Avec ses improvisations claquées sur des compos percus/cuivres dépouillées, Bruit Noir, le nouveau projet de Pascal Bouaziz (textes et chant) et Jean-Michel Pirès (instru) de Mendelson déboulonne la société en décortiquant ses contradictions et suffisances. Routinier depuis la fin des années 90 d’un cynisme conscient et sombre, le leader de Mendelson au trait d’esprit parfois déroutant distribue ses baffes paternalistes et tout le monde en prend pour son grade. En dix titres, le duo s’éparpille dans les thèmes, éructant pêle-mêle sur le travail à la chaîne, les magazines people, Lou Reed, les compagnies low cost, la province ou encore l’administration française. Misanthrope, le type? C’est évidemment parce qu’il ne l’est pas que Pascal s’entête à nous tancer, contemporains empanurgés, lui risquant à tout bout de champ l’erreur d’interprétation ou le jugement de valeur, et nous la leçon de morale. Entretien laconique avec un râleur caustique.

Pascal Bouaziz l’interview

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I/III, ton premier album avec le projet Bruit Noir, commence par un deuil, le tien. En revanche, il se conclut par “Adieu, je suis vivant”. Tu peux nous expliquer ce que traduit ce cycle et pourquoi il est inversé?

Le cycle n’est pas inversé, on est bien obligé de mourir avant de renaître.

Il y a dans ces dix titres une nostalgie noire, qui colle à la peau, aussi bien traduite par une lecture antichronologique (de la mort à la vie) que dans les thèmes abordés: l’amour, le travail, la jeunesse. C’était mieux avant? Dans ta vie, dans le monde?

Mais c’est totalement l’inverse ! En ce qui me concerne, c’est beaucoup mieux maintenant. Avant je mourais, maintenant je suis vivant ! Bon, ça c’est en ce qui me concerne. En ce qui concerne le monde, c’est évidemment l’inverse. Si tu me lances là-dessus… Le monde court à sa perte et glisse sévèrement et de plus en plus rapidement vers le pire au son des glorieuses louanges adressés au Progrès Éternel des choses. Je ne vois aucun progrès notable depuis que je suis né, en tout cas même en ce qui concerne les soi-disant inattaquables progrès de la médecine : épidémie de cancer et d’Alzheimer, toujours pas de vaccin contre le sida, etc. On fait simplement vivre malades (et débiles) les gens plus longtemps : Je n’y vois pas une grande amélioration de la qualité intrinsèque de la vie des gens. De toutes façons, il faut vraiment avoir beaucoup d’œillères pour refuser de constater qu’évidemment c’était mieux avant. Ne serait-ce qu’en regardant, écoutant ou respirant dans un bête paysage urbain…

Le personnage de Pascal Bouaziz dans Bruit Noir n’est pas si différent de celui de Mendelson. Il traîne un phrasé désabusé, conscient, dur avec la société, avec son entourage et avec lui-même. T’es pareil au boulot?

Il faudrait s’adresser à mes collègues pour cette question. Malgré tout, peut-être que ce n’est pas très clair, mais j’essaye d’avoir une démarche artistique quand même. Et donc de m’efforcer d’être différent, meilleur (ou pire) en tant que chanteur ou auteur qu’en tant qu’être humain, travailleur, collègue, voisin, ami etc. S’il n’y avait pas cet effort de construction, d’écriture, je ne vois pas en quoi je serais plus légitime qu’un autre à prendre la parole.

Comment s’est monté le projet avec Jean-Michel? A-t-il été facile à mettre en place entre vous deux? Était-il prévu à deux d’ailleurs?

Tout a été très facile. Suite à un concert de Mimo The Maker (son projet solo à lui en marge de Headphone), où il m’avait invité à poser un texte, on s’est dit que ce serait une bonne idée de faire un truc à deux. Ça a été tellement facile que c’en était presque gênant : Jean-Michel m’envoyait des musiques, si ça me plaisait et m’inspirait, je posais un texte dessus, que je lui renvoyais. Si ça lui plaisait, ça faisait un titre. Ça n’a jamais été aussi simple de ma vie.

