On y était – Wavves au Point Ephémère / The Strange Boys à la Flèche d’Or

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Photos © Emeline Ancel-Pirouelle pour Hartzine

Wavves, Le Point Ephémère, Paris, 22 novembre 2010
The Strange Boys, La Flèche d’Or, Paris, 29 novembre 2010

Sortir un lundi soir pourrait refléter une volonté masochiste de commencer la semaine sur les rotules et de la terminer sur les fémurs, mais relève bien plus souvent d’un fanatisme aigu. Deux ou trois fois que je rate les Strange Boys à Paris, et plusieurs mois que j’attends Wavves – alors lundi ou pas, semaine chargée ou pas, fin de week end difficile ou pas, rendez-vous au Pôle Emploi le lendemain matin à 9h ou pas, je ne manquerai pas à l’appel, et tant pis si mes collègues devront supporter ma tête de raton-laveur pendant les quatre prochains jours.

Le 22 pourtant, prise d’une crise de flemmingite aiguë (je veux dire, pourquoi traverser Paris pour aller voir trois branleurs s’égosiller dans un micro, hein), je traîne et ne parvient à rallier le Point Ephémère qu’au moment propice où il est déjà rempli à ras-bord. Du coup, je serais bien incapable de vous parler de la moitié de première partie que j’ai vue (les Smith Westerns, qui ont l’air fort sympathiques – de loin), occupée que j’étais à tenter désespérément de me faire remarquer par cette barwoman qui avait l’air bien décidée à m’ignorer (j’en profite pour vous dire que la technique du regard agacé est totalement inefficace dans le noir). Le gosier trop desséché pour ouvrir mes écoutilles, j’attends distraitement que le trio de Chicago cède sa place aux Californiens. Fort naïvement, je profite du changement de plateau pour aller m’installer confortablement au beau milieu du deuxième rang – quelle vue magnifique j’aurais d’ici pour mes photos ! Haha. Petite inconsciente. J’avais juste oublié qu’à groupe de petits cons, public de petits cons. Au bout de trois secondes, prise dans un pogo ultra-violent (si, je vous jure), je renonce et tente de m’extirper de la masse sautillante. Et là, bim, un coude perdu et je me prends mon objectif dans le menton. Mon dieu, je saigne, je suis à deux doigts de la mort. Pendant qu’un deuxième appendice bleu et fort seyant me pousse sous le premier, je trouve un coin tranquille d’où je vais pouvoir profiter du concert et tenter d’en tirer deux mots à vous dire. Je crois que mon avis sera aussi fulgurant que la prestation : les morceaux de Wavves sont faits pour être vécus en live, trois centimètres au-dessus du sol et la bave aux lèvres. C’est jouissif, électrique et désinvolte, et ça ne s’intellectualise pas. Nathan, Stephen et Billy passent peut-être leur vie à fumer de l’herbe en jouant à la GameBoy, et dans une autre vie ils seraient sans doute serveurs dans un quelconque fast-food, mais la fée du punk lo-fi s’est penchée sur leurs berceaux et dieu merci, ils n’ont pas décidé de garder ça pour eux.

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Une semaine plus tard, on est encore et toujours lundi, sauf qu’il fait plus froid et que mes tympans ont laissé la vie au concert des Swans la veille. Mais ce n’est pas parce que je suis à moitié sourde que je vais passer mon tour, et puis je sais lire sur les lèvres. Une fois arrivée, je constate que voir les Strange Boys, ça se mérite : ce n’est non pas une, non pas deux, mais bien trois premières parties que la Flèche d’Or a prévues ce soir. Cette dernière a du goût, fort heureusement, et l’attente ne sera pas trop longue. Après Minor Sailor et ses pop songs délicates, Tamaryn plombe l’ambiance avec son « synth-folk-goth » (ça ne s’invente pas) noyé dans la réverb’. Intéressant, mais l’ensemble serait sans doute plus convaincant si la voix de la gravure de mode qui sert de chanteuse n’était pas si embourbée sous les couches d’électricité envoyées par un guitariste qui, physiquement, pourrait bien être le fils illégitime de Peter Hayes et Nicola Sirkis. Pour alléger cette introduction, Baths, sorte de Bisounours épileptique, est propulsé sur la scène avec sa pop électronique sous le bras. Souriant et « really really gay » (sic), le bougre redonne le sourire à toute la salle, qu’il gratifie allègrement de petits coeurs avec ses mains. Enfin, le rideau se ferme à regret et on devine qu’une bande de Texans est en train de s’installer derrière. The Strange Boys donnent ce soir leur dernier concert de 2010 à l’issue d’une tournée de plus de deux cents dates. Malgré tout, on ne les sent pas fatigués et encore moins lassés. L’ambiance est à la rigolade et au dialogue avec un public plus que content de les (re)voir. Au bout de deux ou trois titres, on est transporté loin d’ici, dans un vieux rade sur lequel il n’a jamais neigé et où il n’y a plus que le blues et les potes qui comptent. Tout le monde danse et entonne les refrains en chœur avec Ryan Sambol, sorte de Pete Doherty en plus frais, tandis que Jenna et son saxo (le sosie de Lisa Simpson, non ? ça m’a fait rigoler pendant tout le concert) arrondissent les angles à coups de solos bien sentis. Peu importe la batterie qui part en pièces détachées, le groupe enchaîne les titres avec détachement et professionnalisme. Tout a l’air à la fois improvisé et minutieusement répété : il suffit que quelqu’un dans le public réclame un morceau pour que les Strange Boys s’exécutent, mais avec tellement de naturel et de perfection que c’est comme si ledit morceau avait toujours été à cet endroit sur la setlist. Après une heure et demi de réjouissances, le groupe se voit contraint de quitter la fête, mais on ne doute pas qu’il reviendront.

A l’heure où j’écris ces lignes, on est encore lundi, et je cherche comment occuper ma soirée aussi bien que ces deux dernières semaines. Je cherche un groupe aussi furieux que Wavves ou aussi sincère que les Strange Boys, et par-dessus tout j’essaye de trouver une musique qui se partage. Car c’est bien de ça dont il était question : qu’il s’agisse d’un pogo béat accordé aux mouvements de la crête de Stephen Pope ou d’une interjection joviale à Ryan Sambol, ces lundis-là, tous les cœurs étaient sur la même longueur d’onde.

Lire la chronique de Wavves – King of the Beach
Lire la chronique de The Strange Boys – Be Brave

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