On y était : Ought à la Maroquinerie, le 25 novembre

À l’occasion de la sortie de Sun Coming Down, le deuxième LP sorti sur Constellation, je revoyais Ought à la Maroquinerie pour la troisième fois de l’année. Fallait-il s’inquiéter d’une telle assiduité? Étais-je en train de développer un quelconque syndrome, ou une addiction compulsive pour ce groupe ? Désireuse de pénétrer les arcanes du milieu indé, je péchais plutôt par excès de mondanité. Oh Yeah! Euh Yes pardon. Le terme « Yes » est plus stylé comme le souligne Stuart Berman dans sa chronique pitchforkienne de Sun Coming Down, consacrant un paragraphe tout entier à la différence ontologique qu’il y aurait entre les deux termes : « La musique Pop s’incarne toute entière dans le terme « Yeah ». Celui-ci renvoie à une forme de rébellion inoffensive et décontractée. Il n’y a pas plus je-m’en-foutiste que dire Yeah. Enlever le s c’est décliner tout sens des responsabilités alors que l’énoncer correctement atteste d’une vraie forme d’engagement »… Je ne traduirai pas la suite du corpus qui pourtant ne cesse de broder sur la valeur de ce nouveau « Yes » révolutionnaire et post-postmoderne car sa métacompréhension en langue anglaise me dépasse quelque peu, par contre je me propose à mon tour de digresser autour d’une autre définition qui à mon sens reflète parfaitement l’esprit de ce quatuor de postpunk classique….

Le terme «Ought» marque une intention, qui tend à la résolution d’une action mais le conditionnel rend la démarche vacillante. Il n ‘y rien de moins fiable en effet qu’un piètre conditionnel en guise de réponse donnée, d’autant que le conditionnel est souvent utilisé pour marquer un langage soutenu. Il est l’apanage des gens bien élevés, qui, de manière courtoise, n’imposent pas avec perte et fracas mais suggèrent avec finesse et délicatesse. Ce nom sied ainsi tout à fait à ces quatre garçons sensibles au charme discret. Tim Beeler incarne à lui seul cet esprit nobiliaire, avec sa joliesse de dandy, son cou racé, ses chemises en daim légèrement froissées et ce visage de poupin aux traits émaciés. Sa voix est galante, et malgré son faible timbre, qui manquait d’ailleurs cruellement d’amplification à cette occasion, elle sait se faire impérieuse car le ton fluctue incessamment. Et si son ton s’entend, on est content, faudrait-il dire en allitérations car il s’agissait bel est bien d’une constante constitutive de sa diction. Autre manifestation, j’appréciais tout particulièrement sa manière de scander les textes de manière théâtrale et son goût de la répétition avec une voix presque aussi nasillarde que celle d’un Mark E Smith, lui donnant des airs de garçon prolétaire. Celle-ci pouvait pourtant tout aussi bien s’élever et gravir les échelons de l’humaine condition. Tout ce panel sociologique et cette palette de tons qu’il nous mettait à disposition étaient hautement distrayants. Les titres Men For Miles ou encore Beautiful Blue Sky illustraient bien ces différents points : la répétition et les registres variés à satiété pour un effet théâtralisé.

Ought

Les détracteurs de Ought pourront justement lui reprocher cet excès de théâtralité et ce phrasé emphatique presque ironique, à l’image du « I’ve given up love » dans le titre Passionate Turn. S’agit-il de sur-interprétation ? Dois-je leur prêter des intentions qu’ils n’ont pas?  N’allant pas jusqu’à dire qu’il ont la dérision d’un Frank Zappa, il y a tout de même des dimensions qui à première vue n’apparaissent pas. J’évoquais dernièrement, avec un ami, le cas de Lawrence Hayward, le chanteur de Felt. Ce poto soutenait être terriblement indisposé par le timbre et les modulations d’Hayward. En dépit de son amour immodéré pour la pop britannique des années 80, il exécrait au plus haut point ce groupe seulement à cause de l’artificialité de la voix de son chanteur (notamment au sujet de Sunlight Bathed The Golden Glow sur Gold Mine Trash). Cette haine invétérée me fascinait et je me rendais compte que j’aimais précisément ce groupe pour cet aspect.

Certes on peut reprocher à cette voix maniérée et aux arrangements musicaux léchés et bien souvent empruntés, un certain manque de naturalité. C’est du post punk de garçons bien élevés à qui il manquerait la fougue et la radicalité. L’introspection y est mais le chant a beau tenter de s’encanailler, la musique ne cesse d’être appliquée. Ought en concert n’a rien de révolutionnaire. C’était même plutôt très mou en première partie de soirée… Quel serait finalement l’intérêt d’assister à un concert reproduisant le disque dans son intégralité sans aucune altération ou improvisation ?

Il nous aura fallu un certain pour entrer dans le vif du sujet. C’est même à la fin que l’émotion a commencé à nous gagner sensiblement. Curieusement, le public qui jusque là, ne bougeait pas d’un iota s’est tout à coup emballé à la fin du concert et les rappels ont été si intenses et les applaudissements si denses que le groupe est revenu une troisième fois sur scène. Tim Beeler, répondant poliment aux injonctions du public, s’est alors exclamé avec sa plus belle voix de canard: « We’re not the Beatles » pour indiquer qu’il avaient déjà quasiment épuisé la quasi totalité des titres de leur répertoire. Ce plébiscite inattendu n’a pas manqué de me faire sortir de ma langueur et je me mettais alors à applaudir avec la même ferveur idolâtre en criant « Yeah! » à tout-va alors même que je m’ennuyais quelques secondes auparavant. J’ignore ce qui s’ est passé, sans doute, une fois de plus, cette fameuse envie de communier et de se prendre dans les bras… Cela va-t-il cesser enfin? Je souhaiterais retrouver mon esprit critique et retrouver la verve irascible d’un Mark E Smith ou tout simplement m’arrêter d’écrire…