Pilöt – Mother

pilotCertains combos nous avaient déjà agréablement surpris, ces dernières années, en nous gratifiant de sorties témoignant d’une démarche personnelle, porteuse, destinée à définir leur propre territoire stylistique. C’est le cas par exemple de Steeple Remove ou encore de Programme et Experience, dans la lignée directe des fabuleux Diabologum.
Aujourd’hui, Pilöt et cet album, Mother, innovant, inventif, nous apportent enfin l’alternative tangible et crédible à ces groupes, mais aussi aux Sloy , influence  perceptible mais bien assimilée, et autres Welcome to Julian et plus généralement à toute la vague 90’s marquée par Drive Blind, Skippies, Les Thugs, Well Spotted (clin d’oeil à l’ami Kem…) ou encore Heliogabale, pour faire court. Ces derniers étant doués d’un organe féminin remarquable, celui de Sasha Andres, dont la verve vocale trouve ici son parfait pendant à la fois « wild » et sensuel, enfantin en certaines occasions (Ö Mam !, superbe, serein, à la retenue magistrale), sous la forme du chant d’Alex C.T. De Selve, en parfait rejeton de Karine Auzier ou Claire Mercier dans ce cheminement entre sensualité et chant plus vindicatif, ou évoquant ça et là Natacha Le Jeune, ex AS Dragon. En y adjoignant un panel d’intonations pas éloigné de celui de Polly Jean Harvey, la jeune femme se trouvant, vous l’aurez compris, quelque part à la croisée des voix et attitudes, sous une forme délibérément personnelle, et diablement attractive, des artistes précitées.
Celle-ci malmène les mots, les instrumentalise et en détourne l’utilisation initiale avec brio (Oops, titre introductif à la trame vivace animée par une basse rondelette) et insuffle une dynamique détonante à un ensemble séduisant au plus haut point. Vertigineux, passant des intonations les plus doucereuses et sensuelles aux envolés enragées irrésistibles, ou mêlant penchants encanaillés et élans plus posés (Mante Religieuse, doté d’un enrobage sonore somptueux, œuvre d’Antoine Eole et Victor Belin, solidement épaulés par Thomas Hispa et David Bes derrière les fûts), cette voix constitue un atout de taille, et on sent chez Pilöt une symbiose déjà affirmée, une capacité à créer et à imposer un univers singulier, que bien peu possèdent.
D’atmosphères planantes et tourmentées (The Ham_61′ Kids Army) en morceaux à la fois charmeurs et agités (The Third et son refrain appuyé qu’on ne peut que prendre en compte), cette complicité se ressent à chaque instant de ce disque qui, ce ne serait que pure logique compte tenu de ce qu’il dévoile, pourrait faire date et permettre au groupe de percer durablement. Elle engendre des rendus immanquablement brillants, jamais conventionnels, à l’image de ce Cheese Cake à l’intro façon Sonic Youth sur ses plages les plus lancinantes, et permet à Pilöt de s’affranchir aisément d’influences louables, qu’on ne perçoit que par bribes et qui se voient réinvesties avec une belle maîtrise, l’envolée noisy délectable du morceau précité nous en amenant l’irréfutable démonstration.
Forts ce cette première moitié parfaite, aux climats jamais figés et toujours prenants, les Parisiens nous font ensuite don d’un Wedding faussement tranquille, aux sautes d’humeur bien en place, à l’accompagnement chatoyant, que suit la voix insoumise de Whitemen, qui s’emballe soudainement façon Twirl Comics and Melodies Family, ce groupe lavallois estampillé… 90’s bien sûr, et complète merveilleusement la palette sonore et musicale du groupe. Puis le chant parfaitement ajusté à son enrobage instrumental, la réciproque étant valable, fait de nouveau mouche sur Colonel Moutarde qui livre une fin sur laquelle Alex CT De Selve vient damer le pion à Kim Gordon l’espace d’une petite minute.
C’est ensuite un Sonic digne de Thurston Moore and Co, avec ces moments obscurs magnifiés par un chant félin, puis une envolée de toute beauté, saccadée façon Sloy en sa fin, qui nous met en joie, imité en cela par Zero. Lequel m’évoque les instants les plus noisy, mais en arrière plan, concoctés par la clique new-yorkaise, que Pilöt met en place à sa façon, avec tact et à-propos. On se trouve sur Mother à la croisée des genres, dont l’amalgame est réalisée sans faux pas, entre post-punk, electro, zébrures noisy, le tout portant la patte Pilöt, solidement ancrée. Avec pour signe d’identité « sonique », ce ö évoquant Bästard ou Zëro, menés par Eric Aldea et nés des cendres des incontournables Deity Guns.

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Pour conclure, Apache, d’abord bridé, puis plus affirmé, dans cette retenue intense savamment  instaurée par les intervenants, à laquelle des envolées sonores ingénieuses donnent une superbe ampleur, confirme dans un même élan le talent conséquent de cette formation qui constitue une découverte de tout premier ordre, et la haute tenue de cet opus irréprochable. Ce disque suscitant chez l’auditeur l’envie d’écoutes intempestives tant son contenu régénère et revitalise une scène hexagonale certes foisonnante mais qui, excepté les Marvin, This Is Pop (Liza Bantegnie s’y distingue, certes, mais n’y atteint pas, sur le plan vocal, l’envergure d’Alex CT De Selve), Finkielkrauts, Cristal Palace ou I love UFO, pour ne citer qu’eux, manque encore de singularité.
La carence est donc maintenant comblée et Pilöt signe sans contestation possible avec ce premier jet longue durée une oeuvre majeure, personnelle et hautement recommandée.

Audio

Pilöt – OOps

Vidéo

Tracklist

Pilöt – Mother (2010)
1- Oops
2- Mante Religieuse
3- O Mam!
4- The Ham_61 Kids Army
5- The Third
6- Cheese Cake
7- Wedding
8- Whiteman
9- Colonel Moutarde
10- Sonic
11- Zero
12- Apache