On y était – Midi Festival 2010 / jour 1

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Midi Festival, Hyères, Villa Noailles, 23, 24 et 25 juillet 2010.

Je décèle ce petit rictus moqueur s’accrochant à vos bouilles réfléchissant la lumière crue de l’écran. Ah oui, Hartzineon se la coule douce heinon va au Midi Festival et on sifflote au vent tout l’été en attendant le soupçon d’inspiration… Et bien non. Et tant pis si certains de nos confrères sont de valeureux guerriers, insensibles à la gouache délétère du manque cruel de sommeil, postant ça et là leurs papiers respectifs les 2630 juillet, 1 et 2 août. Pour ma part, à ces dates, j’étais encore en train de récupérer à coup de nuits de dix-huit heures bien empaquetées sur l’oreiller, tout en me gavant de miel et de grogs bien chaud, histoire de pouvoir user à nouveau de cordes vocales à peu près décentes. Recouvrer son corps et ses esprits donc. Mais pas que. Car s’il nous a fallu du temps, de la patience et de l’abnégation pour préparer ce qui suit, c’est avant tout pour retranscrire au mieux, selon nos intimes convictions, l’excellence d’un festival qui comme chaque année sut tenir ses promesses tout en affichant de nouvelles ambitions – préalablement évoquées par ici – en terme de fréquentation (passer de six cents festivaliers par soir à huit cents) et d’organisation (pour la première fois est organisée une Midi Night sur la plage de l’Almanarre). Ainsi, prenez cette logorrhée admirative – mais non complaisante – telle une tentative de se hisser au niveau de ce qui nous a été proposé durant ces trois jours de juillet, baignés d’un soleil incandescent et dardés d’un vent parfois inconvenant. Autant dire que pour Virginie, Patrice et moi-même, l’épreuve est rude. L’Everest est incommensurable. Pour autant ce n’est biaiser d’aucun raccourci inopportun la marque de fabrique estampillée « Midi », que de s’essayer à contenir celle-ci en un faisceau de mots à la fraîcheur insoupçonnée pour tout néophyte tentant l’aventure. On met alors bout à bout richesse et défrichage d’une programmation bien sentie, proximité et disponibilité d’artistes tout heureux d’être là, sens de l’accueil et affabilité sans pareille d’un staff à la hauteur de l’événement, et pêle-mêle, chaleur estivale, sable fin, amitiés, retrouvailles, cigales et ivresse de jours sans fin. Rien de moins.

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Mon train de migrant parisien tonne vers le sud à vive allure que déjà s’impose à moi cette vision rêvée de la french riviera. Troisième année consécutive à cavaler vers les hauteurs de Hyères, à m’affranchir d’une grisaille sans nom, bifurquant d’un quotidien délesté de temps morts. La joue collée à la vitre, je contemple les nuages se soustraire à mes yeux subrepticement embués. La joie joue de drôles de tours, sans doute l’émotion de regagner les pénates de quelques virées ubuesques, de revoir ces visages inextricablement liés à cette collection d’instantanés à jamais gravés dans les limbes de ma mémoire. L’informité sombre et éventrée d’un rideau de pluie dense se dissipe, laissant place à l’immaculé bleutée opérant cette jonction céleste entre ciel et mer. Les wagons s’enfilent sur les rails longeant la Mare Nostra qu’inflexiblement le thermomètre grimpe vers cet Olympe centigradé à trente-huit. D’autres arriveront à la fraîche, à moi le cagnard. Mes deux pieds à peine jetés sur le quai d’arrivée – Toulon, deux minutes d’arrêt – que me voilà déjà embarqué vers la plage jouxtant le port et dentelée de roches brunies par le soleil. Un verre de Ricard à la main, le corps englouti de cette eau presque trop chaude, le compteur invisible refait surface, martèlant sa latence : il y avait trois cent soixante-deux jours à attendre, il n’y en a plus qu’un. Le soulagement laisse place à l’éthyle désir de cramer les étapes, la nuit gagne et se poursuit jusqu’à l’aube : je suis choyé et bien accompagné.

Midi Festival, Jour 1, 23 juillet : Clock Opera, Fergus and Geronimo, Lee Ranaldo, Vivian Girls, Egyptian Hip Hop.

