On y était – Midi Festival 2010 / Jour 2

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Midi Festival, Jour 2, 24 juillet : Kptmichigan, Mina May, Kindness, Wu Lyf, Memory Tapes, Richard Sen, Andrew Weatherall

15h. Réveil douloureux. Je gis dans une forêt de grolles et de sacs. Le sang irrigue violemment ma boîte crânienne, mes tempes cognent, annihilant toute tentative de remobilisation. Tel du verre brisé, je rassemble soigneusement mes fragments de mémoire. Une bouteille de rosé lichée à dix du mat’ sur la plage, un 4×4 embourbé, le soleil qui détonne, puis l’affaissement somnolent. Une faible voix anéantit ce pénible instant de solitude… Mec, il est où mon sac ? Patrice émerge, cherche mollement son appareil photo. Ressac. Putain la Midi Plage ! Nos rendez-vous (Toro y Moi, Memoryhouse) ?! Affalé sur le canapé, Pat brode laconiquement une réponse… Mec, il est où mon sac ? Mon téléphone ne s’allume plus, je cherche le foutu sac – finalement retrouvé une heure plus tard dans le coffre d’une des voitures. Une fois désensablé, mon portable daigne donner signe de vie. Lætitia au bout du fil. Les concerts de l’après-midi sont annulés pour cause de grand vent. Autrement dit, on avait tout le loisir de faire parler Chazwick Bundick, Evan Abeele et la fluette Denise Nouvion, à la peau d’albâtre et au visage séraphin. Le coche est loupé. On file à la Villa pour essayer de choper les Toulonnais de Mina May. De peu, ils nous filent entre les doigts, trop occupés avec les confrères de la Blogo. Y’a des jours comme ça.

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Photos © Patrice Bonenfant pour Hartzine

Le soleil n’en démord pas, les alizés perdent de leur ténacité, la chaleur inonde paisiblement mon front. Celui qui a été quasiment de tous les Midi (cinq fois sur six), Kptmichigan, investit la scène sous les yeux de légende Lee. La rumeur court comme quoi ce dernier se serait fait voler son archet. Vérifie-t-il si son alter ego germain est à l’origine du larcin ? Probablement pas, il semble ne pas perdre une once des divagations polymorphes et électro-acoustiques d’un Michael Beckett arborant un panama de toute beauté. Celui qui traina ses guêtres en (bonne) compagnie de Dirk Dresselhaus (Schneider TM) et Christian Fennesz, et qui l’année passée mixa le Carpet Madness de Get Back Guinozzi !, bâtit consciencieusement un spectre de distorsions léchant nos oreilles à la manières de vaguelettes caressant nos orteils en éventail. On s’éprend lascivement de ce tapis sonore au confort vaporeux, on divague à la périphérie du tourbillon de la veille, suspendu aux saturations blêmes de l’Allemand, quand celui-ci se lève et nous remercie d’un éclatant sourire pour notre attention. Le public pour le moment clairsemé applaudit tandis que les derniers plagistes bercés au son du Magic Krew refluent tranquillement à l’orée de la pinède. Le houblon coule à nouveau à flot.

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Si certains regrettent que le Midi ne fasse pas assez de place à la création musicale française (n’est-ce pas François V. ?), les productions toulonnaises sont néanmoins régulièrement mises en avant. 2008 fut l’année d’Hifiklub et de sa mitraille tellurique instiguée par Régis Augier, par ailleurs administrateur de la Villa Noailles. 2009 fut celle des précités Get Back Guinozzi !, formés autour d’Églantine Gouzy et de Frédéric Landini, directeur du festival. 2010 est celle du quatuor Mina May qui ne s’en prive pas pour déployer, devant un parterre de plus en plus dense, une pop psyché mâtinée d’électronique et de rythmiques motorik – troublante réminiscence d’un krautrock cher à Neu !. Ayant récemment étoffé leur discographie d’un séminal disque éponyme, écoutable et légalement téléchargeable sur le bandcamp du label Silverstation Records, après l’extended play Skylarking paru l’année passé, le groupe emmené par Flashing Teeth, officiant aussi seul sous ledit pseudonyme et dont la voix flirte avec les intonations d’un Thom Yorke en échappée belle, assène sans coup férir d’intenses déflagrations ciselées de guitares roboratives et de claviers ressuscitant, l’espace de quelques morceaux, l’ardeur scénique des Anglais de Clinic. On reste suspendu à leurs cordes et, dès la fin du set, Virginie m’empoigne pour une nouvelle tentative d’interview à l’arrache. La tactique est payante.

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Une fois défloré, tout mystère perd de son sel. La curiosité se détourne inlassablement vers d’autres insondables secrets au parfum de fruits défendus. C’est ce que l’on croit et c’est ce que figure à merveille Adam Bainbridge, grand échalas démantibulé, et son Kindness de groupe. Un single évanescent, Gee Up, et une foultitude de reprises : voilà le seul plat de consistance à disposition de notre boulimie auditive. Pas Byzance quoi. Et il n’y eut pas franchement de quoi picorer plus. Psalmodiant solitairement sur un gloubiboulga mollement débité par un laptop, on croit à la blague, à la redite Yacht, l’humour et la spontanéité en moins, les cheveux filasses en plus. Quand un guitariste et un bassiste se pointent, on s’imagine le set fin prêt à prendre de l’ampleur. Retentissent alors les premiers accords d’une reprise de Girls exécutée sans une once d’originalité. Il n’en fallait pas plus pour laisser le bar m’aimanter. Paraît-il le public s’est amusé. Franchement c’est tout le mal qu’on lui souhaite.

