PAPIER / MUSIQUE : Le Lézard Noir

photo prise devant la maison du mangaka umezu©J. Bouchon, tokyo, printemps 2010

L’idée nous titillait depuis un petit moment : faire parler des éditeurs de leur rapport personnel (ou de celui de leur catalogue) avec la musique. Le principe était tellement peu (ou plus) couvert par l’internet mondialisé que nous avons décidé d’en faire un exercice qui, à défaut de s’inscrire dans la récurrence de la rubrique, devrait s’installer progressivement au milieu de tous les écrits, sons et vidéos assemblés par la rédaction.

Stéphane Duval, l’homme derrière Le Lézard Noir, est le premier de cordée. Plus que jamais, ce chapeau se réduira à une peau de chagrin, les lignes suivantes ayant autant valeur de propos introductif que de développement érudit sur le manga pour adultes, le Japon underground et les chansons à l’eau de rose.

Je lisais récemment que tu étais venu à l’édition de manga par le biais des artworks de projets musicaux nippons. Est-ce que ce cheminement est aussi celui de certains auteurs de ton catalogue ? As-tu pu discuter avec eux de l’importance de la musique dans leurs travaux ?

J’ai travaillé longtemps chez un disquaire indépendant, j’avais cultivé un petit rayon de musiques expérimentales et j’avais été intrigué par les pochettes de certains groupes de japanoise comme CCCC ou Merzbow avec sa série Music for Bondage Performance (ndlr : deux projets musicaux parmi les têtes de file de cette scène). J’ai découvert qu’un membre du groupe CCCC, Mayuko Hino, était au début des années 80 actrice de la Nikkatsu Roman porno (ndlr : cinéma rose japonais ou se mêlent porno soft et violence), dans des films aux sujets assez contestataires en ce sens qu’ils critiquaient l’esprit bourgeois et la féodalité, mais aussi que Masami Akita de Merzbow était assistant d’un grand nom du Kinbaku (ndlr : art bondage japonais), maître Nureki. Akita a d’ailleurs écrit un gros livre sur le sujet même s’il a renié cette période de sa vie.

J’avais également en rayon un disque de Naked City de Zorn avec une pochette représentant une très belle peinture de Suehiro Maruo. J’ai ensuite rencontré Romain Slocombe (ndlr : illustrateur connu pour sa participation à Métal Hurlant) que j’ai exposé et Trevor Brown à travers les pochettes de Whitehouse. C’est de là qu’est venu mon intérêt pour le japon « underground » qui m’a amené plus tard à créer le Lézard Noir.

Parmi les auteurs que j’ai publiés il y a également Akino Kondoh, qui a fait les vidéos musicales de Chiku Toshiaki du groupe Pascals qui est assez populaire au Japon.

Parlons des illustrations de Suehiro Maruo. Ses artworks et inserts pour John Zorn restent incontournables et ont été réutilisés à de multiples reprises par des groupes des scènes en marge (du hardcore à l’industriel).Je crois que tu l’as rencontré au Japon. As-tu pu discuter avec lui de son rapport à ces scènes musicales ?

Maruo, dont nous avons édité pas mal de livres depuis 2005, a fait nombre de pochettes de disques pour des groupes plutôt punk et dernièrement pour des groupes de visuel kei ou angura kei ero-guro (ndlr : visuel mixant érotisme et macabre) comme celles de Inugami Circus Il est ainsi redevenu un peu populaire auprès des jeunes gothiques japonais qui s’inspirent de lui en se déguisant avec des uniformes d’écoliers, des masques blancs, bandeau sur l’œil dans un esprit également très inspiré par le théâtre et le cinéma de Terayama Shûji.

Je eu l’occasion de le rencontrer plusieurs fois depuis 2003, chez lui, au début comme collectionneur, mais il est très peu bavard et très timide, ne sort quasiment pas. Je n’ai pas vu de disques, mais il a dans son entrée une affiche de Bela Lugosi’s Dead de Bauhaus, que j’avais en t-shirt quand j’étais ado.
Nous allons sortir au printemps un recueil de ses tableaux avec plusieurs reproductions de pochettes de disques.

Son apport à ton catalogue dépasse le cadre du manga sadique et déborde surl’esthétisation du Japon du quotidien ; esthétisation que l’on retrouve également dans Tonoharu, roman graphique de Lars Martinson que tu as édité en 2011. Tu as utilisé un morceau d’indie pop froide pour la vidéo teasant la sortie du bouquin. Le Japon de tous les jours est aussi gris que ce morceau de Hood ?

Je ne suis pas circonscrit à un style musical, j’écoute de la musique toute la journée même si j’ai un peu décroché de l’actualité. J’aime certains groupes en post-rock, je trouvais que cette musique et le titre de Hood allaient bien avec le quotidien paumé du héros de Lars Martinson. J’ai aussi utilisé du post-rock pour le teaser tragique de Soldats de Sable.

Ma bande-son de tokyoïte par exemple est assez proche du japanoise car c’est assez fatiguant et stressant, notamment les rendez-vous boulot, avec parfois un trop-plein d’information visuelles et sonores, d’autant plus que je ne parle pas japonais, donc je serais tenté d’écouter Kickback pour décompresser ou Autechre qui est mon groupe préféré. En revanche quand je me balade en train dans le Kansaï c’est beaucoup plus apaisé, c’est très proche du Japon représenté dans Anjin San ou le troisième volume du Vagabond de Tokyo-Tokyo Lullaby. Cette année, ma playlist « train » était construite autour des albums de The Sea and The Cake dont je suis un inconditionnel et du dernier Saint Etienne. Mais à dire vrai j’écoute assez peu de musique au casque car j’aime avoir les ambiances sonores si typiques du Japon.

