On y était : This is not a love song Festival 2014

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This is not a love song Festival, du 29 au 31 mai 2014, par Sonia Terzhaz

Pour la deuxième édition du festival This is not a love song, une sélection assez éloquente était convoquée – parmi elle, quelques groupes qui figureraient, par la suite, dans la programmation du festival Primavera, étirée entre Barcelone et Porto : Ty Segall, Midlake, Lee Ranaldo and the Dust, Neutral Milk Hotel, Slowdive, Black Lips, Rodrigo Amarante… Une belle initiative permettant de surfer sur la vague des festivals indé et d’attirer dans ses filets des prises de poids et d’envergure même si étrangement, la quasi-totalité des groupes à la notoriété rutilante et à la réputation excellente était répartie sur les deux premières soirées. La programmation du samedi faisait pâle figure à côté. Fallait-il répondre à des demandes spécifiques, ou à des impératifs d’agenda pour les artistes qui enchaînaient par la suite ? Toujours est-il que je n’y suis pas allée, finalement pour d’autres raisons mais qui m’ont bien arrangée car autant dire que, dans ces moments intenses et riches en sensations, le corps arrive à épuisement au terme d’un marathon exalté, alors autant compresser ce temps mais jouir de tous les instants.

Tout a commencé avec les Temples qui ont joué le jeudi, en cette après-midi déclinante, le dernier concert gratuit de la journée sur la scène en plein air. Le soleil battait son plein et on se remettait du sale temps parisien en écoutant la musique irradiante de ce jeune groupe de Kettering, du néo-psyché pour ne pas changer, comme si on ne voyait pas assez de groupes de ce style défiler. On peut déplorer le manque d’originalité, le fait de ne pas mieux s’approprier ces sonorités anachroniques mais finalement, pour une première entrée dans le son, c’était assez élégant. De la musique à remonter le temps… avec des références lancinantes, un gros son à la Eight Miles High des Byrds par exemple, notamment dans leur morceau Sun Structure, du nom également de leur album sorti en février 2014 chez Heavenly Recordings. Je suis, par définition, méfiante, pour ne pas dire réticente quand les réappropriations sont aussi cinglantes. Hé les gars ! Vous le créez votre son nom de nom ? Mais en concert, ils étaient bons. Leur pop psychédélique parfaitement équilibrée était de bon ton même si les musiciens n’étaient pas truculents.

Puis on s’est abrité du soleil (parce que ça nous tapait sur le système !) pour entrer dans la grande salle et voir Man or Astro Man. Des revenants d’un autre temps, dont certains membres se sont réincarnés également, distillant une musique surf rock garage primitive ponctuée de transmissions supramondaines issues des films de science-fiction. Du premier album Is it… Man or Astroman en 1993 en passant par Experiment Zero (avec le morceau Planet Collision) produit par Steve Albini en 1996 et Beyond the Black Hole en 2001, leur concert réactivait ces morceaux d’anthologie. Une très belle résurrection qui a fait sensation ce soir-là, et la palme de l’humour leur revenait de plein droit évidemment. On les sentait avides d’émulation et quelle aurait été notre excitation s’ils avaient joué avec les Jon Spencer Blues Explosion – Jon Spencer et Brian Causey dans le feu de l’action, maltraitant leurs guitares à l’unisson. Outre la maitrise des instruments et des éléments, ils ont tous deux percé le mystère de la thérémine, et si nous leur en avions donné l’occasion, ils se seraient lancés, à la manière de savants fous, dans une battle de sons délirants. C’est à l’issue du concert des Astro Man que Brian aka Star Crunch (tel le snack cosmique chocolaté) a fini de nous impressionner en saucissonnant sa guitare avec son câble de raccordement et, une fois bien enlacée, l’a faite vriller telle une toupie. Le batteur et autre pionnier, Brian Teasley aka Bird Stuff, était lui aussi follement habité et frappait merveilleusement dans un style exubérant à la Steve Moore le mad drummer, tout en prenant part également au chant.

