De nos jours l’appellation « groupe culte » est employée à tort et à travers pour n’importe quel groupe ayant sorti un disque avant 1989 ou pour des artistes tombés dans l’oubli et qui sous l’impulsion de diggers chevronnés rencontrent une certaine reconnaissance quelques décennies après avoir raccroché les instruments. Il ne s’agit pas d’un jugement de valeur et cela n’a rien à voir avec la qualité ou la légitimité de ces artistes mais être « culte » ne se résume pas au fait d’être vieux ou d’avoir joui d’une petite gloire d’estime dans un microcosme musical pendant les années Giscard ou Mitterrand. Derrière ce qualificatif élogieux se cache une signification plus profonde qui pour le coup correspond parfaitement à ce qu’est Boredoms, une entité inclassable, protéiforme, en constante recherche d’un absolu. Active depuis 1986, la formation d’Osaka peut certes afficher un sacré parcours mais ce qui la rend majeure est le fait qu’elle réinvente constamment sa mythologie, son langage, et guide ses fervents adeptes vers de nouvelles contrées soniques et sensorielles. Et ce samedi soir, le gourou Eye accompagné de la fidèle Yoshimi et de l’incroyable batteur Yajiro Tatekawa vont une nouvelle fois démontrer qu’il n’est pas à la portée de beaucoup d’artistes de s’élever au rang de religion riche en rituels sophistiqués.
 
Le groupe change sans cesse de dispositif scénique et n’hésite pas à inventer ses propres instruments pour donner corps à sa vision singulière et jusqu’au-boutiste d’une musique qui a la capacité de faire vibrer nos enveloppes corporelles tout en pénétrant notre psyché afin de nous faire toucher du bout des doigts un instant de plénitude, de sublime, au milieu d’un orage de stimuli tantôt abrasifs tantôt subtils. Ce soir pas de sevena (structure composée de sept guitares fusionnées ensemble) ni d’orchestre de batteries, mais une formation organisée au milieu de barres métalliques résonnantes torsadées et réunies autour de deux batteries, de machines, de gros pads, de membranes de haut-parleurs en vibration sur lesquelles s’agitent aléatoirement des ustensiles de cuisine et d’autres morceaux de ferraille avec en son centre la voix noyée d’effets de Eye qui égrène sa litanie chamanique et conduit le rituel durant ses différentes étapes, le tout accompagné d’un dispositif multimédia mettant en exergue la singularité de ce laboratoire psychédélique. J’avais déjà eu la chance de les voir il y a quelques années mais ça n’a pas empêché la claque d’être puissante. Je suis bien incapable de donner la durée de la performance, elle aurait pu être de trente minutes comme de trois heures, pour moi le temps s’était arrêté l’espace d’une profonde et bénéfique respiration. À ce moment là plus rien n’avait d’importance, comme lorsque l’on se rend compte qu’on a la chance d’apprécier quelque chose de rare, de précieux.

Autant dire qu’il me faudra un petit moment pour digérer l’expérience et tant pis pour le groupe d’après car l’inter-plateaux sera loin de suffire à me remettre à l’endroit. En même temps, pas grave puisqu’il s’agit de Beak>, groupe qui comme vous le savez comprend un mec qui a eu la bonne idée de se retrouver au bon endroit au bon moment pour surfer sur la vague trip hop britannique des nineties.  La suite du programme m’intéresse énormément en revanche donc une fois frais et dispo je retourne me placer idéalement dans la salle afin de ne rien rater de la fête annoncée. Résultat j’arrive malgré tout à choper la fin du set des anglais et comme à chaque fois que j’ai pu les voir sur scène ça m’évoque un concert de musique au mètre composée pour des spots publicitaires ou des séquences dynamiques de films d’entreprise. Mais au final tout ça tombe très bien car je suis désormais prêt pour terminer la soirée sur une ambiance à l’opposé de celle du début mais tout autant délicieuse. Dans la chaleur des bons potos qui m’entourent je suis bouillant pour Ata Kak.

Redécouvert par l’excellent label spécialisé Awesome Tapes From Africa, le Ghanéen fait partie de ces mecs qui ont créé un petit bijou confidentiel il y a plus de vingt ans et qui a sa grande surprise se retrouve sous le feu des projecteurs et à l’affiche de pas mal de festivals importants longtemps après les faits. On peut donc adorer le disque et légitimement se demander ce que ça va donner sur scène, si la sauce va prendre ou si on va avoir droit à un moment gênant mais le monsieur ne fera pas durer le suspens bien longtemps, à peine quelques notes et on sait que ça va être grand. Pour l’accompagner, un backing band de beaux jeunes gens qui ne sont pas venus en vacances : un mec à la MPC, un clavier, un bassiste/guitariste et une choriste/clavier/bassiste dont la beauté de princesse subsaharienne fera tourner la tête de mon voisin. Ça joue hyper serré et la prestation du beau gosse de cinquante-six ans est plus qu’à la hauteur, il enchaîne les flows, les vocalises, les dance moves de classe et illumine la salle de son sourire. Une dynamique de dingue, un showmanship sobre et impeccable comme si ses cheveux étaient devenus grisonnants après des années à écumer les scènes et les clubs du monde entier à ceci près qu’il a ce regard joyeux et candide de celui qui vit un moment exceptionnel et qui arrive à transmettre ce sentiment spontanément. La communion est totale et la fièvre provoquée par cette house ghanéenne hybride met le public dans un état de transe euphorique. Il ne mentait pas quand il ressortait son leitmotive « we have a great show for you » d’un air hilare et convaincu entre chaque morceau, cette messe festive était magnifique.

Enfin, petit détail qui a son importance, j’ai trouvé le son très bon et même si l’espace était plus réduit c’est pas évident de faire sonner cette halle convenablement (coucou le Pitchfork). En plus d’une programmation de classe, d’un line-up avec un ordre de passage qui sur le papier pouvait surprendre mais qui pour moi s’est avéré parfait, l’acoustique était au niveau ce soir, merci Villette Sonique, on est vraiment pas si mal à Paris.

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