On y était – Rencontres Trans Musicales de Rennes, vues par l’autre

Rencontres Trans Musicales de Rennes, du 1er au 3 décembre 2011

Lorsque l’on part main dans la main couvrir un événement de grande ampleur – et les Rencontres Trans Musicales de Rennes en sont un avec sa centaine de groupes invités sur un peu plus de trois jours – il est de coutume de se partager la charge de travail et de se répartir préalablement les taches. A toi le premier jour, à moi le second, ou encore, à toi tel groupe, à moi celui-ci… Si Hélène se dégage ipso facto de toute responsabilité, munie de son appareil photo (aujourd’hui en réparation), Sylvain et moi avons choisi de ne pas choisir – comme souvent – et nos goûts et aversions se sont occupés du reste. Voici donc deux visions (l’une ci-après, l’autre ici) d’un même festival, signifiant combien l’exercice peut s’avérer subjectif, partiel et fragmentaire.

Jeudi 1er décembre

Le premier jour des Trans est toujours excitant, pour – outre le plaisir immuable de retrouver la ville qui abrita mes regrettées années étudiantes – une foule de raisons. Les plus évidentes étant ces petits rituels immuables, préambule sympathique avant le début des hostilités : arrivée à la gare, retrait des accréditations, dépôt du sac de voyage, puis prise de contact avec les forces en présence et bien entendu, première bière. Invariablement, l’excitation monte au fil de la journée, convaincu que l’on est de passer, comme d’habitude, trois jours de folie musicale et – un peu quand même – éthylique, d’autant plus que sur ce point, faire partie de la délégation hartzinienne n’aide pas à préserver son intégrité hépatique. Cette année n’a donc pas fait exception, et c’est avec envie qu’on entama cette trente-troisième édition. D’autant que la programmation laissait entrevoir, dès ce jeudi-là, de très belles perspectives musicales. Première étape, donc, à la vénérable Salle de la Cité où les Bumpkin Island, dont on nous avait dit le plus grand bien, passaient leur grand oral des Trans Musicales : les neuf musiciens sont visiblement ravis d’être là, et enchaînent leurs titres de pop pastorale avec application. C’est joli, c’est propret, mais j’avoue ma déception, pas vraiment emporté par ces chansons visiblement influencées par les pontes du genre, quelque part entre Sigur Ros et Arcade Fire. Derrière ces louables intentions, ça manque cruellement de corps, et sans doute d’un peu de vice.

Aussitôt le concert terminé, il fallait ensuite se dépêcher de rejoindre la Liberté, où Lewis Floyd Henry, l’homme-orchestre londonien, devait relever le défi de faire bouger à lui seul une foule compacte et bigarrée, avide de sensations fortes. Contrat plutôt bien rempli pour l’Anglais qui, assis sur sa chaise et armé de sa guitare, réussit à conquérir le public grâce à son énergie communicative et ses compositions fleurant bon les références hendrixiennes : comme on l’avait prédit, le charisme du bonhomme, ajouté à son blues tellurique, auront suffit à remporter la mise.

On ne pourra pas en dire autant du Slovène Magnifico qui, malgré ses habits de lumière – un costume blanc que les Leningrad Cowboys n’auraient pas renié s’il s’étaient mis au disco – ne nous emportera pas dans son tourbillon folklorique quelque peu… étrange. En fait, on se contentera de ne pas avoir d’avis sur la question, en se disant que les Trans sont aussi traditionnellement une terre d’asile pour des énergumènes de ce genre, et ce, certes pour le pire, mais bien souvent aussi pour le meilleur.

Je plie donc les gaules peu après ce soir-là, pour me réserver la chance d’être opérationnel le deuxième jour. Il arrive un âge où si l’on veut qu’un lendemain existe aux Trans Musicales, mieux vaut rejoindre piteusement son lit pour profiter de quelques heures de sommeil, lui qui est d’ores et déjà condamné à se raréfier au fil du festival… Les tentatives désespérées de mes collègues Hartziners pour m’attirer dans la spirale funeste du bar pro n’y feront rien, je quitte les lieux, bien décidé à en découdre sévère vendredi.