Tu peux nous parler de cet easy listening très 70’s qui illustre les teasers vidéos du Vagabond de Tokyo?

J’associais plutôt cette musique aux films de Yakuza qu’aux récits explorant la vie tragico-comique d’un loser.

J’apprécie l’Enka, cette musique pour les vieux monsieurs qu’on écoute en buvant une bière et en mangeant des edamame, les musiques de films de Yakuza ou d’actrices porno 70’s comme Ike Reiko ou Naomi Tani,. J’ai un peu interdiction d’en écouter à la maison, il parait que les paroles sont parfois graveleuses… des histoires de mauvaises filles… d’amours contrariées. Mon Japon c’est en partie cette ambiance, manger sur le « zinc » d’une gargote entouré de salarymen et d’ouvriers dans des quartiers populaires.

La musique du Vagabond de Tokyo ou de Jintaro, ce sont des grands titres Enka chantés par des actrices célèbres comme Meiko Kaji ou tirés du film éponyme de Seijun Suzuki, je l’ai en tête quand je déambule sans objectif précis dans Tokyo. Les teasers vidéo me permettent de toucher à différents médiums que j’aime et de transmettre dans un condensé de 1’30 une pub pour un bouquin, un « court-métrage » et une mini playlist (ndlr : Stéphane vous recommande également d’aller piocher du côté de Tiliqua Records.)

Il y a également un lien fort entre l’Enka, ses paroles contant des chagrins d’amour et ces histoires tragiques de jeunes filles débauchées, souvent par vice, parfois par nécessité, que l’on retrouve dans pas mal de références de ton catalogue.Ces récits sont-ils les meilleurs ressorts du créneau originel du Lézard : le japonisme décadent ?

Depuis toujours ce que j’aime chez la femme japonaise, c’est son émancipation. C’est présent dans les films de Mikio Naruse, ces jeunes filles qui quittent le giron familial à la campagne pour chercher du travail à Tokyo, contre l’avis du grand frère. Dans les films avec Mayuko Hino dont je te parlais, elle finissait toujours par se venger des crapules qui avaient abusé d’elle avant de repartir, seule sur le chemin.

Dans un registre plus traditionnel je pense aussi à Ayako Wakao, égérie des films de Masumura où elle interprète des femmes au destin tragique, de femmes belles et naturelles qui à cause d’un drame trouvent la force grâce à l’énergie du désespoir .

Dans un esprit plus grotesque, Mutant Hanako de Makoto Aida se venge de Mac Arthur et Hiroshima et allant déféquer sur New-York au terme d’une bataille intersidérale.

Revenons à ces teasers vidéo. Comment construis-tu ces courtes vidéos ? Elles font nécessairement écho à l’histoire, l’intrigue développée au sein des albums ou il s’agit avant tout de mettre le dessin, l’aspect graphique en avant ?

Que ce soit pour les teasers ou pour les couvertures des livres, j’ai une vision très cinématographique et photographique des séquences. Je demande à Noky, mon graphiste, de penser la couverture comme si c’était une affiche de film pour renouer avec l’art du design des couvertures à l’ancienne et des affichistes. Il y a un soin particulier sur le choix des typos, les lignes de forces, les couleurs.

Pour les teasers je travaille avec Cindy Bertet. Elle élabore des séquences animées et après j’imagine un scénario auquel j’associe des musiques qui me semblent correspondre, comme un vrai mini-film et plus uniquement comme un teaser. Ceux de la Chenille de Maruo sont plutôt réussis dans le genre, ça en devient presque des œuvres à part entière et les Japonais ont été assez bluffés au point de les inclure dans des DVD qui accompagnent leurs revues à grand tirage. En fonction de la musique ou du montage musical, je lui demande donc de déplacer certains plans, d’allonger ou d’en raccourcir d’autres pour que l’enchaînement soit limpide. J’aimerais un jour avoir l’occasion d’en faire un de plus longue durée.

Oui, nous avons pour la sixième année consécutive une sélection au Festival d’Angoulême. Cette fois c’est Anjin San de George Akiyama qui est dans la sélection patrimoine. C’est un livre très apaisé, inspiré par le bouddhisme, très différent du précédent du même auteur, Le Caïd de Shinjuku, qui était un peu son œuvre au noir, dans l’esprit des films de Yakuzas de Fukasaku.

À l’occasion du festival sort également Mabui de Susumu Higa dont Soldats de sable était en sélection l’an dernier. En fin d’année nous éditerons l’un des trois Maruo que j’ai signé dans ses premiers travaux très durs et ero-guro, et dans le même esprit un Hanawa des années 70 qui est une pure merveille. Il y aura également des livres sur l’architecture japonaise qui est également une de mes passions, un sur la photographie japonaise contemporaine, un recueil de photographies de bondage japonais par Atsushi Sakai, sans oublier quelques livres jeunesses (ndlr : regroupés sous l’égide du Petit Lézard, éditeur français des Moomin).

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