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Photos © Patrice Bonenfant

Swingfest, Berlin, 25 et 26 avril 2014, Par Alex P.

Aller à Berlin pour un week-end festif est peut-être l’un des trucs les plus galvaudés qui soit – c’est un peu au clubber ce qu’est la Thaïlande au touriste sexuel obèse ou Lourdes au cul-bénit, un putain de cliché. Cela étant dit, c’est quand même bien cool, Berlin, et c’est pourquoi on n’a pas tergiversé longtemps pour répondre à l’invitation du Denovali Swingfest, un festival pas comme les autres piloté par le label allemand du même nom (sur lequel on reviendra très vite avec une interview), histoire de profiter de leur programmation exigeante et de la météo estivale en bord de Spree avec deux soirées au Radialsystem V, belle bâtisse industrielle rehaussée d’une structure moderne et centre culturel de son état.

L’événement affiche complet et on comprend tout de suite que l’on a affaire à un public de connaisseurs bien à l’image de Denovali, studieux et passionnés. Pour cette première soirée, la salle est d’ailleurs entièrement assise, le combo bière/bédo/food truck, ça se passe dehors. À l’intérieur, pas de distractions, seulement de la musique et de l’art vidéo. Les Britanniques Origamibiro sont les premiers à s’y coller avec leur hybride électro-folk expérimental. Certains passages me rappellent les explorations à la fois bruitistes et fragiles de Hood époque Silent 88. Le collectif pluridisciplinaire déroule son set en passant en revue une large gamme d’instruments et d’objets pour délivrer un concert-performance A.V. intéressant. Le dispositif n’est pas nouveau mais il est ici au service d’une histoire. Au travers de cahiers, d’albums photo, on assiste à une scène où quelqu’un serait en train de fouiller dans les fragments de ses souvenirs, un état de lieux mélancolique et touchant.

Piano Interrupted, soit Tom Hodge et son complice bidouilleur électro-noise, prennent le relais. Piano à queue et clarinette d’un côté, machines de l’autre, le duo développe ses mouvements néo-classiques interrompus par des digressions électroniques comme si Chopin ou Debussy avaient grandi avec la techno. On continue dans le british avec Greg Haines qui propose une dichotomie intéressante entre envolées romantiques de piano et séquences électro dansantes. Être assis et danser.

La fin de soirée approche et c’est sous les applaudissements que la tête d’affiche du jour s’avance sur scène et salue le public avant de s’installer derrière son bureau tout en ajustant ses lunettes. Profesor Murcof est en place et peut maintenant faire doucement monter ses ambiances contemplatives ; illustrations de paysages minimalistes faisant écho au travail de lumières en monochromes et fondus au ralenti qui fonctionnent comme une succession de tableaux crépusculaires. Un soupçon d’inquiétude s’immisce dans les atmosphères monacales et suggère quelque chose de vicieux derrière les samples de chants lyriques et de clavecin. Une mise en lumière de motifs mélodiques pour mieux leur mettre la tête sous l’eau. Immersion, baptême, sensation de douce noyade.

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Le deuxième soir, le public est toujours au rendez-vous, le food truck éco-responsable aussi, ainsi que le beau temps et la bonne humeur de nos hôtes. La salle a été débarrassée de la moitié de ses sièges afin de pouvoir accueillir plus de monde et favoriser quelques déhanchements. John Lemke ouvre le bal avec son ambiant en drones de diapason et vibrations qui flirte avec la musique de film. Il y insère progressivement des élans électro-pop avant d’embrayer sur des mouvements plus techno, psyché et orientalisants. Un set en forme de rampe de lancement subtile et efficace, variée mais presque cohérente. Cohérence qu’il prendra le soin de déconstruire allègrement sur la fin pour maintenir l’audience sur ses gardes.

Les drones menaçants de Talvihorros prennent la suite. Le combo dessine des motifs mélodiques entêtants pas très éloignés de l’esthétique de Carpenter, appuyés par un batteur tantôt au toucher jazz tantôt ouvrier sidérurgique. Les infra-basses sont épaisses et vont pousser une partie du public à vivre l’expérience sensorielle allongée sur le sol. Ils termineront leur performance par de bonnes montées épiques à la manière d’un Nathan Fake des débuts.

Hidden Orchestra devait être de la fête mais victimes d’un accident de la route quelques jours plus tôt dans les pays de l’Est (d’ailleurs, a priori ça va, seule la carrosserie a morflé, enfin je crois, j’espère), ils sont remplacés au pied levé par Sankt Otten. Dress code en rouge et noir à faire kiffer Jeanne Mas, les historiques de la maison Denovali vont exécuter un concert propre mais lisse à en être indigent, l’ère du post-rock à base de e-bow étant définitivement révolue. Finalement, c’est un problème technique aussi brutal qu’inopiné qui, en interrompant un morceau par un gros buzz de saturation, m’aura le plus fait vibrer. malheureusement pour eux, la technique aura raison de la suite de leur set. La vie est cruelle.

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Le collectif polonais Skalpel remet la machine en route et ce soir les deux darons des platines ont des collaborateurs de choix : un VJ au travail intéressant qui se présente sous la forme d’un voyage dans la trame cathodique et d’explorations géométriques, ainsi qu’un batteur fou et une claviériste impro free jazz lookée néo-Tokyo. Ils balancent un énorme groove pour ce qui sera la grosse performance live du jour.

On termine la soirée de la même manière que la veille : avec un mec installé à son bureau. Oneohtrix Point Never s’assoie derrière sa mallette d’un côté de la scène et le vidéaste qui l’accompagne de l’autre, debout derrière un pupitre. Conférence assis/debout toute en ambiances éthérées, beats subaquatiques et glitches sonores et visuels. La vidéo générée par logiciel 3D est froide mais vivante, les objets design distordus vibrants en juxtaposition sur des décors cathodiques qui déplacent le contexte participent à ce plaisir de conférer une dimension organique à l’inanimé tout en parasitant et travestissant le beau.

Après le Swingfest Berlin, on s’est senti tellement intelligents qu’on n’est même pas allé cabrer sur la bonne basse avec les potos quadra costauds du Berghain. Au lieu de ça, on a profité du soleil du côté de Treptower Park. Le collègue photographe a ainsi pu cultiver son capital bronzage travaillé quelques jours plus tôt à la Réunion. On est aussi allé au musée, à la Nationalgalerie Im Hamburger Bahnhof, pour l’installation sonore et spatiale Part File Score de l’artiste Susan Philipsz, hommage et réflexion sur l’œuvre du compositeur Hans Eisler.

Berlin, ce n’est pas que de la déglingue, et le Denovali Swingfest et sa programmation pointue, ce n’est pas que Berlin, mais également à surveiller du côté d’Essen, de Londres, et peut-être bientôt à côté de chez toi.

Prochain rendez-vous Swingfest : 2-5 octobre 2014, Weststadthalle, Essen, avec entre autres Bohren, Hauschka, Demdike Stare et The Haxan Cloak.

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