Mon téléphone défaillant indique quatorze heures. Je suis à la bourre, logique, et c’est à toute blinde que je rejoins Virginie sur les hauteurs de Hyères. Les femmes sont réputées pour penser à tout, mais là, penser à prendre une bouteille de flotte relève carrément de la providence. N’ayant aucunement effleuré cette drôle d’idée, c’est gorge asséchée et langue pendante que je remercie ma bienfaitrice – qui s’amuse déjà de mon allure dégingandée. Nous nous dirigeons alors prudemment vers le site du festival. Prudemment car le parking situé vers le château surplombant la Villa bénéficie d’un chemin d’accès des plus hasardeux. On infiltre la Villa Noailles, on cherche et on trouve notre rendez vous, Lætitia qui nous indique la marche à suivre, le planning et le point presse : un joli pigeonnier tapi de coussins emmitouflé dans le brouhaha des cigales. Première immersion pour Virginie dans le cadre idyllique de la Villa. Celle-ci, l’une des premières bâtisses de style moderne que la France ait connue, édifiée en 1923 par l’architecte Robert Mallet-Stevens, fut la commande d’un certain Vicomte de Noailles, aristo mécène et intime de Man Ray. Fonctionnelle et lumineuse, elle accueille – outre une imposante queue de festivaliers pressés de soulager vessie et lanterne gorgées de houblon – le renommé Festival International de Mode et de Photographie. Mais comme chaque année à pareille époque, la Design Parade investit les lieux et c’est tant mieux : on se promet d’y faire un tour.

On ne flâne pas de trop, car il y a du pain sur la planche. Si légende Lee esquive poliment les interviews du haut de ses cinquante-cinq balais poivre et sel, ce n’est pas le cas des minots d’Egyptian Hip Hop, qui, entre une partie de chat-bite et une adaptation trash de la cabane au prisonnier, acceptent de répondre à nos questions. On avait eu droit lors du Mo’Fo’, en février dernier, au choc des cultures avec Take It Easy Hospital, là, c’est tout bêtement celui des générations. Et bim !, la trentaine dans les dents. Idéal avant goût pour se fader gentiment les mutiques Vivian Girls, friandes de bouillabaisse – seule exclu arrachée non sans peine par Virginie, en sus des adorables Clock Opera, un temps perdus dans la nature par l’organisation. Et si la bande du charismatique Guy Conelly a crocheté par le sud, en plein cœur de sa tournée estivale, ce n’est en aucun cas pour épaissir sa collection d’araignées – à la demande express du batteur, nous avons péniblement élu un endroit dénué d’arachnides – mais bien pour remplacer au pied levé les défectueux Dominant Legs, groupe intimement lié à Christopher Owens et ses Girls qui avaient jeté, d’un même élan, les bases de sa carrière et celles d’une édition 2008 des plus réussies. La boucle sera bouclée une autre fois. Les secondes s’égrainent passablement vite – 18h30 – et voilà que le vent dessine, au grand dam de nos yeux rouges de poussière, ses premières circonvolutions aussi sournoises qu’impromptues. Un petit tour du côté de la Summer House 2, réalisée par l’artiste Marc Turlan, installation amoncelant des photos de musiciens ayant participé au Midi, puis, dans le prolongement, je fouine de mes petites mains dans les imposants bacs à vinyles disposés près du bar. Malin. J’embraye donc sur la première pinte quand résonne dans la pinède les premiers accords dispensés par Clock Opera. 19h15, le quart d’heure méridional quoi.

