On y était – Soirée Pan European à L’Autre Canal

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Koudlam, Judah Warsky, Flavien Berger, Buvette, L’Autre Canal, Nancy, le 14 mars 2015

Judah Warsky, Flavien Berger, Buvette et Koudlam : elle sentait bon, la grosse affiche du label Pan European accueillie par la SMAC nancéienne l’Autre Canal à l’initiative de l’association Monolithe, qui organise des concerts en Lorraine depuis 2006. C’était un plateau promo très cohérent, quatre apostolats pour propager les évangiles du label parisien distillés par une ambiance électro-pop aux approches plurielles. J’étais donc préparé à un mélange de douceur et d’effervescence sur fond d’empathie musicale, ce soir-là je voulais que le beat m’aime autant que Jésus et j’étais prêt à me plonger dans une ritournelle interminable et confortable de quatre heures de mélancolie suave et de bonbons sucrés, jusqu’à en perdre la notion du temps ou celle de l’équilibre. Ou les deux.

L’Autre Canal, c’est donc la SMAC du coin, un bloc de béton intérieur rouge planté entre les péniches du canal de la Meurthe et le nouveau secteur résidentiel dont la municipalité s’évertue à vouloir étendre les façades atones et uniformes jusqu’au stade Marcel-Picot. Le cadre manque d’un quelque chose de festif, ce qui contribue sans doute, et c’est tant mieux pour les voisins, à limiter l’agitation à l’intérieur du complexe qui n’attend que ça, quitte à nettoyer les reliquats alcoolisés des teenagers qui se sont collés une mine avant de passer la sécu sans se demander si 120 décibels et 40° de mirabelle ne font pas 160 tours minute dans la tirelire. Heureusement ce soir-là, le public est un beau panel de trentenaires, ou presque.

Le programmateur de la salle m’apprend que Buvette, Warsky et Berger se relaieront dans un seul et même enchaînement sans pause avant de céder la scène à Koudlam, et c’est Buvette qui entame le warm up. Cheveux longs, poncho ethnique, c’est le fils du soleil mais il peine à tiédir la salle. Ce n’est pas faute d’y mettre du zèle en s’approchant, micro en main et oscillant du bassin, pour chantonner gentiment vers une salle remplie au tiers seulement, à honorer plus que son contrat par une présence agréable et enthousiaste. Le type est vraiment sympa, le beat est bon, l’acoustique flotte un peu quelque part mais la voix claire de Cédric Streuli complète parfaitement les aigus mignons de ses intrus. Seulement voilà, Buvette, c’est la tiédeur incarnée. Ce ton monocorde, cette approche simpliste à quelques pas de l’easy listening mais dénuée de tout second degré m’empêchent de trouver une vraie crédibilité aux prod du Suisse, qui manquent d’affirmation, voire d’autorité. C’est de la poésie, mais de ce genre où la versification l’emporte sur la musicalité. Les toniques sont quasi absentes et le rythme manque d’une certaine richesse, et si sur quatre morceaux, dont The Sun Disappeared, la formule passe bien, cette licence poétique très personnelle finit par lasser. Je vais discrètement bailler dans ma bière à l’extérieur de la salle et prendre le frais et une clope pour me réveiller en attendant Flavien Berger.

Berger, c’est ce type qui il y a un peu plus d’un an se faisait connaître par un morceau kraut de vingt minutes tout en douceur et progression, sur fond d’expérience intérieure spatio-onirique. Taré, et tellement dans l’héritage de Klaus Schulze. Ses prod arythmiques sur la durée, mélanges sucrés de saveurs pop, kraut et classiques, son phrasé suave, ses lyrics Dada et son goût pour l’improvisation en live ont piqué ma curiosité. J’avais en outre été bien chauffé par les textos dithyrambiques de mon pote Gaspard qui s’était rendu la veille au Trianon. Sans rien me révéler, mon blind-test dummy avait excité mon système limbique. Normal qu’aux trois premières notes des Véliplanchistes, je me rue dans la salle pour trouver la place qui me fera apprécier au mieux le set, mais je ne la trouve pas. En fait, Berger est partout, derrière ses consoles, micro autour du cou, devant la scène, un peu sur le côté, à balancer sa tignasse mi-longue et chercher le contact avec le public du regard et de la voix, au point de venir chanter son amour martien dans la salle. C’est du clubbing planant, c’est brillant de contraste et de pertinence, et Flavien nous complète cet excellent départ par une exclu intitulée Inline Twist, au beat percutant dans une approche plus club que les autres morceaux, plus stridente et abrupte aussi. Il s’amuse, il « rajeunit » (sic) et nous aussi. Comme promis, il laisse une grosse place à l’impro, pas seulement sur les transitions mais dans les compos elles-mêmes, sur leur longueur, leur intensité, leurs variations. Au cinquième ou sixième morceau (ça reste dur à définir), Berger nous campe une sorte d’edit de Frànçois & The Atlas Moutains pour conclure par un soliloque musical interminable ponctué de vocalises, de bombes lâchées au moment opportun, de plages ultra planantes. Le mayonnaise a pris, personne ne veut rompre le lien, pas plus le public que Flavien, et la transition s’opère en douceur et discrétion avec Judah Warsky.

