On y était : The Soft Moon & Phase Fatale aux Trinitaires

The Soft Moon-1-8

L’affiche de ce 4 juin aux Trinitaires offrait quelques perspectives rafraîchissantes, eu égard à la vague de chaleur qui a relevé les pics de pollution en même temps que la longueur des minishorts. Perfectionniste à l’extrême, le staff de la salle messine a décroché la palme de la bonne idée en inaugurant une happy hour, peut-être pour rattraper le mix un peu foutraque et surtout beaucoup trop fort d’un DJ anti-warmup placé juste à côté de la buvette, et qui visiblement avait déjà bien profité de cette position stratégique. Un type qui commence ses sets de la façon dont Hartzine les termine fait de toute évidence les choses à l’envers. Le temps d’amorcer quelques échanges et salutations rapidement perdus dans le flux sonore de notre gâcheur d’apéro, on finit par discerner l’ébauche des nappes introductives de Phase Fatale qui appelle le public à gagner la fraîcheur salvatrice de la chapelle.

À lui seul, Phase Fatale est capable d’endiguer la disparition de la calotte polaire. C’est un iceberg solide, pointu et glacial puisant ses influences dans une EBM technoïde qui fait rapidement oublier les 26°C de cette belle soirée de juin. Signé sur le label AVANT! (Lust For Youth, Horror Vacui, NUN, Scorpion Violente), le projet solo d’Hayden Payne de Dream Affair exhale un blizzard indus plus froid que nos pintes d’Affligem. Une courte intro saveur banquise est complétée par une rythmique binaire soutenue et puissante qui sert d’appui à un entrelacs de stems usiniers propres à durcir les tétons les plus paresseux. Si la structure parfois un peu répétitive des quatre titres de son EP traîne parfois en longueur, le live est quant à lui une succession de soubresauts compulsifs. Hayden ne se ménage pas, il sombre dans l’hyperactivité et multiplie les intrusions dans des styles électroniques composites à renfort de saturations noises avant d’effectuer un virage EBM parfait, égratignant sur la fin une new beat qui aurait sinon été trop caressante. L’expatrié berlinois au look normcore assumé ne fait pas de câlins, il débite des pains de glace pour les jeter à la foule et ses rares lyrics robotiques viennent consolider des passages frisant le quantique du zéro absolu. Au final l’ensemble du set, intégré beaucoup trop tôt mais avec cohérence dans une soirée aussi froide qu’un Miko dans le slip, électrise un public qui ne demande qu’à s’entêter jusqu’à l’ivresse (pour ceux qui ne l’avaient pas déjà atteinte) bien à l’abri de la chaleur extérieure. On en a quand même vu suer quelques-uns.

Phase Fatale

All photos © Damien (Électrophone)

Si l’ouverture était fatale, l’enchaînement reste létal. The Soft Moon est une parabole darwinienne, une bestiole qui s’assoit sur sa misère contenue, tapie au fond d’un antre, et s’éveille sporadiquement pour sortir ses tripes et celles des autres, en quête d’une évolution vers sa prochaine forme animale. Si Zéros affublait la bête d’une langue râpeuse et turgescente qui venait baver sa shoegaze industrielle sur nos tympans à nous en faire frissonner tout le cortex reptilien, Deeper, sorti ce début d’année chez Captured Tracks (lire), la recouvre d’une toison couleur nuit. Ici, la soyeuse caresse électro-indus, plus pop que dans les albums précédents, le dispute à une texture poisseuse et collante qui s’insinue mollement jusqu’à l’engourdissement. Difficile de convoiter meilleur endroit pour une telle confrontation sensorielle que la chapelle des Trinitaires et ses 100 décibels bousculés par des pierres froides et atones courant jusqu’à six mètres de haut. Cherchant l’interaction, Luis Vasquez joue de sa personne avec le public. De sa personnalité aussi, faisant tournoyer la mèche autant que le bassin et s’acharnant quelques minutes sur un tonneau métallique dans une version indus, et un peu incongrue avouons-le, des Tambours du Bronx. Dans la nef, la densité des nouvelles productions, ricochant sur l’architecture à colonnades, compresse le palpitant dans un tourment jouissif. Vasquez passe correctement l’épreuve du chant, très présent dans Deeper, et la réverb appuyée n’est pas là pour masquer les fausses notes mais pour appesantir une aura admirablement suffocante. L’ambiance moins sinistre du dernier album ne gâche rien à l’esthétique sombre du projet, elle finit même par créer un contraste intéressant mais pas dissonant avec les morceaux des albums antérieurs qui concluront le live et assureront un triple rappel mérité de part et d’autre de la scène. L’air de rien, The Soft Moon avait transformé le frigo en sauna. On en a oublié nos moufles.