On est sorti tout éblouis par les Astro Man et le soleil pour aller à la rencontre de Lee Ranaldo and the Dust (un projet formé avec son comparse Steve Shelley, Alan Licht et Tim Luntzel). Bien évidemment, on retrouve ce son de guitare typique qui a fait la gloire d’un de mes plus grands groupes de tous les temps, mais dont le talent est désormais en manque d’inspiration. Il fallait s’y attendre déjà à l’écoute de l’album Last Night on Earth sorti en 2013 sur Matador Records. On retrouve avec plaisir ce déluge de guitare noise, ces morceaux fleuves incandescents, à l’image de Rising Tide, mais que retient-on ? Manque d’unité ou d’hétérogénéité, on ne saurait le déterminer en réalité, un peu comme un tableau dont les différents éléments, pris séparément, feraient sens, mais dont l’intégration dans une plus large composition les rendrait incohérents ou inintéressants. On oscillait sans cesse entre un plaisir non contenu par moments, notamment à l’écoute des déflagrations sonores puissantes et autres expérimentations, puis on se lassait aussitôt, et notamment en raison d’un sens mélodique peu accrocheur en dépit d’une belle voix atone et monotone… Enfin la nostalgie nous a finalement enveloppés à l’écoute d’Ambulance, alors que nous nous disions que Sonic Youth, c’était avant.

Autres revenants, le groupe Slowdive formé à la fin des années 80, en pleine période shoegaze mélancolique promu par le label Creation Records, avec entre autres My Bloody Valentine, Jesus and Mary Chain ou encore The House of Love. Mais des quatre formations cultes, Slowdive n’a jamais retenu mon attention. Tandis que les My Bloody Valentine, en véritables précurseurs, excellaient dans ce registre chaotique bruitiste généré par la saturation de guitares et les effets de pédales en tous genres, que les sulfureux Jesus and Mary Chain poussaient encore plus loin leurs expérimentations noisy entre deux bastons, et que Guy Chadwick nous éblouissait avec sa voix majestueuse et ses hits de haute volée, les jeunes Slowdive avaient peine à se démarquer et, en bon suiveurs, synthétisaient les précédentes formations énoncées. Faut dire aussi qu’ils n’étaient pas aidés car ils émergeaient dans un contexte ou le shoegaze perdait de sa notoriété au profit du grunge, qui faisait une belle percée.

The Fall, eux, je les attendais ! Ouais ouais. Et c’est avec fierté que je peux annoncer que c’était un des meilleurs concerts du festival. Enfin du putain (pardon) de post-punk digne de ce nom et honorant ce festival qui, il faut le dire, a emprunté son nom à un morceau de PiL (Public Image Limited), This not a love song. Deux groupes de légende formés dans la deuxième moitié des années 70, soutenus par un John Peel militant et au sein desquels le batteur Karl Burns a d’ailleurs conjointement évolué. C’est tout de même rare de participer à des moments d’intenses retrouvailles punk en toute authenticité. On prenait plaisir à se faire dévisager avec dédain par un Mark E. Smith croulant physiquement mais toujours aussi digne et imposant. Il évoluait tranquillement sur scène, observait impassiblement les autres musiciens qui étaient d’ailleurs très impressionnants, montait le son de l’ampli à fond tout en déclamant de façon « amélodique » avec sa voix criarde et nasillarde, nous assénant ses chansons cyniques et ses « fucking » à tout va. Sa très jolie mais très étrange petite Grecque, Elena Poulou, était également présente, munie de son sac de mamie contenant d’obscures babioles. Peu présente au clavier, elle était finalement davantage utile à son mari, qu’elle contrôlait à distance, telle une thérémine, au moyen de regards et autres gestes mystérieux. Pendant ce temps nous communiions en nous roulant dans la fange, avides de cathartique punk régression, et sachant que ce moment de plénitude ne durerait qu’un temps.