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Judah a beau chanter de plus en plus en français et réveiller mon snobisme primaire et complètement injustifié à l’égard des paroliers poursuivis par un héritage moliérien confinant à la névrose, je me sens une connexion avec ce type depuis Turzi, une connexion avec son univers sombre et introspectif. Et c’est comme ça qu’il débute son set, dans l’obscurité, campé entre deux pratos comme un écorché. L’ambiance est plus oppressante, la voix puissamment filtrée, le beat est pesant, lourd, il tape là où il faut. Le tout gagne en puissance dès le deuxième morceau, I Lost It, la prose de son texte se perd dans la texture chevrotante de sa voix inégale, les breaks sont parfaits, les silences émoustillent et laissent à peine le temps à l’oreille de se tendre pour guetter la suite du morceau que déjà le tympan se rétracte. Judah Warsky, c’est l’homme des influences, celles qu’il puise dans des répertoires composites pour ciseler un mélange confondant et poétique qui ne perd rien en live, au contraire. Bruxelles, premier titre de l’album éponyme, nous est imposé par une mesure somptueusement lourde et à grand renfort de réverb. Les lights nous pètent les yeux mais on est dans le noir avec lui, jusqu’à sa relecture de William Blake dans Painkillers & Alcohol, berceuse triste et sombre qui assoit une texture soyeuse pour mieux dissimuler les épingles cachées dans sa fibre. À l’invitation de Judah, une partie de la salle se met à danser un slow apathique et désenchanté, et les couples imbibés et enlacés sont rapidement rejoints par Warsky lui-même qui entre dans sa propre danse sans lâcher son micro. On est tous là pour nous amuser et même en l’absence de salle comble, l’artiste laisse sa décontraction et sa bonhomie gagner le public jusqu’au fondu au noir final. Pause.

Koudlam. J’avais préparé mes plus beaux godillots pour les secouer sur Negative Creep mais l’ambiance n’est pas celle attendue et c’est en vain que j’ai tenté de me laisser marcher sur les pieds par les quelques enthousiastes agités de soubresauts qui m’ont plus fait mal au cœur qu’aux orteils. Peut-être est-ce à mettre en rapport avec un dernier album, Benidorm Dream, qui avait levé chez moi quelques interrogations sur la progression stylistique de Koudlam, du moins qui m’avait laissé sceptique sur sa motivation à prolonger l’approche esthétique trompeusement simple et nonchalante qui m’avait tellement séduit dans Goodbye ou son EP Alcoholic’s Hymns. Ou peut-être est-ce à cause de l’attitude désabusée de Koudlam on stage, caché derrière des lunettes de soleil, un strobo agressif et sa guitare, qui finira par lui faire défaut et tourner le dos au public pendant dix bonnes minutes. Ou peut-être est-ce tout simplement parce qu’il s’est restreint à jouer les morceaux de son dernier album en omettant Negative Creep, jusqu’à ses premiers mots à l’adresse du public, “Bonne nuit Nancy”, lassante et énième relecture d’un rappel convenu invitant le public à se rendre digne des meilleurs morceaux, qu’il ne manquera évidemment pas de jouer. Negative Creep donc et enfin, See You AllSunny Day et Alcoholic’s Hymns, on est dans le répertoire qu’on connaît et qu’on a attendu qurante-cinq minutes. On a même droit à quelques esquisses d’une prestation scénique timide mais méritée. Gros capital sympathie tout d’un coup, c’est un beau rattrapage qui réconcilie Koudlam avec le public, et le type ne s’arrête plus, il se tape un bœuf tout seul, bière et clope à la main, après un second et bref rappel. Tirant parti du “meilleur pour la fin”, je décide de remballer mon tempérament atrabilaire pour rester sur une bonne impression finale qui, si elle ne me fera pas revenir trop tôt à un concert de Koudlam, m’évitera de rester sur un sentiment de déception.

Credits photos : Arnaud Vezain pour Monolithe