On y était – Skull Defekts, le 30 octobre 2015 au Point Éphémère

Après avoir semé une noire descente de ferraille l’année dernière sur une scène extérieure du Villette Sonique, le quatuor suédois revenait sans pression balancer leur bitume casse-nuque dans un Point Éphémère à moitié vide : la concurrence, ce soir-là, était bel et bien relevée. Cependant, point de déception car, en plein cagnard ou dans l’obscurité la plus totale, les hommes du Grand Nord ne se sont clairement pas fait prier pour tracer leur route avec mesure, application et sobriété. Les Skull Defekts sont des princes. Ils possèdent une irrésistible attitude. Ils drainent le regard, l’attirent et l’attrapent d’une façon presque irrépressible. Comme un charme fait action sur les créatures les plus avides d’une extraordinaire expérience, ils ensorcèlent les assoiffés, enchantent les résignés et fascinent aisément l’assemblée. C’est dire que ces importuns disposent d’un vrai style : il ne s’est pas fait voir de très longue date une propension si élégante à enchaîner des pas de danses, à représenter une force vive parfois si intense, à projeter vers la foule incrédule une suite de mouvements étranges, jamais vraiment évidents, toujours parfaitement adéquats.

Observez le guitariste blondinet. Est-ce vraiment possible ? Peut-on légalement considérer le fait qu’il imite à merveille les déplacements d’un crustacé un peu bourré ? Qu’il dégaine son palet d’une manière parfaitement incorrecte ? Qu’il extraie des riffs aussi sensuels que rocailleux de sa guitare ? Cette musique s’exprime sans filtre car elle fait brillamment appel à l’acte sexuel, discrètement évoqué par un minimalisme subtilement forcené, habilement décontracté. Les relations pour adultes sont ici mystérieusement dévoilées, jugez plutôt : de répétitives constructions – donnant le tournis, approchant l’extase – des riffs presque arides mais toujours empreints d’une particulière suavité, portés par une rythmique hypnotique lorgnant souvent vers une transpirante martialité. Et ces trajectoires, à n’en plus finir, ces espèces de gestes et d’à-coups, physiques et déroutants, c’est vraiment plaisant, c’est ce qui fait véritablement graviter le concert dans une dimension supérieure : tous vêtus de noir de la tête jusqu’aux pieds, les mater se dandiner sur ces insondables lignes de tension, ces sourdes et lointaines menaces, a quelque chose de profondément captivant. Ces enfants incarnent à la perfection leur musique : ils l’habitent gaillardement tout en produisant ces riffs si singuliers, prêtant une vague impression de rock’n’roll mystiquement perverti, inflexiblement manipulé puis disséqué pour en ressortir une moite et lascive noirceur, à la fois minimale et voluptueuse, austère et concupiscente, à l’odeur de souffre, à la couleur du charbon. Quasiment une heure et demie de riffs modérément dépravés, d’économe opacité et d’attitudes volontairement déplacées : ce fut excellent.

Photo © Jérôme BRODY

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