8, celle qui devrait s’arrêter à Pointe du Lac mais que Julien Lheuillier s’est réappropriée pour la prolonger de ses fantasmes d’escapades alternatives, imaginaires, sidérales. Les pieds dans les fondations du krautrock et de l’ambient nées des pères spirituels de la kosmische Musik et le regard tourné vers les nébuleuses, le Parisien sort a posteriori son album de 2014 en vinyle sur Gonzaï Records avec une release party le 30 avril à la Maroquinerie en compagnie de Bajram Bili et Koudlam. On vous propose de gagner vos invitations à la fin de cet entretien qui met en lumière la fantasmagorie de Julien, ses influences et projets.

Interview

Ton projet Pointe du Lac débute en 2014, mais ton passif musical remonte bien avant. Qu’est-ce qui t’a fait commencer à composer? Et plus généralement, qu’est-ce qui t’en donne envie? À quel moment te sens-tu prêt?

J’ai commencé à enregistrer de la musique avec un magnétophone quand j’avais 6 ans et quand mes parents m’ont offert un synthétiseur pour Noël. Ça donnait des cassettes assez bizarres et depuis, je n’ai jamais vraiment arrêté de m’enregistrer.
Je pratique régulièrement la musique, tous les jours, souvent pour reproduire ou pour m’exercer. Je me sens généralement prêt à créer quand je trouve suffisamment d’ennui. Après, j’enregistre et je vois ce qui sort. Ça n’arrive pas souvent mais quand c’est le cas, c’est généralement assez rapide et spontané, ça naît souvent de l’improvisation. J’enregistre très vite, souvent en une prise pour chaque piste et sans montage. Du coup, il y a des imperfections mais je trouve que ces imperfections rendent la musique plus humaine. Sur le disque, ces variations permettent de contraster avec les rythmiques très droites. Je m’impose également des restrictions de notes pour les thèmes et des lignes de basse très minimales. J’aime quand les mélodies trouvent elles-mêmes leur évidence.

Qu’est-ce qui t’offre le plus d’émotion dans une construction musicale?

C’est probablement les couleurs. Tu vois la partition d’Artikulation de Ligeti? J’aime cette idée que, pour la musique électronique, on ne puisse pas réaliser une graphie « classique » avec des hauteurs de notes, des valeurs rythmiques et des nuances, et qu’on se soit posé la question de nouveaux codes pour représenter la richesse des timbres, avec des formes géométriques, des couleurs, des grosses bulles qui représentent la résonance, etc.
Pour ma part, je ne fais pas une musique qui a vocation à être écrite ou reproduite, mais cet exemple (même s’il date de 1958) montre au moins l’importance du timbre dans ce style. Parfois, même sans une idée dingue de départ, une association de sons, un filtre ou un ajout de bruit peuvent vraiment transformer un morceau.

Three Guys Never In, on en parle?

Mouof. C’était une chouette période. Marc est très talentueux, il écrit de bonnes chansons mais humainement, on ne s’entend pas très bien.

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Ton premier album, qui vient d’être édité a posteriori par Gonzaï Records, imagine un voyage cosmique sur la ligne 8 du métro parisien, au-delà de son terminus Pointe du Lac. Ça fait penser à ce film fantastique argentin de 1996 où une rame de métro disparaît sur le réseau de Buenos Aires, condamnée à rouler pour l’éternité sur un ruban de Möbius, ou bien à Galaxy Express 999 de Leiji Matsumoto et son réseau ferroviaire intersidéral. Ce sont des éléments du seuil, qui sortent le public d’un environnement qu’il connaît et qui le rassure, pour le projeter dans l’extraordinaire. À quel point es-tu sensible à ces épisodes fantasmagoriques dans ton quotidien?

Je n’ai pas vu Moebius ni beaucoup d’épisodes de Galaxy Express 999 mais ça me semble être tout à fait l’idée. Peu après l’ouverture du terminus de la ligne 8 à Pointe du Lac, je m’étais assoupi un matin dans le métro, sur ce qui était devenu un trajet quotidien, et je m’étais imaginé me réveiller dans cette même rame mais dans l’espace. Je visualisais très bien le lac et ses couleurs dignes des meilleurs trips sous buvard, flottant dans le cosmos vers lequel le train s’engageait. J’ai alors ressenti le besoin d’en créer la bande-son.