fergus1Photos © Patrice Bonenfant pour Hartzine

Accepter à l’arrache d’ouvrir le festival, n’y rester que quelques heures et détaler – à leur grand regret – dès le petit matin suivant, voilà le tour de force opéré par les Londoniens de Clock Opera. Les nouveaux pensionnaires du jeune label parisien Maman Records – étrennant tout juste leur seconde sortie physique, A Peace of Strings, après un 7″ paru l’année dernière sur Pure Groove Records – avaient donc de quoi flipper, d’autant que le public fait encore la queue au portillon, l’arrivage groupé ne permettant pas à tout le monde d’être o’Clock. Qu’à cela ne tienne, Guy Conelly, sa barbe bien taillée et ses acolytes entament leur set avec ce rien de gêne délicatement murmuré par un sourire en coin. A dire vrai, on s’attendait plus à se repaître d’électronique vaporeuse que de pop gracile, les garnements proposant, dans le feu doux de leurs compositions, de subtils collages sonores tout en étant les rois du remix en vogue (Marina & The Diamonds, Au Revoir Simone, Baby). Et si l’alchimie peine à prendre, la voix à la pureté d’opale de l’ami Guy, variant sans état d’âmes des graves aux aigus, finit de saisir au thorax en scotchant définitivement notre évasive attention sur les cavalcades aériennes du groupe. Mariant nappes de clavier, basse tranchante et guitare parcimonieuse, le tout mâtiné de rythmiques propulsives, les Clock Opera terminent comme ils n’ont pas commencé, en jouant fort, dignes de leur statut d’irrésistible révélation.

Denton, Texas, c’est foutrement loin de Cap Canaveral. Alors les montées ascensionnelles chères à leurs prédécesseurs, ils n’en ont cure : l’occasionnel quatuor Fergus and Geronimo est avant tout là pour envoyer au fin fond de nos esgourdes une soul pop encrassée d’un cambouis garage révérencieusement chipé aux compils Nuggets. Pas de round d’observation donc pour ceux que l’on avait découverts via l’influent blog-label Transparent (voir par ), les guitares éraillées grommellent tandis qu’Andrew Savage, par ailleurs membre de Teenage Cool Kids, et Jason Kelly se relayent au chant, l’un et l’autre renfrognés dans leur propre style. Et s’il est indéniable que la palme de la coolitude et de la disponibilité leur revient de droit – la petite bande vivotant durant ces trois jours en plein cœur d’un public ravi de faire leur connaissance – on est quelque peu mal à l’aise quant au rendu scénique de leur prestation : proches cousins du trio d’Austin, Harlem, les Fergus and Geronimo ne sauraient faire jeu égal avec les inénarrables Black Lips, maîtres incontestables du rock poussiéreux et braillards, insufflant de véritables bouffées catatoniques à quiconque s’éprenant de leurs concerts. Et que dire, lorsque Jason pète sa corde et fout en l’air le concert. Là où les Géorgiens pochetronnés n’auraient reculé devant rien pour entonner à gorges déployées leurs hymnes débraillés (Drugs, Bad Kids, la liste est longue), les chétifs Texans perdent le fil et l’assistance d’un même mouvement. Dommage. C’est parfois embarrassant de jouer dans le même registre d’aînés si encombrants.

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Le vent se lève une bonne fois pour toute et avec lui un nuage d’incertitudes quant à la tenue des concerts du lendemain à la plage de l’Almanarre. Peu importe, j’enchaîne les pintes – bien relayé dans l’exercice par toute une fratrie désormais au complet. Perpétuant cette filiation / tradition avec l’underground new-yorkais, ayant vu se succéder James Chance en 2008 et Arto Lindsay en 2009, Lee Ranaldo – échappé de ses Sonic Youth de toujours – s’assoit benoîtement sur une chaise seulement entourée d’une huitaine de pédales d’effets. Et il l’avoue sans peine, un tel dénuement, qui plus est devant un public bien trop visible, voilà sa « carte blanche », son expérimentation d’un soir. Ceux craignant un déluge de saturations sinusoïdales sont rassurés, celui qui fut l’auteur d’une des plus belles chansons de l’un des groupes les plus influents de ces trente dernières années – Eric’s Trip en l’occurrence – jalonne son set de son timbre fragile et touchant, sa guitare n’incisant qu’acoustiquement son intimité mise à nue. Loin des frasques d’alors et dégagé du couple mythique que forment Thurston Moore et Kim Gordon, Lee se révèle d’une humanité sans nom, tatillon et hésitant, mais toujours sidérant. En témoigne ce nouveau répertoire lorgnant vers un blues rock digressif ou ces relectures minimalistes d’Hey Joni (Daydreem Nation) et de Karen Revisited (Muray Street). Et là où les mauvais esprits ne voient qu’un maigre sosie de Patrick Juvet (sic) s’échinant à garder les yeux ouverts, malgré les bourrasques terreuses ramassées en pleine poire, je reste coi, humectant ma mémoire de cette jeunesse éternelle, pierre angulaire d’une culture musicale entamée avec Goo et Dirty, puis Daydreem Nation et Experimental Jet Set Trash and No Star. Signe qui ne trompe pas, je n’ose l’approcher durant ses deux jours de présence, missionnant Patrice, histoire de le shooter discrètement. Une légende est une légende. A chacun ses icônes.

