On y était : Paris International Festival of Psychedelic Music

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Photo © Hellena Burchard

On y était : Paris International Festival of Psychedelic Music, Paris, le 3 juillet 2015 à La Machine du Moulin Rouge

« Tout comme Alice au pays des merveilles qui « se demandait (dans la mesure où elle était capable de réfléchir, car elle se sentait toute endormie et toute stupide à cause de la chaleur) si le plaisir de tresser une guirlande de pâquerettes valait la peine de se lever et d’aller cueillir les pâquerettes », il fallait réfléchir à deux fois avant de se persuader d’entrer dans la machine et affronter les fiévreuses pulsations rock psychédéliques que nous promettait cette soirée caniculaire. Pas moins de cinq formations se sont succédé en quelques heures seulement, au rythme d’un marathon, pour distiller des hallucinations sonores ayant pour effet de nous déréaliser.

L’envie de fraîcheur nous attirait irrémédiablement dans les soubassements. Nous nous promenions çà et là pour découvrir le décor de carton pâte aménagé à cette occasion, constitué de champignons et autres sculptures florales surdimensionnés. Le décor était enfantin et presque ironique à l’image du premier groupe qui officiait en cette toute première partie de soirée. Rendez-Vous, un hybride synth pop cold wave français conformes en tous points stylistiques à cet âge d’or romantique ou triomphaient synthétiseurs et boîtes à rythmes. Les titres entêtants de The Others ou Plasticity issus de leur premier EP sorti cette année (sur Zaprudder Records) étaient emprunts de cette énergie et sincérité « juvénilescente », qui les rendait attachants même si l’effet suscité était hilarant. Le côté re-enactment ostensiblement affiché jusqu’aux moindres détails semblait malheureusement parodique à l’image d’un faux groupe de synth-punk qui aurait été créé pour accompagner un défilé de mode branché. « Au synthé, nous avons Elliott Berthault, jeune éphèbe à la tonsure décolorée façon Martin Gore qui arbore ce soir un t-shirt « indépendant », écrit en français (attention) sobre et seyant »….

En quittant des yeux la scène pour contempler l’assemblée, je remarquai alors toutes les coupes de cheveux strictes et déstructurées qui proliféraient sur les têtes de ces jeunes et beaux visages. Cette homogénéité laissait perplexe… L’âge moyen du public allait-il augmenter au cours de la soirée et finalement quel public visait cette programmation? Qu’en était-il de Clinic? Force est de constater que la salle s’était considérablement vidée à leur arrivée.

Nous sommes ensuite entrés au vif du sujet psyché avec Wall/Eyed, propice à l’immersion lascive dans un environnement hypnotique quasi transcendantal. La belle pochette de l’EP intitulé A Quest, une photographie de jeunes vierges en prière sur un vieux papier dont les plissements les font onduler comme de charmantes danseuses de Tiki, ne laissait planer aucun doute sur l’aspiration musicale quasi mystique du groupe. Les ambiances étaient plutôt réussies, faites de riffs shoegaze entêtants, d’échos démultipliés et d’arrangements de guitare space rock. La voix du sympathique Nicolas Prokopialis était élancée et élégiaque et tout concourrait finalement à assurer le plus bel effet… Mais il manquait ce petit plus, ces irrégularités et infimes sonorités vectrices d’étrangeté qui ne peuvent qu’intensifier notre perception et notre appréciation et, en dépit des invocations, les voix du seigneur étaient impénétrables… Je prêtai alors attention aux paroles en français du titre Mirror et m’interrogeai sur les niveaux de lecture insondables: « Prosterne-toi, poussiéreusement (oui oui c’est bien ça) devant ton maître / Là contemple sa grandeur brisée décadente falsifiée / Crois moi Dieu c’est toi ».

Ouais ouais ouais…

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Je retrouvai en courant ma Jessica du 93 dans le sous-sol humide de la Machine, qui ne se permettrait pas ELLE de verser dans la parodie, quoique, sous ce corps fragile penché en avant et ces riffs désespérés, pouvait-on y voir la plus belle expression du mal-être adolescent se réfugiant dans une pratique solitaire DIY esseulée (sans parler de Pornography). Cette musique sombre et viscérale aux inlassables boucles réverbérées nous entraînait dans les méandres tourmentés de l’âme. L’équilibre entre la voix « complaintive » de Geoff et sa musique hypnotique agressive permettait cette totale immersion. Comme il est parfois si bon de s’ennuyer, je me complaisais dans cette mélancolie qui devenait source de plaisir à l’évocation d’un passé doux-amer consommé et semblait crier toute la solitude de l’homme. J’observais au premier rang ces ribambelles de têtes/girouettes vriller de bas en haut, de gauche à droite, à contre sens, à contre courant, comme happées par l’envoûtement. Il n’y avait que Geoff qui réussissait ce soir là à exalter véritablement son public le plongeant dans une transe abyssale. Jessica, toi seule sait, parce que tu as écouté, senti et compris ce que d’autres n’ont pas su assimiler.

