On y était – Os Mutantes et Faust, les 20 et 21 novembre à Petit Bain

Comment aimer de nouveau après une longue séparation? Cette question, qui pourrait faire l’objet d’un déchirant sujet dans une émission télévisée pour mère au foyer, s’est posée tout au long de la prestation des Os Mutantes. Il était de bon ton de se retrouver dans une salle remplie de personnes fermement décidées à célébrer l’hédonisme en toute insouciance et l’hilarité à l’occasion de la 3e édition du festival How To Love à Petit Bain. Après Tahiti Boy, l’heure était à l’esprit carnavalesque et le public réservait son plus bel accueil à Os Mutantes pour communier chaleureusement et partager un moment de douce ébriété. Leur entrée, quelque peu ratée puisque Sergio Dias, n’arrivant pas à amplifier sa guitare, fut contraint de quitter la scène pour quelques ajustements, était à l’image de ce rendez-vous manqué aux espoirs ô combien déçus. Allons donc… Fallait-il vraiment s’étonner ? Quelle vaine illusion que de croire qu’ils pourraient ressusciter ou même se réinventer après tant d’années ! Du trio facétieux il ne reste que Sergio. Rita Lee et Arnaldo Battista, les anciens amants sulfureux, se sont à jamais éloignés, et Sergio porte désormais l’héritage funeste d’un groupe céleste déchu avant même d’avoir triomphé. Aujourd’hui, leur rayonnement s’étend sur toutes les contrées indés et les Os trônent désormais au Panthéon de l’Outsider. Quelles sont les raisons d’une telle fascination? Le mystère de l’incarnation reste intact.

Depuis leur reformation en 2006, deux albums ont vu le jour et le dernier LP intitulé Fool Metal Jack sorti l’an dernier et chanté en anglais, marquait un revirement important quelque peu alarmant. Malheur et damnation! Le glas sonna aux premiers riffs dignes de ceux d’un Carlos Santana, dénaturant un style estampillé qui pourtant faisait leur spécificité. Les velléités guitaristiques de Sergio s’en donnaient à cœur joie et plombaient la légèreté des douces mélodies psychés au profit d’interminables solos dégoulinants. Vade Retro Santanos Mutantes! Le plaisir qu’il prenait à jouer était pourtant évident et il s’amusait, tel un enfant, à presser indifféremment les cordes de son jouet et à appuyer sur tous les boutons.

La formation était restreinte ce soir là, seuls quatre membres officiaient, et nous étions loin du joyeux bordel foutraque et coloré auquel ils nous avaient habitués. La fantaisie n’était soulignée que par des artefacts compassés. L’adorable Sergio arborait un costume à la Paul Revere and The Raiders, accompagné de bottines à talonnettes et d’une redingote de capitaine de vaisseau en pleine époque coloniale tandis qu’Esmeria Bulgari, toute de noir vêtue, portait également des bottes montantes au fétichisme sexuel vicié, délaissant ainsi leurs traditionnelles tuniques de farfadets au profit d’un look glam outrancier.

En dépit d’une chaleureuse ambiance, je préférais rester dans mon coin et boudais bêtement comme une petite sotte ingrate, au lieu de me laisser submerger par le plaisir et me réjouir d’être en aussi bonne compagnie… J’étais en effet entourée de jeunes représentants de la diaspora brésilienne, composée à 80 % de charmantes petites soubrettes plantureuses au déhanché et décolleté vertigineux qui m’invitaient à danser. Parmi l’assemblée, Il n’y avait aucun vétéran de l’ère psyché et encore moins de garageux 60’s, seulement de joyeux boute-en-train prêts à danser sur les rythmes endiablés de la Bat Macumba !