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J’ai presque envie de me paraphraser, histoire de me contredire. Une fois défloré, tout mystère perd de son sel … World Unite / Lucifer Youth Foundation (WU LYF) incarne l’exact contrepoint de cette péremptoire affirmation. Car même s’il jouèrent à visages découverts, s’ils donnèrent leurs premières interviews écrite () et filmée (pour Hartzine !) et s’ils acceptèrent – à contre cœur – diverses séances photos, les quatre Mancuniens ont légué à nos yeux ébahis autant d’interrogations que de certitudes marquées au fer rougeoyant de leur intensité scénique. Car autant le dire tout de suite, sans risquer de se faire houspiller par quiconque présent ce soir-là, WU LYF est la grande révélation de cette édition 2010. Précédés d’un trouble halo numérique, occultant leur identité par autant d’indices que de fausses pistes marinant dans un remugle de phrasé religieux et d’icônes séculaires, seuls quelques morceaux, enluminés de quelques films ou photo-montages saisissants, laissaient présager d’une telle épiphanie sonore et visuelle. Car si la fin du monde s’invite dans nos calendriers plus tôt que prévu, la bande-son de son accomplissement fuligineux est toute trouvée. La voix éraillée d’Ellery Roberts, tout en nerfs devant son orgue, prend dès les premiers instants aux tripes, dispensant, du haut de ses vingt balais, une catatonie soul et garage amplement magnifiée par la puissance rudimentaire et acérée de l’instrumentation. Les signes s’inversent, la déroute des sens est totale, le calme se meut en profonde inquiétude (Heavy Pop, Concrete Gold), quand l’explosion s’écrit révolution, liberté et déchainement (Lucifer Callin’). Ainsi le parallèle avec les reformés God Speed You! Black Emperor se dessine de lui-même, mais selon des traits imparfaits, car persiste ce timbre rocailleux et vociféré, distillant de sombres élucubrations ulcérées dénigrant toute tentative de comparaison. Brinquebalée et décontenancée, la foule ne délite en rien sa densité, réclamant corps et âmes un hypothétique rappel. En vain. Des cris rauques résonnent dans la nuit sauvage, le blanc de mes yeux s’injecte d’un sang pourpre. Mais l’essentiel gronde déjà ailleurs : la tourneboulante cabale engendrée par la Lucifer Youth Foundation n’est pas prête de s’arrêter en si bon chemin. Reste à savoir jusqu’où tonnera-t-elle. Et si le disque promis – vertement annoncé par un 7″ vendu par ici en guise d’adhésion à l’énigmatique LYF – traduira dans le sillon cette magistrale gifle.

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Le cerveau noyé d’endorphine, rabrouée d’une telle tension névrotique, mes pieds refusent mes pas, n’assumant plus qu’une fuite hédoniste. Le moment s’avère idéal pour découvrir les chrysalides électroniques du taciturne Dayve Hawk et de son projet Memory Tapes. Stakhanoviste du remix et récent promoteur d’un album, Seek Magic, paru en février dernier sur le label Something in Construction, l’Américain, accompagné de l’altruiste métronome Matt Maraldo, fait partie de cette caste d’artistes divisant le public en deux fractions bien distinctes : l’une médusée, endoctrinée et transportée, l’autre de marbre et impatiente d’en finir. Inutile de préciser de quel côté je me situe sur cet échiquier élémentaire tant la dentelle discoïde, mariant beats hypnotiques et fulgurances synthétiques, insuffle une euphorie douce et frivole. Les guiboles feignent le clubbing au rythme des comptines interstellaires du ténébreux Dave (Bicycle, Stop Talking, Plain Material), transcendées d’une guitare omnisciente, quand les sourires ne font qu’ébaucher les méandres d’une imperturbable dérive noctambule. C’est altéré d’une candeur insoupçonnée que l’on gagne l’Almanarre, non sans faire l’erreur de prendre en auto-stop l’un des mecs les plus noircis et abrutis d’alcool. Deux minutes suffirent pour le regretter, mais la voiture est lancée.

La plage est obscurcie d’un tapis humain recouvrant chaque parcelle de sable de sa masse mobile et agitée. Après l’Amateur, résident du coin, et Richard Sen, pionnier du graffiti anglais et dj house londonien, que l’on aura à peine eu le temps d’entrevoir, Andrew Weatherall s’installe derrière les platines. Difficile de dire de quoi était fait le public, mais l’on s’étonne de la faible emprise de la légende sur celui-ci, préférant la jactance intempestive, savamment agglutiné au bar. C’est sans doute cette même question qui taraude l’ancêtre moustachu qui exécute un set efficace à défaut de révolutionner quoi que ce soit. Qu’importe, les bribes de mémoire se racornissent à mesure que l’on plonge dans la nuit et très vite l’amitié prend le dessus sur une éthique journalistique mettant définitivement genoux à terre, le visage balayé d’embruns.

A suivre / Samedi 28 août
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Vidéos © Patrice Bonenfant pour Hartzine

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Photos © Patrice Bonenfant pour Hartzine