Vendredi 2 décembre

C’est donc un autre match qui commence, avec au programme de la soirée le top départ du raoût du Parc des Expositions. Si musicalement, les choses sérieuses avaient déjà commencé la veille, la multiplication des scènes et des artistes programmés sonne tout de même toujours le passage à la vitesse supérieure le vendredi.

Je m’étais promis d’être diablement efficace aujourd’hui, dès le début d’après-midi. C’était sans compter sur le petit vin des Abruzzes qui accompagna ma pasta. Du coup, ça traîne en longueur, et le premier objectif du jour, à savoir assister au concert des très attendus Juveniles à l’Ubu, est compromis. C’est essoufflé que j’arrive là-bas, et même pas étonné de voir une foule nombreuse jouer des coudes pour entrer dans la salle. Déception. Mais bon, heureusement, mes deux acolytes, plus efficaces sur ce coup, avaient eux, mieux géré leur début de journée : ils sont à l’intérieur, ils pourront me raconter.

Suite à une inénarrable journée, c’est plein d’espoir que j’arrive au Parc des Expo, prêt à prendre en pleine face la musique totalement azimutée de Breton. Fidèle à ses promesses, le combo délivre un set barjot, dans l’immensité du Hall 9 au public encore clairsemé. Un fourre-tout qui fait se percuter dubstep, hip-hop, électro et j’en passe, mais qui grâce à un sens de la mélodie étonnamment aiguisé, trouve une vraie cohérence. Plutôt bonne surprise, donc, au début d’une nuit qui s’annonce longue… Après être entré à nouveau dans une faille spatio-temporelle au bar pro – et oui, mais c’est vrai qu’il était bon ce DJ du bar pro ! – il fut temps de se diriger vers le concert de Colin Stetson, un peu par simple curiosité : le type a signé sur Constellation, et a développé une technique respiratoire qui lui permet de souffler des minutes entières – des heures ? des années ? – dans ses instruments à vent… Bon, comme on l’a dit déjà à propos de Magnifico, une des spécificités des Trans est de permettre à des artistes inclassables de jouer devant un public nombreux… On entendra plus tard beaucoup de commentaires élogieux sur la performance du Monsieur, mais moi et mes compères du moment, on s’est tout de même assez vite ennuyés. Décision est donc prise de voguer vers d’autres horizons. Ce qui veut dire, en langage de festivalier : nouveau passage au bar. Après tout, j’ai une heure devant moi avant d’aller voir SBTRKT

SBTRKT, eux aussi attendus au tournant puisque précédés d’un buzz persistant, ont déployé, comme on s’y attendait, leur dubstep vrombissant aux basses gargantuesques. Ça dépote sévère, mais malheureusement un peu trop à notre goût : les finesses mélodiques qu’on avait décelées dans leur musique n’ont pas totalement résisté à l’exercice du live, parfois assourdissant. Mais attention, on fait la fine bouche, à propos d’un groupe qui aura montré quand même, ce soir-là, de très bonnes choses. Il fut alors temps de se réhydrater quelque peu, avant d’en remettre une couche avec un autre groupe « hype-du-moment », les Factory Floor. Je recroise Thibault au bar, qui quant à lui semble avoir très mal vécu son live des SBTRKT. C’est pas grave, à l’heure qu’il est, il aura vite oublié. J’entends au loin les assauts rock de Stuck In The Sound : un peu plus et je rejoignais le public apparemment conquis… Mais il a fallu que le chanteur la ramène : « Vous êtes là Rennes ? Prêts à faire du bruit ?« . Ben non. Ce genre d’encouragement, c’est plus fort que moi, je peux pas.

Direction Factory Floor, donc, pour un live attendu : quand on est couvé par Stephen Morris, et qu’en plus on a signé chez DFA, forcément, ça éveille l’intérêt. Pour le coup, à les entendre jouer, ils sont malgré l’heure tardive dans une sacrée forme. Meilleure que la mienne en tous les cas : les Anglais déploient avec vigueur leurs énormes beats synthétiques, qui ne m’émoustillent pourtant qu’assez peu. La foule, elle, semble totalement hypnotisée. A priori, pari gagné pour les Britons.