Puis les Brian Jonestown Massacre sont arrivés… et je les regardais d’un air contrit, préférant m’accouder au bar que de les voir de trop près. Faut dire qu’ils avaient tous étrangement changé, sans parler d’Anton Newcombe dont la présence désincarnée nous glaçait tant il était absent et méconnaissable. Je les avais déjà vu au Bataclan une semaine avant et n’avait pu me rendre compte de l’ampleur de la détérioration. A cette occasion, la salle du Bataclan était archi-comble, remplie de jeunes, voire de très jeunes gens, découvrant les illustres pionniers incarnant le renouveau de la scène psychédélique omniprésente actuellement. Il n’y a pas d’autre explication. Ironie du sort, les Dandy Warhols ne suscitent plus aujourd’hui ce même engouement alors qu’ils remplissaient auparavant des salles largement plus importantes. Le très bon film Dig, que tous les jeunes gens du Bataclan évoquaient dans les discussions, a-t-il été à l’origine de cette curieuse inversion ? On retrouvait en revanche avec plaisir un Joël Gion toujours aussi loufoque et décomplexé, au jeu de tambourin nonchalant et au déhanché féminin : une présence aussi indispensable que celle de Bez des Happy Mondays. Quant à la setlist, elle n’a pas évolué d’un iota entre la prestation du Bataclan et celle de Nîmes, augurant des prestations quasi identiques pendant toute la durée de la tournée (That Girl Suicide, Who?, Servo, Anemone, Straight Up and Down, Open Heart Surgery, des morceaux issus du double album Tepid Peppermint Wonderland en somme). Sur un mur participatif du site, les festivaliers pouvaient s’amuser à compléter des phrases commençant par « Before I die I would like to… » ; une personne n’a pas manqué d’ajouter : « … save Anton Newcombe ».

Il fallait sortir de cette inertie suscitée par les Orégano-Californiens pour se réanimer. Mais Jon Spencer a fait bien plus que nous redynamiser, il nous a, en effet, électrocutés, tant et si bien que les lumières ont disjoncté quand il est arrivé, ou c’est plutôt le régisseur lumière qui était complètement azimuté, ignorant tout de qu’il se passait tandis que Jon Spencer lui hélait : « Woud you turn on the light please? I can’t see anything. I know that I’m old but I’m not that ugly… Come on man, you can do it… Come on! Turn the fucking light on… » Et rien n’a changé. En effet, pendant toute la durée du concert, les Jon Spencer ont joué dans la quasi pénombre, à croire qu’il s’agissait d’un incident déguisé, d’une performance improvisée pour faire gronder l’agitation. Ma cousine était indignée car Jon était ombré. Le concert n’en finissait plus tant le groupe était possédé. J’ignore d’où ils puisaient cette énergie primitive rock’n’roll et ce groove rythm and blues diablement sexy mais c’était flamboyant !

Le deuxième jour, je ne suis revenue que pour la prestation des Texans de Midlake. Que dire si ce n’est qu’il vaut mieux écouter leurs albums que de les voir se représenter, et dans un festival qui plus est. Ils sont proprets et prévisibles, gentillets avec un son bien léché, doucereux, sirupeux, certes… Mais il faut leur reconnaître un sens unique de la mélodie, qui n’est guère fréquent. Le guitariste Eric Pulido, contraint d’occuper le devant de la scène depuis la défection de Tim Smith, se distingue par sa voix, étonnante de clarté, mais à laquelle il manquerait ce timbre et cette tonalité angoissés pour vous faire réellement chavirer. Sonorités innovantes ou goût de l’ancienneté, cette querelle n’a pas lieu d’être activée… Seul le souci de la composition est permanent, et ses morceaux ont, par moments, l’élégance et la finesse des Anglais de Fleetwood Mac ou King Crimson.

