Bye bye Ocean, la Java, Lotic, Rabit. Ça fait beaucoup de bonnes raisons d’imaginer que la soirée va être belle. Bye Bye Ocean a le nez, Young Marco, M.E.S.H, Photonz, Visionist, Kid Antoine, etc. Toujours de bon goût, toujours de bon ton. Toujours le parquet humide de la Java. 1h30, on croise comme d’habitude à la Java quelques connaissances d’un milieu ou d’un autre. On descend sur la piste, on s’assoit un peu, on foule le parquet. Tout au fond, on voit déjà la tête de Lotic dépasser. Ça fait longtemps que je voulais voir Lotic en DJ set. Sa Boiler Room m’avait interrogé, son mix Janus encore plus. Un type capable de remixer dingue de toi de Sofiane, bon clairement, ça présage d’une touche et d’un style bien particuliers. Les deux sorties de l’an dernier nous ont pour la plupart laissés sur le derrière, on s’était dit qu’il y avait vraiment un truc chez ce type là, un truc de la frustration, un truc du travail sur une musique monstrueuse, une musique à contre-temps, une musique qui ne se veut pas que celle d’un dancefloor automatique et mécanique, mais celle d’un temps traversé par des durées et des intensités différentes, un temps plein de sentiments.

Et il n’en a pas été autrement. Très vite on entend ce qui fait la marque de Lotic, des transitions bien à lui, ou simplement des cuts, une manière de faire un rythme et une durée. Une manière de donner à danser, de donner à se regarder, de s’exaspérer parfois de frustration. Il y a toujours un temps, puis un contre-temps, une manière de lâcher le corps, puis un temps où il faut le retenir. Pas de calibrage donc dans ses DJ sets mais une manière d’être dans la sensation, le sentiment, le ressenti. Des DJ sets qui laissent place à une intériorité, à une manière de vivre différemment la musique. On ne va pas parler d’expérimentation, mais c’est certain qu’entre un remix de Beyoncé, et un remix de Rihanna, se retrouver au milieu d’une des pistes d’Agitation, produit un effet étrange, un effet bizarre. On a donc une danse bizarre, on ne sait pas trop comment faire avec son corps entre les différentes intensités. Il y a des libérations, comme il y a des « en soi ». On ressent ça sur la piste, on voit des accélérations et des décélérations dans les manières de danser, dans les manières de vivre la musique en commun. Et il y a une certaine beauté là-dedans, une certaine surprise aussi. C’est certain qu’on est pas à la Weather, techno 4 x 4, monter et descendre sur un même tempo. Là, on est dans une forme de profondeur qui ne joue pas sur la répétition ni sur une forme de possession mais sur la surprise sans cesse renouvelée, sur l’à côté, l’arythmie. D’une certaine façon Lotic libère une forme, ou revient à une forme plus « disco » du DJ set. Une forme disco qui n’est pas rejouer une ancienne forme, mais imaginer une autre manière de faire le dancefloor.

La foule s’est amassée; et au bout de deux heures c’est autour de Rabit d’assurer la soirée. On retrouve chez lui ce même soucis d’aller à contrepied, de créer autre chose au milieu du calibrage habituel. Une manière de jouer sur le réceptif et sur le circuit de la récompense. R’n’b, expé, techno, hip hop, drum’n’bass, UK bass. Encore une fois, c’est une manière de libérer la musique électronique de son côté genré. On est au milieu d’un dancefloor, tout en étant tout à fait ailleurs, dans une très forte singularité et dans une manière d’appréhender une autre histoire et une autre pratique. Disco, House, Vogue, une autre route de la musique électronique. Écrire sur la musique, c’est souvent travailler sur un support fixe, avant de travailler sur une réalité vécue. Passer de l’enregistrement au live, c’est un peu entrer différemment dans l’objet d’une recherche. Travailler sur la substance même de cette recherche et lui donner corps. Avec Lotic et Rabit, on n’a pas vraiment été déçus. Au contraire, ça confirme, je crois, qu’un changement se fait dans la musique électronique. Qu’il y a des brèches — et des brèches intéressantes — dans le calibrage techno des dernières années. Il va falloir compter et être aux aguets de cette scène là! S’il fallait tirer une certaine leçon au fond ça serait la boucle plutôt que le BPM. D’une certaine façon à nouveau et dans un genre différent c’est passer de la tonalité à l’atonalité du DJ set. Créer des fictions émotives et non des continuités linéaire, bref jouer la profondeur, la densité et surtout la sueur. En d’autres termes, faire du sens et du sensible sur un parquet humide.

Vraiment, je crois, qu’il va falloir se tenir là, et s’étonner de cette scène là pour encore quelques années!