Avec ce nom, tu n’as jamais pensé à demander une accréditation pour un live dans le métro? Histoire de jouer la carte de la mise en abime.

Si, bien sûr. J’aime beaucoup la station Pointe du Lac. Je la trouve très belle avec ses grandes verrières qui donnent sur les rails et j’aurais adoré y faire un concert pour la sortie du disque. J’ai envoyé des mails à la RATP mais à deux reprises, ils m’ont orienté vers leur système d’auditions. C’est un peu dommage d’autant que je ne veux pas être musicien du métro mais simplement organiser un événement ponctuel.
Et puis, en lien avec le rapport au quotidien dont on parlait précédemment, ça ferait sens de jouer dans cette station, auprès de voyageurs qui ne sont pas prévenus, s’arrêtent ou non, rentrent peut-être du travail ou habitent le quartier, pour leur partager ma vision du lieu et essayer de les emmener vers une autre Pointe du Lac que celle qu’ils empruntent tous les jours.

Y a-t-il d’autres lieux, que tu as visités ou prévois de le faire, à partir desquels tu aimerais composer?

Ça peut sembler un peu cliché New Age, mais j’aimerais beaucoup jouer dans les montagnes ou au milieu d’une grande forêt. Ou alors assez loin dans l’espace, dans un décor qui ressemblerait un peu aux photos de la nébuleuse de l’Aigle prises par Hubble.

 

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Dans la continuité de ce premier volet, tu comptes faire d’autres albums-concepts? Tes récents EP dévoilent-ils quelque chose à ce propos?

Les EP sont moins conceptuels que l’album et ils sont également plus ambient. Ils représentent en quelque sorte des pauses sur le trajet qui mènent à Pointe du Lac. Les deux cassettes sorties chez Hylé Tapes se sont épuisées assez vite. Il est probable qu’avec Richard Francés nous en fassions une nouvelle édition, avec peut-être un packaging un peu différent.
Pour le reste, oui, j’aimerais faire d’autres albums-concepts, qui seront cette fois créés en enregistrés à deux, avec Richard, grâce à qui j’ai pu jouer mes titres en live. On a déjà quelques idées puis on s’entend parfaitement et on se complète très bien musicalement. C’est assez grisant.

On sent chez toi une filiation revendiquée avec Schulze, Roedelius ou Eno, toute cette petite bande émergeant dans les années 70 qui a extrait son ambient du krautrock et composé des dizaines de BO. C’est une piste à suivre pour toi, cette connexion cinématographique?

Oui, j’adorerais écrire de la musique pour le cinéma.
Puis, je crois que, quand on fait de la musique instrumentale, on manipule (au moins mentalement) beaucoup d’images.

Tu as repris une composition d’Olivier Messiaen sur ton dernier EP. Il aimait beaucoup l’orgue, avec lequel il a poussé l’expérimentation jusqu’aux improvisations, et il y a peu tu témoignais par écrit de ton attirance pour l’instrument. Elle irait jusqu’où cette attirance que tu partages avec Messiaen, jusqu’à l’intégrer à tes propres compos? Plus globalement, as-tu déjà envisagé d’étoffer ta production avec d’autres instruments?

L’orgue est un instrument incroyable. D’ailleurs, Echo, le premier titre du disque, débute par une improvisation avec un son d’orgue, tapi dans une nuée de delay et sous-mixé derrière la rythmique et la basse. Je reviens assez souvent vers les Bach d’André Isoir. Il joue sur des instruments très variés, de facture très ancienne ou plus récente, et, je suis toujours fasciné par les possibilités de l’orgue. Je trouve super d’ailleurs que Paris ait deux nouveaux orgues dans les salles de la Philharmonie et de l’auditorium de Radio France et qu’on puisse en écouter en concert ailleurs que dans une église (je me suis noté d’ailleurs un récital John Zorn à l’orgue, dans un an à minuit à la Philharmonie…)
Sinon, oui, j’ai pensé à intégrer d’autres instruments. Je joue du violoncelle mais je n’éprouve pas le besoin d’en jouer dans Pointe du Lac, bien que je trouve l’association intéressante (comme par exemple dans Dune de Klaus Schulze). Et puis, j’ai encore beaucoup à explorer dans la synthèse sonore et, pour la suite, je ne ferme aucune porte. Il pourrait y avoir des instruments acoustiques, des voix, du modulaire, peu importe… Ça dépendra des besoins de chaque titre et on pensera à tout cela le moment venu avec Richard, qui d’ailleurs, est également un très bon batteur.