Votre approche reste noise, mais très minimaliste et laisse la quasi totalité de l’espace au texte. Ça rappelle le slam comme on le pratiquait à New York ou Chicago dans les années 80. Lequel dirige, le texte ou la musique?

Là, la musique a totalement dirigé l’inspiration. Elle était première et c’est de son écoute répétée que sont venus les textes en mode improvisé. Je ne sais pas à quelle scène slam tu fais référence : je connais ça très très peu de toute façon le slam, que ce soit français ou autre. Même si le dernier album de Gil Scott Heron I’m New Here a été une référence musicale très importante pour Jean-Michel.

Est-ce à mettre en rapport avec ton recueil Passages, prochainement publié? Tu peux nous en dire plus sur ce rapport au texte, au message?

Passages est un recueil de Haikus ou poèmes très courts à sortir en avril chez Le Mot Et Le Reste. J’espère que la différence d’écriture entre ces poèmes et les textes pour bruit Noir sera suffisamment flagrante. En tout cas ils ne viennent pas du tout du même côté du cerveau.

Niveau prod, comment avez-vous arrangé cette ambiance sombre et bruitiste? Qui bidouille quoi?

Jean-Michel a tout fait. J’ai juste enregistré les voix et mixé l’album.

Combien de temps ont pris la conception et l’enregistrement de l’album? Dans quelles conditions?

À peine un mois je crois pour les musiques, quelques semaines pour l’inspiration des textes. Quelques séances de mixage à Canal93, la salle de Bobigny, ou Mendelson a été en résidence pendant deux ans.

Jean-Michel et toi avez tous deux fréquenté les couloirs de Prohibited Records (lire). Comment se traduit pour toi la réformation de Prohibition? Tu les as vus jouer?

J’ai vu jouer Prohibition à la grande époque un certain nombre de fois oui. Je les ai accompagnés en tournée même fin 90. Jean-Michel joue avec les frères Laureau dans NLF3. J’ai beaucoup travaillé avec Quentin Rollet. Nicolas et Fabrice ont sorti le troisième album de Mendelson. Je suis heureux pour les gens qui continuent à aimer et à pouvoir faire de la bonne musique depuis longtemps et j’espère que ce sera pour longtemps encore.

Pourquoi sortir I/III sur Ici d’Ailleurs comme le dernier Mendelson, et pas sur Prohibited ou Lithium dont tu es proche aussi?

Lithium n’a pas sorti d’album depuis 2004 je crois. Et Nicolas Laureau a recentré Prohibited Records depuis quelques années sur tous les différents projets qu’ils portent avec son frère (Flor, Don Nino, NLF3 etc.). La rencontre avec Ici d’ailleurs est un compagnonnage distant de longue date qui s’est concrétisé miraculeusement autour du succès de Personne Ne Le Fera Pour Nous, album qu’on avait sorti avec Mendelson d’abord à compte d’auteur et qu’on distribuait nous-mêmes en VPC. Une fois qu’on a trouvé un partenaire de travail comme Stéphane Grégoire du label Ici D’ailleurs, faudrait être un peu bizarre pour délibérément aller voir ailleurs.

Niveau actu, Mendelson fait rééditer ses deux premiers albums, sortis alors chez Lithium, et en enregistre un autre, des reprises. Se profile aussi la tournée promo de Bruit Noir, et j’ai entendu parler d’un projet solo? Ça va être une année 2016 bien chargée pour toi non?

J’espère. Il arrive un âge où l’on a plus trop de temps à perdre.

Audio

Tracklist

Bruit Noir – I/III (Ici D’Ailleurs, 13 novembre 2015)

01. Requiem
02. Joe Dassin
03. L’Usine
04. Joy Division
05. Je regarde les nuages
06. La province
07. Manifestation
08. Low cost
09. Sécurité sociale
10. Adieu