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La question peut prêter à sourire : tu crois que Cassie Ramone des Vivian Girls est la fille de Joey Ramone ? Dans la jungle de Brooklyn, on ne sait jamais, je garde la réponse pour une recherche ultérieure. N’empêche, j’ai ma petite idée puisqu’au sein des Dum Dum Girls – sœurs jumelles écumant la Cité des Anges et ayant vu défiler à la batterie Frankie Rose, une ancienne du cru Vivian – Kristin Gundred se fait appeler Dee Dee. Tiens, tiens. Niveau jeu de scène, c’est aussi charismatique que les Dum Dum précitées, mou du genou donc, mais s’agissant de l’électricité dispensée, c’est nettement plus consistant sans être franchement original. Celles qui se sont rencontrées lors d’un concert de Weezer (avant le Green Album, ce n’était pas une insulte), vilipendent sans broncher un public dense et sautillant de leurs frémissantes guitares corrodées, où la science de l’impureté se fait chaleureuse et récréative au rythme d’une batterie galopante. On se doute que les textes sont d’une profondeur aussi abyssale que ceux de Bethany Cosentino, alias Best Coast, et que dans l’apprentissage de leur instrument respectif ne figure que l’essentiel de la base, chaque tentative de solo à la gratte étant un enfer pour les oreilles, mais à dire vrai l’important est ailleurs ; on s’imagine apprivoiser les déferlantes céruléennes non loin d’Honolulu, les Black Tamborine crachant à fond dans le radio-cassette fiché dans le sable… Sans doute la raison pour laquelle les godets de bière passent si bien et que l’ambiance se réchauffe d’un coup d’un seul. Et si de Ramone il n’y a pas l’ombre d’une quelconque paternité, l’esprit en est conservé : les responsables de Everything Goes Wrong, paru l’année passée sur In The Red, exécutent sans ciller ce qu’elles savent faire de mieux : la même chanson en mode low, middle et high tempo. C’est selon.

Éreintée de fatigue et de chaleur, Virginie quitte le navire tandis que Patrice déambule dans le public, saoul comme un marin en permission. Rien à vous montrer donc des Egyptian Hip Hop, étrennant pour la première fois hors de leurs bases britonnes leur discographie réduite pour le moment à peau de chagrin : seul un de leurs deux singles, Wild Human Child, peut se targuer d’une sortie physique via Hit Club (le mutin Rad Pitt étant librement téléchargeable sur The Fader). Du haut de ses dix-sept balais de moyenne d’âge et auréolé d’une hype rappelant celle de ses fluo-congénères Klaxons – un truc pas trop dégueulasse mais largement surestimé -, le quatuor mancunien toise négligemment la nuée de colporteurs prête à lui tomber sur le râble et dynamite sans ménagement les genres et l’espace-temps, faisant cohabiter, dans une nasse synthétique au groove entraînant, l’efficacité mélodique des Cure (Rad Pitt), l’africanisme des Talking Heads et la basse omnisciente de Peter Hook (Wild Human Child). Le clip de Middle Name Period traîne désormais sur le net. Lætitia vient s’enquérir d’un comment ça va chez Hartzine ? pile au moment où Pat’ tente de soulever sur ses épaules trois fois son poids en viande détrempée d’alcool. Ça va super ! Les Egyptian font le boulot, non sans maladresse, mais qu’importe : leur carénage math-rock se dilue peu à peu en saillie électro-pop crépitant éminemment dans une nuit à peine entamée. Nul doute que les gamins feront parler d’eux, frappant aussi bien au bas ventre qu’en pleine tête. Un brin sonné par une telle légèreté apprivoisée, le cerveau démantibulé et congédié d’opiacé, je me laisse aller, l’œil hagard, dans cette simili rave embrumée. Le sens commun s’évapore et l’idylle insomniaque fond sur nous à toute blinde : le balai des voitures s’organise quand la destination est toute trouvée. Direction la Moutonne.

A suivre / Mercredi 25 août

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Vidéos © Patrice Bonenfant pour Hartzine

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