Le garage hybride des sept australiens de King Wizzards and the Lizard Wizzard, qui sortaient cette année leur cinquième album intitulé Quarters s’est ensuite frotté à un public déchaîné, avide de pirouettes aériennes en tous genres. Le public était si possédé par les sonorités garage qu’il semblait se désintéresser complètement des moments folk et psyché qui venaient ponctuer ces riffs endiablés, couvrant par ses applaudissements les quelques modelés sonores réellement dignes d’intérêt. Le titre fleuve The River, rappelant l’album Just a Poke de Sweet Smoke, une petite perle dans ce brouhaha garage standardisé, n’était malheureusement pas au goût des gentils abrutis qui ne pensaient qu’à pogoter. Nos chairs huileuses s’entrechoquaient violemment sous la chaleur harassante qui s’abattait. Nous n’étions qu’un tas de vers grouillants en adoration luttant pour la survie dans un environnement tropical et hostile. Le svelte Stu Mackenzie nous illuminait de sa joyeuse présence désinvolte et slamait magnifiquement pour clôturer cette belle prestation, parcourant majestueusement toute l’étendue de la marée humaine infestée.

C’est alors que nous nous engouffrions dans la salle tarabiscotée du sous sol pour assister au concert du trio berlinois Camera. Que d’incessants et épuisants va et vient alors que nous rêvions simplement de nous figer dans la glace. L’excitation était à son comble à l’issue du concert précédent et les AAAAAllemands ont su réguler nos pulsations par le truchement d’une musique répétitive et primitive . Un seul et unique titre s’est étiré tout le long telle une transe robotique, martelée inlassablement par l’excellent percussionniste autiste Michael Drummer. L’écoute de l’album Radiate sorti en 2012 n’est pas d’un grand intérêt mais ce sont les performances live réalisées dans divers lieux insolites, parkings, lieux désaffectés et autres espaces urbains qui se révèlent être particulièrement intéressants, faisant intéragir cette musique motorik avec l’espace environnant et le public.

Je remontai à la surface, un peu avant la fin du set, pour ne rien rater du concert de Clinic et découvrais avec étonnement que la salle s’était considérablement vidée. Nous partîmes 500 mais par un prompt renfort nous nous vîmes 50 en remontant. Ils sont apparus sur scène, affublés de leur traditionnel accoutrement munis de masques et blouses de chirurgiens. Je retrouvais cette voix molle et haut perchée d’Adrian « Ade » Blackburn, rappelant les lamentations tonales de Thom Yorke (qui a toujours cité Clinic comme une référence majeure) préférant les titres de leur premier album International Wrangler sorti en 2000. Les deux derniers LP aux accents dub m’intéressaient beaucoup moins. Je préfère tant la singularité de leurs débuts. Belle surprise ce soir là, le titre Porno, du tout premier EP I.P.C. Subeditors Dictate Our Youth (1997), une belle balade dans un univers post punk chaotique. Le magnétisme de ce groupe est très mystérieux, leur présence quasi fantomatique, comme des figures passéistes devenues anachroniques alors qu’il n’a pourtant jamais quitté la scène musicale. Leur déguisement has been abondait également dans ce sens, évoquant les accessoires théâtralisés des Residents (chapeaux haut-de-forme et globes oculaires démesurément agrandis) ou les tenues de flic du groupe de post punk Crime. On retrouve chez Clinic, comme pour les groupes précédemment énoncés, cette veine arty cultivant l’étrangeté distillant des mélodies expérimentales délibérément dissonantes. J’étais très touchée par leur prestation démodée, en revanche je déplorai largement le peu de sons émis par le synthétiseur vintage, arrangé comme un orgue désaccordé, mais qui n’était guère audible ce soir là. C’est pourtant ce qui me plaisait le plus chez ce groupe. Les petits bruits du cloaque m’ont manqué mais je les retrouverai !