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Sonic Protest (lire), du 4 au 13 avril 2014

4 avril – Centre Barbara

Sonic Protest – son rituel, son ambiance de connaisseurs, ses line-up sucrés-salés, ses pics de grâce radicale, ses mini-bides. Bref, comme chaque année, on se retrouve au Centre Barbara, cette fois-ci pour une session all-night étonnante mais un peu difficile à avaler d’un coup.

Will Guthrie et David Maranha en ouverture, c’est une affaire de frôlements, d’à peu près, de suspense. L’un à la batterie et l’autre à l’orgue Hammond, le duo de jazz improv’ tape autant dans le drone que dans le Bitches Brew, se fait difficile à l’oreille juste comme il faut, jamais complet, toujours à la limite, sans jamais vraiment déranger non plus – la bonne mise en bouche.

Certains dans le public aussi se demandaient si Radian existaient encore, et ils ont pu en avoir la preuve sur scène ce soir-là. Le groupe appartient effectivement à un état d’esprit et une manière de faire très « post-rock savant », qui semble aujourd’hui un peu poussiéreuse. C’est d’ailleurs l’impression qui domine sur les premiers morceaux, celle d’une routine un peu convenue, comme si ce rock instrumental aux structures ouvertes n’avait finalement plus grand chose à dire, mais c’est à ce moment là que les Autrichiens nous attrapent et nous foutent à terre : une mise en danger s’installe, sans en faire trop, avec une poignée de détails, un jeu de batterie qui provoque, une basse un rien maltraitée, un petit coup de sang bien placé, et voilà qu’il émane soudainement du pouvoir de ce groupe qu’on aurait pensé éteint.

On ne savait pas non plus que le français KG était toujours actif, et un nouvel album est pourtant venu nous le rappeler récemment. De 93 à 2002, ce one-man-band sortait des choses folles et variées, et donne aujourd’hui dans une noise-pop plus cadrée et volontiers germanophone. Accompagné de tout un groupe en live, c’est finalement un groupe de rock qui enchaîne des pop songs potentiellement drôles et légèrement grésillantes, divertissant mais pas aussi excentrique qu’on l’imaginait.

11 avril – Église Saint-Merri
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Puisqu’on ne va pas à l’église tous les jours, Sonic Protest est l’occasion qui fait le larron, et Dieu sait qu’il n’y a pas mieux qu’une telle bâtisse pour donner aux musiques expérimentales la grandeur qu’elles méritent. La soirée s’entame avec la performance la plus forte de la soirée : Zeitkratzer est une structure d’ensemble contemporain, mais avec une démence qu’on croise rarement dans des contextes académiques. Son fait d’arme le plus connu est d’avoir retranscrit en partition et interprété l’impossible Metal Machine Music avec Lou Reed himself. Pour leur tout premier concert parisien, il interprète un répertoire personnel très varié, qui passe du chant folklorique détourné à des pièces dans le style de Penderecki ou Xenakis. Dans la pénombre de l’église, c’est la vibration ultime, l’effroi primal, que l’orchestre effleure ses instruments ou qu’il gronde et ouvre la terre. À la différence du cercle classique contemporain, Zeitkratzer laisse place à une approximation et une mystique légèrement angoissantes et donne ainsi un corps puissant à cette musique qui manque parfois dans les lieux consacrés.

On redescend sur terre avec le happening conceptuel de Mathieu Saladin, Adam David et Patrice Caillet qui tentent un mix de silences sur platines vinyles. Ces trois plaisantins se sont amusés à sortir une compilation de silence (Sounds Of Silence, évidemment) qui réunit Soulfly, Warhol ou Whitehouse, et proposent même de la sonorisation évènementielle silencieuse pour cocktails et cérémonies. Les voilà donc affairés à mixer des tracks silencieux, malgré le craquement assourdissant des vinyles. La blague est poétique et irrésistible, même si peu de gens jouent vraiment le jeu – ça braille au bar, et rappelons qu’on est dans une église. Mais le trio tient un peu plus d’une demi-heure face à une indifférence partielle, et se fait néanmoins applaudir.

Tout le monde aura goûté au clin d’œil dans le déroulé du line-up : à ces moments de silence, Sonic Protest oppose une antithèse parfaite avec Merzbow, figure tutélaire du bruit total. Avec 35 ans de carrière et une discographie indénombrable, le Japonais fait partie de ces artistes qui n’ont plus rien à prouver et dont on peut à peu près tout recevoir. En l’occurrence, comme par hasard, 50 minutes de bruit blanc, à l’exception d’une introduction toute en pulsations et de quelques variations sur le dernier quart d’heure. Peu de nuances, et finalement peu de souffrance, parce que le bruit crée vite une accoutumance acoustique et entraîne une sorte d’ivresse. On entend un peu de tout dans le bruit, au-delà des crissements et de la vitesse sonique. C’est comme se prendre le jet d’une lance à incendie en pleine poire et d’aimer ça, ou fixer un mur blanc et voir apparaître mille couleurs. On n’écoutera plus jamais le silence de la même manière après ça.