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Tony Conrad, que d’aucuns érigent en génie méconnu, a récemment passé l’arme à gauche. Qu’est-ce que tu retiendrais personnellement de lui?

J’aime beaucoup quand la musique suspend son temps et qu’elle nous permet de dépasser des habitudes culturelles de morceaux de trois minutes. Je trouve en cela la musique éternelle et les drones de violon de Tony Conrad vraiment superbes. J’adore son apport au sein du Dream Syndicate, ses collaborations avec Gastr del Sol, Charlemagne Palestine, Genesis P-Orridge mais s’il ne fallait retenir qu’un disque, ce serait évidemment celui avec Faust, chef d’œuvre indépassable de rock hypnotique.

Ton actu, c’est l’édition de ton premier album de 2014 chez Gonzaï Records, avec une release party le 30 avril à la Maroquinerie. Et après que prévois-tu? Tourner? Écrire? Chercher une autre ligne de métro?

Tourner, oui, bien sûr, si on nous propose des dates.
Commencer l’enregistrement d’un prochain disque cet été serait très cool.
Pour la ligne de métro, je suis très fidèle à la ligne 8.

Pour cette release party, tu joues avec Bajram Bili, avec qui tu as déjà partagé une soirée fin 2015. Vous faites tous les deux partie de cette niche d’ambient expérimentale française avec d’autres comme Jonathan Fitoussi ou Alexandre Bazin. Comment évolue cette micro scène de ton point de vue?

Je ne sais pas du tout, je crois que je serais assez incapable d’en parler.

Fin 2015, il y avait eu un changement de plateau et c’était finalement avec Teknomom qu’on avait partagé l’affiche. Du coup, le 30 avril, ce sera notre première date avec Bajram Bili. Je suis content de rencontrer Adrien, je pense que nos musiques possèdent des points communs et qu’on trouvera sûrement des choses à se raconter.

Quant à Jonathan Fitoussi, j’ai acheté récemment deux de ses disques que je trouve très beaux. Je me sens cela dit bien néophyte par rapport à lui ou à Alexandre Bazin, qui sont liés au GRM. Quand, j’enregistre ou que je mixe ma musique, j’ai la sensation de bricoler comme je peux, de faire les choses de manière beaucoup plus instinctive ou artisanale.

Chez le disquaire

On a demandé à à Julien de nous proposer trois liens d’écoute qui l’ont influencé et de nous expliquer pourquoi.
 
Manuel Göttsching – Sunrain
Je ne m’en lasse pas. J’adore la rythmique entêtante de la suite d’accords et l’évolution du morceau. C’est en écho à ce titre d’ailleurs que j’ai nommé un de mes morceaux NuitPluie, même si c’est très différent, plus lent et beaucoup moins solaire.


Soft Machine – We Did it Again
J’ai beaucoup écouté les trois premiers Soft Machine et je ressens une sorte de connexion cosmique avec Robert Wyatt, peut-être parce qu’il est né le même jour que mon père…


Olivier Messiaen – Des canyons aux étoiles, VIII. Les ressuscités et le chant de l’étoile Aldébaran
Je trouve la musique de Messiaen géniale. On ne ressent pas du tout la dissonance dans ce mouvement très apaisé, avec une sensation d’infini et des couleurs orchestrales superbes, des transcriptions de chants d’oiseaux, une dimension spirituelle..

Audio

Pointe du Lac – Pointe du Lac (Gonzaï Records, 25 mars 2016)

Formulaire

Hartzine vous propose de gagner 2×2 places pour la release party de Pointe du Lac le 30 avril prochain à la Maroquinerie aux côtés de Bajram Bili et Koudlam. Pour tenter votre chance, envoyez vos nom et prénom à l’adresse hartzine.concours@gmail.com ou remplissez le formulaire ci-dessous. Les gagnants seront tirés au sort le 28 et prévenus par mail le 29.

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