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Photo © Vincent Arquillière

Bien heureusement, dès le lendemain, Faust m’a réconciliée avec l’idée que je ne pourrai plus jamais assister à un concert de pépés. Hé hé ! Grand bien m’a fait de communier en collectivité et d’entrer dans la danse de l’irréalité. Ce groupe de krautrock a pourtant 40 ans d’existence mais il continue de croire en ses forces vives et de vouloir œuvrer pour le bien de l’humanité. Les époques changent, les mentalités évoluent, les idéologies s’alternent, les régimes se succèdent mais Le monde selon Faust s’indiffère de ces mutations. Le premier titre renommé Paris pour l’occasion, faisait écho aux récents évènements et donnait le ton de cet engagement dès l’introduction. À la fin du morceau, le bassiste Jean Hervé Péron a ensuite brandi un papier dressant la liste des grands dictateurs (déchus), parmi lesquels Augusto Pinochet ou encore le général Franco! Révélation ultime et prise de risque absolue! Engagement total au mépris des conséquences! Oui oui en effet… Faust a fauté. L’intervention était surréaliste et plutôt anachronique, mais en dépit de l’apparent ridicule de la situation, la sincérité et l’engagement était tels que nous finissions par adhérer pleinement.

L’expérience était inédite, d’autant qu’elle ne se reproduirait sans doute jamais. Leur prestation nous plongeait dans une faille spatio-temporelle pour un voyage dans un passé utopiste et antimilitariste. Nous commencions à nous prendre au jeu et à saluer leur ferveur idéologique. Le rythme martial de la batterie, martelé par le mastodonte Werner « Zappi » Diermaier nous faisait marcher au pas et facilitait cette adhésion. Cependant, les discours avaient beau être bienveillants, l’angoisse nous saisissait tout du long car leur musique était glaciale. L’effet de répétition, les collages électroniques fantomatiques, les sonorités stridentes obtenues au moyen d’objets fétiches informes et tranchants, d’écuelles en métal renversées suspendues à des mobiles, concouraient à cette plongée dans les abîmes en vue d’un fatal envoûtement. Faust a triomphé et a ravi notre âme pour la damner éternellement. Nous ne voyions plus les choses de la même façon. Un filtre abject couvrait ainsi les visages de mes condisciples qui commençait à agir de manière étrange. Un voisin se grattait frénétiquement le crâne en grimaçant notamment à l’écoute d’un extrait incorporé du document sonore d’Antonin Artaud (Pour en finir avec le Jugement de Dieu), une femme pécheresse s’est jetée tout à coup dans les bras d’un parfait étranger pour le couvrir de baisers. Je vis ensuite débouler un mec défoncé arborant un look de métalleux salafiste, tenant sa housse de guitare sous le bras, et les pires visions se bousculaient tout à coup. Je me voyais déjà, prête à bondir dans un élan désespéré, pour contenir le geste furieux d’un illuminé. L’esprit de Faust avait eu raison de moi. J’étais devenue folle à lier.

Le très beau titre éponyme et archétypique intitulé Krautrock (issu de l’album Faust IV), a clôturé ce secte.. euh set pardon et je pensais alors à la multitude de formations actuelles qui se réclamaient de cette obédience…. Finalement, leur soi disant approche passéiste, que je raillais au début de leur prestation, n’était pas irréaliste. L’histoire se répète inlassablement, à l’image de ce mouvement musical, qui ne cesse de réapparaître et dont les forces n’ont jamais été plus vives qu’aujourd’hui.

Le visage grimaçant du cynisme se propage mais l’utopisme avant/arrière-gardiste de Faust entend fortement résister à cet état irréversible des choses. Telle une poignée d’irréductibles révoltés (« Faust » signifie également « poing » en allemand ) ses membres réactivent un rêve et sont emprunts d’une ferveur qui leur donne encore à penser que l’art peut transformer le monde et qu’il peut même se fondre dans la vie. Aujourd’hui, il semble n’y avoir plus de lieu pour l’utopie, comme si nous étions imprégnés de la conviction désespérée que le monde court à sa perte et que le jugement critique tient du leurre. Les initiatives de ce type tendent à nous réconcilier avec certains principes prétendument oubliés et il ne pouvait y avoir de concert plus salutaire, en ces temps troublés, que celui auquel je venais d’assister.