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© Céline Fernbach

Le 4 avril 2015, CENTRE BARBARA FGO à Paris par David Fracheboud

Le meilleur moyen de se remettre dans le bain, quand on revient d’un plongeon de trois mois dans la grosse pomme, c’est de se rendre au Centre Barbara de la Goutte d’Or pour un concert de Sonic Protest, et là, Paris redevient en une soirée la ville la plus cool au monde. Car ce fût aussi l’occasion de retrouver l’excitation, ce moment où tu patientes dehors avec ta clope et ta bière en tournant la tête comme une girouette avec le plaisir feint ou non de saluer toutes les autres girouettes. Une chose est sûre, si ce sont toujours les mêmes têtes que l’on croise à Sonic Protest, il y en avait heureusement aussi de nouvelles…

La soirée affichait complet, grâce à la sensation espagnole Esplendor Geometrico, arrivée an vainqueur. On s’entasse derrière le bar avant de passer dans l’obscurité. Damien Schultz tente une diversion ; assis dans un coin, il prend son micro relié à une valise contenant un petit haut-parleur, regarde son cahier, et se met à parler tout seul, un peu fort, comme le vieux pote surexcité qui te crie déjà dans l’oreille alors que le concert n’est même pas commencé : « Hé, mais je t’ai déjà vu au concert, je me rappelle, on s’est vu au concert, tu te rappelles, et dis, tu m’aimes bien ? Moi je t’aime bien, Tu m’aimes bien ? Mais je t’ai déjà vu au concert, tu te souviens, on s’était vu au concert, mais tu m’avais vu au concert, tu te souviens, je me souviens… » C’est parti pour une diarrhée verbale qui me fera autant rire que réfléchir, tant elle résume pour moi l’attitude souvent convenue des gens qui vont à Sonic Protest, et qui n’ont pas toujours envie, ni grand-chose à se dire. Sa prestation n’est pas si éloignée de celle d’Arturo, le chanteur d’Esplendor Geometrico, qui répète lui aussi la même phrase jusqu’à épuisement, mais on y reviendra plus tard…

On rentre dans la salle obscure du Centre Barbara pour se prendre une première balle en pleine tête – difficile d’échapper au jeu de mots avec Fusiller. Il choisit de se placer en plein milieu de la salle pour régler au mieux ses appareils couplés qui produisent un larsen qui nous remplit au taquet les esgourdes. Dans un déluge de sons noise aux relents techno acid/hardcore mais privé de boîte à rythmes, ses quelques circuits imprimés clignotants branchés à ses pédales d’effets et ses loopeurs semblent tous être parfaitement déréglés ou en mode random. Le gars bouffant son micro comme un Arturo Lanz envoie un set puissant et énergique aussi précis qu’un tir de sniper à l’AK47.

Si l’envie d’aller m’encastrer dans un mur ne m’était pas encore tout à fait passée après ce premier live, Ryan Jordan allait surenchérir avec un puissant stroboscope de 200 000 watts balancé en pleine tronche du public. Si certains avaient mis leurs bouchons d’oreilles, peu avaient pensé à prendre aussi une paire de lunettes de soleil. Je me contenterai de fermer les yeux et d’appuyer fort ma tête contre le mur pour mieux ressentir la déflagration. L’expérience sensitive est alors totale, je ne pense plus à rien ni à personne, je frotte ma boîte crânienne de haut en bas et de droite à gauche inlassablement. Si tu décides l’année prochaine de venir toi aussi à Sonic Protest, tu pourras par exemple te faire caresser la caboche par des LFO.

Esplendor Geometrico arrive et on est déjà cuit à point. Un videoproj balance leur playlist vidéo YouTube où l’on peut voir des Arabes, des Noirs, des Jaunes dans des actions en complet décalage avec leur musique sale, mais qui toutes évoquent la transe. Arturo, le chanteur, ressemble à un pilote de rallye, Saverio, aux machines pourrait lui être un cousin éloigné de l’oncle Fester dans la famille Adams si son visage n’était pas aussi figé que celui de Fantomas. Toujours implacablement concentré comme un laborantin, il ne lève pratiquement jamais la tête de son PC. Arturo vivant en Chine et Saverio à Rome, il semblerait que ces deux-là soient capable de communiquer par télépathie pour faire leur musique. Ceux qui comme moi attendaient de voir Arturo se chatouiller les amygdales avec son micro auront patienté en vain. La puissance de son chant est malgré tout éloquente. Il s’impose une véritable discipline pour appuyer le plus fort possible sur ses cordes vocales et répéter toutes sortes de sortes de mantra qui l’amènent à flirter avec la perte de connaissance qui se manifestera tout le long du concert par ses globes oculaires toujours à deux doigts d’exploser.