Mais passons, passons à Neutral Milk Hotel, la bande à Oui Oui et Potiron (Julian Koster et Scott Pillane). Encore un groupe indé culte dans les années 90, avec son deuxième album In the Aeroplane Over the Sea, ranimé une dizaine d’années après par un Jeff Mangum transformé, caché sous sa casquette et sa barbe de bûcheron, mais que l’on reconnaît pourtant entre mille avec sa voix rauque et rocailleuse, parfaite pour une musique aux accents folk lo-fi, alternativement limpide ou bourbeuse, et même un peu grunge des bois. La scène champêtre était idyllique, avec les quatre pâtres jouant autour de l’agneau mystique disposé au milieu de la scène. Julian Koster, l’homme-enfant, un bonnet phrygien en laine sur la tête, maîtrisait toutes sortes d’instruments : basse, banjo ou encore scie musicale. C’était revigorant mais leur performance s’essoufflait un peu au bout d’un moment. Encore une fois, il m’a semblé qu’ils se seraient davantage donnés s’ils avaient eu la possibilité de jouer en toute intimité.

L’intimité a ensuite été poussée à son paroxysme avec la prestation de Rodrigo Amarante, en toute sobriété. Il jouait dans la plus petite scène du festival mais la remplissait progressivement jusqu’à l’étouffement. Nous étions tous suspendus à ses yeux qui semblaient nous fixer, s’attacher, un moment, à chacun d’entre nous avec bienveillance. Ce dernier sentiment emplissait mon cœur et j’en avais la gorge serrée. Etait-ce la fameuse et mystérieuse saudade qui m’envahissait ? Ce sentiment confus, à l’image de ce mot intraduisible, ce mélange incohérent d’états d’âmes dans une nostalgie absolue. Le dernier morceau joué ce soir-là, intitulé Ribbon, extrait du dernier album Cavalo, à la folk langoureuse et mélancolique, m’a laissée désemparée et j’étais si embarrassée de me laisser submerger par l’émotion, mais mal m’en a pris, j’étais irrémédiablement tombée dedans.

Et pour couronner ce moment fragilité, il fallait ensuite retrouver Chan Marshall et les fantômes qui l’habitent, venus tourmenter cet être doué. Une personne me faisait remarquer que ses concerts étaient bien plus beaux et intenses lorsqu’elle était particulièrement tourmentée. C’était le cas ce soir-là… mais nous l’étions tout autant en la voyant. La voir se battre avec d’invisibles démons… s’accrocher avec l’ingé son parce que sa voix n’était pas assez audible, alors qu’elle irradiait, et en faire le bouc émissaire de la soirée. Combien de fois s’est-elle retournée pour lui lancer des regards tantôt perdus, tantôt exaspérés – et j’imaginais le technicien désemparé, ne sachant que faire pour répondre à ses attentes imaginaires. The greatest pain in the ass mais d’une classe sombre rugueuse et véridique. Depuis son dernier album Sun sorti en 2012, qui montrait une Cat Power vivifiée, les choses ont évolué et ce concert attestait de cette nouvelle plongée dans les abîmes et malheureusement propice à l’expression de son talent.

Le pouvoir du chat était retrouvé et les lèvres noires se sont ensuite manifestées, suscitant des réactions passionnées et à l’origine d’un des pogos les plus violents du festival. Il faut dire que Cole Alexander, le guitariste des Black Lips, nous narguait depuis la scène en se penchant en avant pour nous montrer ses fesses grassouillettes de petit homme blanc. Même si j’étais concentrée à assurer ma survie dans ce violent tourbillon, j’arrivais tout aussi bien à me laisser porter par leur flower-punk primitif et régressif.

Mais c’était surtout la prestation de Ty Segall ce soir-là qui constituait le point d’orgue de la soirée. En attendant son nouvel album Manipulator prévu en août, qui, je le sens, sera palpitant, il nous aura ravi, au-delà de ce que nous aurions pu imaginer, véhiculant l’énergie du rock garage primordial dans sa substantifique moelle, un compendium essentiel et originel… J’étais plutôt sceptique avant pourtant, estimant qu’il se dispersait trop pour être toujours très pertinent, mais à Nîmes Ty était fringuant.