On y était : Serendip Lab Festival 2014

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Soirée d’ouverture, Caves Lechapelais, Paris, le vendredi 10 octobre

Vendredi 10 octobre, le Serendip Lab ouvrait le bal de son festival pluridisciplinaire à la programmation éclectique, investissant à cette occasion les Caves Lechapelais – « 240m2 sous voûtes romanes au décor médiéval sous une hauteur de plafond de 4,5 m« , ancien haut lieu des soirées fetish, BDSM parisiennes. Avec un programme pareil, autant vous dire que l’on ne savait pas trop à quoi s’attendre… Et tant mieux, car la surprise n’en fut que plus belle.

Après plus de deux ans passés à écumer avec zèle le tourbillon des lives, sets, afters, lieux éphémères, etc., de la scène électronique parisienne, c’est inévitable, la folie s’émousse et l’excitation des premières heures n’est plus au rendez-vous. Les soirées s’enchaînent avec des noms toujours plus vendeurs, des spots toujours plus incroyables, des orgas toujours plus motivés, mais finissent également par se confondre dans la perception ingrate de l’habitude. Mêmes formules, mêmes artistes, mêmes têtes, et le sentiment de prolonger une longue fête dans laquelle on ne sait plus très bien si l’on s’amuse encore ou si l’on s’attarde par rituel et nostalgie. Attention, il n’est pas question ici de jouer les premiers accords de la symphonie du c’était mieux avant ni de se plaindre de quelque façon de la situation actuelle. Nous pouvons être fiers de ce qu’est devenue notre ville et reconnaissants vis-à-vis de ceux qui ont contribué à la forger. Seulement voilà, lorsque des orgas un peu en marge s’aventurent à brasser les règles avec talent, ils parviennent à insuffler pour quelques heures cette bouffée de je-ne-sais-quoi qui nous rappelle pourquoi nous aimons la fête en premier lieu. Le Serendip Lab, c’était un peu ça. De l’énergie, de la spontanéité, une organisation à l’arrache et une programmation improbable faisant danser ensemble des amateurs de hip-hop, d’acid house et de whatever-is-core-enough-for-you. Un line-up hyper chelou ramassé sous les voûtes pierreuses et suintantes d’une cave romane perdue dans le fin fond des Batignolles.

Premier bon point, l’orga. Détente au possible. Abordable. De bonne humeur. Dévouée. Le genre de staff avec lequel on prend plaisir à discuter. Deuxième bon point, le bar. 2€ la pinte ! 4€ les hards ! Des tarifs dignes d’une kermesse hard discount griffonnés à la vite sur un morceau de carton déchiré. Troisième bon point, le lieu. Une vraie cave à l’ancienne, pendue au bout d’un escalier profond, avec de jolies arcades et un plafond assez haut pour ne jamais avoir l’impression d’étouffer. Quatrième bon point, l’ambiance. Un public vraiment hétérogène, ouvert et motivé, alternant la danse, l’écoute attentive et les parties d’un obscur jeu de fête foraine nocturne taïwanais, ramené pour l’occasion par l’artiste japonais Yuichi Kishino. Enfin, dernier bon point, la musique. Avec ses trente-deux ans de métier, sa grande gentillesse et une humilité désarmante au regard de ses faits d’armes, Dee Nasty nous a offert un set old school fiévreux qui a fait rouler la sueur sur plus d’un front. Un instant suspendu dans les mailles du vrai hip-hop – esquisse de la folie qu’ont dû être les premières blocks parties des terrains vagues de La Chapelle. Voiron, une fois encore, a retourné la salle avec l’un des meilleurs lives acid techno de la capitale (et toujours en sautillant comme un cabri derrière ses machines).

Evidemment, avec une programmation aussi éclectique, difficile d’être aussi enthousiaste pour tout le monde, mais franchement, cette fraîcheur, cette spontanéité, et cette atmosphère détendue, avant la musique, c’est ça la réussite du Serendip. Après m’être fait retourner le cerveau par Bitchin Bajas au Petit Bain, je dois bien avouer que je m’attendais à errer vers 4h aux alentours de la Place de Clichy en me disant qu’il y en a marre des soirées et qu’il est temps pour moi de passer à autre chose. Manqué. Manqué sur toute la ligne.

Merci à toute l’équipe du festival et au personnel des Caves. Les batteries sont rechargées pour quelques mois encore. Histoire de voir s’il n’y a pas d’autres petites perles d’humilité égarées dans les recoins de la capitale.

Alexis Beaulieu

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Photos © Renardo Crew

Concerts et rencontre sur l’underground 70’s et 80’s, Cirque Electrique, Paris, le mercredi 15 octobre

Première vraie fraîcheur d’automne, Porte des Lilas : il faut vraiment savoir ce que l’on veut pour se rendre à cette soirée de l’improbable et judicieux Serendip Festival. On croyait qu’il s’agissait du Cirque Électrique, mais l’action se déroule dans une autre petite salle adjacente dont on devine par la présence d’une chaudière dissimulée derrière une planche qu’il s’agit d’une ancienne cuisine. Le contexte est donc idéal pour ce troisième volet du festival, consacré à « l’underground 70’s et 80’s ».

Pour les 70’s, on retrouve le sage Dominique Grimaud qui a circulé dans plusieurs formations françaises à la postérité obscure mais tenace, puis, par la suite, documenté ce passé musical hexagonal chez Le Mot et le Reste, entre autres. Il en connaît plus qu’un rayon, et déroule mille anecdotes loufoques, documents d’époque à l’appui, comme ce premier press release de Virgin France édité à la machine dans une boulangerie – à l’époque où un groupe d’anarchistes marseillais, Barricade, avait tenté de signer chez eux. Il monte ensuite sur scène pour incarner, avec un autre membre original, une version très différente de Camizole, autre vieille légende du free rock/improv à la française, qui sonnait à l’époque comme Captain Beefheart ou Amon Düül 1 un très sale jour. Il s’agit aujourd’hui d’une formule totalement électronique, avec moult synthés, pédales, samplers et bécanes analogiques, et la surprise est totale – bien que Grimaud ait déjà tâtonné dans l’électronique dans les 80’s dans d’autres formations. Là où l’on aurait pu craindre une performance de synth-music pompière façon Klaus Schulze reborn, le duo nous sert deux pièces aux formes libres et vivantes, et attaque le givre synthétique sous tous ses angles. Drones, arpèges, nœuds de distorsions et aussi quelques beats défilent et créent une mouvement physique volontiers déboussolant. On réalise alors que ce qu’on entend pourrait parfaitement se retrouver sur n’importe quel tape label contemporain qui se respecte, voire sur une des sorties les plus expés de LIES.

Pour le deuxième acte 80’s, ADN ‘Krystall donne dans un registre plus light. On connaît ce one-man-band pour un LP en 82 resté culte et revisité par quelques compilations de minimal wave dans les années 2000, et on se souvient de cette électropop primaire mais bizarre. Son incarnation contemporaine relève surtout de la bonne blague : boîte a rythme bloquée sur le même rythme, arrangements répétitifs, paroles régressives dans un foutoir français/anglais/allemand pas toujours drôle mais finalement attachant, et curieusement ça marche pour ce que c’est – de l’électro pop vintage, bête et pas si méchante. Mais le vrai héros de cette fin de soirée, c’est le public : jeune, inapproprié, drôle, motivé plus que de raison, il donne lieu à un spectacle incongru, où des jeunes filles se bousculent alors qu’on est moins de 40 et où des jeunes garçons se roulent parterre torse-nu. Une vraie soirée Serendip, en somme.

Thomas Corlin