Le dernier morceau sera particulièrement malsain. Une vidéo au ralenti montrant une Kawai-teen qui fixe sa webcam avec tantôt un air de « je vais me mettre un truc dans la chatte« , tantôt un air de « t’as pas honte de mater, vieux dégueulasse« . Un dernier corps-à-corps avec les boucles techno boueuses pour Arturo qui se rapproche du bord de la scène, secouant son bassin sous notre nez, les genoux bien écartés, nous laissant admirer ce parfait coup de hanches espagnol. On sort convaincu malgré l’absence de rappel, Esplendor Geometrico n’a rien perdu de sa superbe et nous fait kiffer la vie, à Paris ou ailleurs…

©Céline Fernbach

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Le 9 avril 2015, EGLISE SAINT-MERRY à PARIS et le 10 avril 2015, LE GENERATEUR à GENTILLY par Thomas Corlin

En ouverture le jeudi soir, le cliquetis des mécanismes bricolés par Pierre Bastien résonne discrètement dans l’église Saint-Merri. L’ombre de ses constructions s’étale sur des boucles extraites de concerts jazz ou rock télévisés dans les 50’s ou 60’s, et qui servent de lancinante toile de fond sonore et visuelle. C’est un ensemble délibérément disjoint qu’il élabore avec Emmanuelle Parrenin, usant de superpositions toujours un peu bancales : théière, balance, instruments à vents, à cordes et à bulles, bruitisme en tout genre ainsi que quelques variations autour du Comme À La Radio de Brigitte Fontaine. Inoffensif de prime abord, ce petit théâtre d’objets sonores se révèle bizarrement immersif sur la durée. 

Disséminées sur tout le festival, les interventions du poète sonore Damien Schultz se jouent du lieu et de la situation. C’est une proposition amusante dans le cadre de Sonic Protest, comme si un prédicateur nous faisait l’honneur de ses visions du moment. Ce soir, il se niche dans un des balcons de l’église et en profite pour travailler son rapport à Dieu. Sa diction effrénée, ses répétitions autistes et ses thématiques le rapprochent de Jean-Michel Espitallier ou Charles Pennequin, alors que sa présence nous fait songer que ce type d’interlude devrait se généraliser à l’avenir. 

Richard Dawson est tout aussi seul, mais sur scène. Il ressemble à ce tavernier qui t’accueille dans son pub de rase campagne anglaise et t’en offre une avant que tu partes parce qu’une longue route t’attend. L’ours folk tape du pied, et remplit la paroisse de ses fables sur des bergers, des moutons et des chevaux. C’est plus rustique, et l’éloquence de son chant évoque même un Nico masculin, la morgue en moins. Il attrape parfois sa guitare acoustique électrifiée taille enfant pour taper un blues détraqué, mais le gros de son concert est un récital a cappella drôle et poignant avec un esprit de feu de camp. C’est The Necks qui décrocheront cependant la timbale ce soir : leur séance de jazz circulaire de haute volée convoquera une force dramatique propice à l’épiphanie. Le langage est sobre (contrebasse, batterie, et piano répétitif), les déplacements intuitifs, presque invisibles, et pourtant le trio australien désarme sur le champ, touche le cœur sans excès de lyrisme et signe l’instant magique de cette édition.

L’humeur est plus abrupte le lendemain soir au Générateur de Gentilly. Vincent Epplay dresse un lit de braise électronique sur lequel Pharaoh Chromium intervient sournoisement avec une sorte de flûte traversière synthétique qui appuie la tonalité orientale de l’ensemble. C’est rond, chaud, menaçant, mais ça n’attaque jamais vraiment, et ça se tient très bien comme ça. On se rassemble autour de C_C dans l’obscurité, pour une bonne dose de techno en circuit bending qui croustille bien sous les dents, et on se dit qu’on aimerait bien voir la « nouvelle génération techno » danser là-dessus un de ces quatre matins. Annoncés en grande pompe pour leur première date française, Islam Chipsy sont la caution festive de cette édition : deux batteurs soutiennent un numéro joyeusement cheap de chaabi sur synthé, entre Charanjit Singh et le 8-bit. La blague est percutante bien qu’on en fasse vite le tour, et ouvre un dancefloor égyptien en plein Sonic Protest. Le DJ-set d’Arc de Triomphe le prolongera avec une sélection d’authentique raï algérien comme on en a peu l’habitude dans le contexte des festivals de musiques interlopes, mais souvent occidentales.