Samedi 3 décembre

Troisième et dernier jour de festival, il est grand temps de remercier l’industrie pharmaceutique de mettre à notre disposition, à nous pauvres pêcheurs, cette friandise magique qu’est le paracétamol. Mais bon, pas franchement le temps de profiter de mon mal de cheveux : Hanni El Khatib, coup de cœur de cette fin d’année et qui joue ce soir les titres de son excellent premier album, accepte de répondre à nos questions, et on ne voudrait pas le faire attendre. Entretien fort sympathique, que nous ne manquerons pas de partager avec vous très bientôt. Le gars est visiblement heureux d’être là, ça promet pour ce soir. En attendant, il est temps de recharger ses accus au pub avec quelques pintes bienvenues, tandis qu’ Hélène, notre photographe en chef, s’en va voir à l’Aire Libre si l’indispensable bande de Kütü Folk y est. En tous les cas, regrets éternels : je n’aurai pas vu mes petits chouchous Evening Hymns, que je m’étais pourtant juré de ne pas rater… Ah, le pouvoir de la Guinness…

Heureusement, à la nuit tombée, c’est tout bonnement le concert le plus explosif des Trans qui m’attend au Hall 3, et le public, venu en masse, ne s’y est pas trompé : Hanni El Khatib embrase la salle, en arrosant le public de ses titres garage hautement corrosifs. Compositions de qualité, charisme, énergie, sauvagerie : tout y est. Tout simplement, pour moi, le meilleur concert vu aux Trans cette année. Et chacun leur tour, à mes amis Hartziners de ne pouvoir en profiter, la salle étant pleine comme un œuf. Je vous raconterai.

A peine le temps de me remettre de mes émotions au bar VIP, et le destin – ainsi que la géographie des lieux – se chargeait de me propulser de nouveau au Hall 3, devant les gredins de Janice Graham Band, bande de branleurs mancuniens qui ont décidé de dépoussiérer le ska made in UK. Et le ska british, c’est pourtant pas franchement ma tasse de thé. Mais l’énergie déployée par le groupe, mise au service de leurs chansons plutôt bien foutues, réussi à me faire entrer dans la danse : cuivres rutilants, guitare tranchante, refrains percutants, ça passe comme une lettre à la poste, et ça a le mérite d’être ravigotant – une Redbull d’économisée, une.

Pas le temps de chômer, c’est le dernier soir, on enchaîne donc avec Spank Rock, qui m’était inconnu sur scène. La bonne occasion, donc, d’autant plus qu’avec un nouvel album produit entre autres par Boys Noize loin d’être mauvais, ça risquait d’être intéressant. Malheureusement, alors que l’individu décide visiblement de débuter son live sur les chapeaux de roue, ça manque cruellement de puissance dans la salle. Résultat, presque comique : des artistes excités comme des puces sur scène, devant un public obligé de tendre l’oreille… Presque gêné pour eux, je quitterai donc les lieux assez vite. Mais une fois de plus, ce fut peut être une erreur de ma part : il paraîtrait que les Américains, au fil du concert, ont rectifié le tir pour finir en boulet de canon avec leurs tubes électro hip-hop barrés. Bon, en même temps, c’est pas trop ma came, je m’en remettrai.

Et puis, question musique de barré, il restait Don Rimini à aller voir pour clôturer la soirée. Le Français, perché sur une installation scénique giganstesque, offre à une foule ivre de son et d’alcool une dernière rasade de décibels, en forme de bouquet final : c’est joyeux, festif, parfois même un peu débile, ça ne changera pas la face du monde, mais ce soir-là, Don Rimini a réussi à atteindre l’objectif qui lui était assigné : clôturer les festivités en beauté par une boum géante au Hall 9, et fournissant ainsi au public un dernier moment de transe collective.

Au final, année après année, le bilan des Trans Musicales est invariable : des concerts qu’on aura loupés, d’autres auxquels on n’avait pas prévu de participer, des déceptions, des surprises, des confirmations, des découvertes, des rencontres… et puis de la joie. Beaucoup de joie. Vivement les prochaines.

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