On y était : Festival Stéréolithe #2

Seabuckthorn 2

Photos © Fred Gosselin

Festival Stéréolithe #2, Nancy, le 13 juin 2015

À l’heure où les festivals indés captifs d’un seuil de rentabilité parfois difficile à atteindre s’arrachent des têtes d’affiche en itinérance promotionnelle, quitte à reléguer leur programmation plus pointue aux horaires tardifs et aux jours moins fréquentés, Stéréolithe se positionne comme un micro évènement de découverte musicale à l’ambiance barbecue conviviale et rafraîchissante. Perchée sur les hauteurs de Nancy dans un parc boisé pourvu d’un belvédère à la vue imprenable, la salle aux faîtage et guirlandes champêtres encadre paisiblement les conditions d’une écoute décontractante, et c’est allongé sur des tapis persans que le public déchiffre les premières notes de folk atmosphérique lancées par Seabuckthorn (lire) le projet d’Andy Cartwright. Le regard rivé sur ses genoux supportant sa douze cordes, le britannique se lance dans une performance fluide et marine dans le ton de son cinquième album, They Haunted Most Thickly. Seul sur sa chaloupe, il décrit au finger picking un panorama hors champ: l’horizon démesuré d’un navigateur en solitaire livré aux embruns, mais apaisé par l’humeur saline et cette liberté frissonnante qu’on gagne à se laisser déporter loin de la civilisation. Se jouant des contrastes, le passage à la Resonator dessèche l’écume dans une ballade sablonneuse et aride à en faire craqueler la peau, l’archet servant ponctuellement une complainte crissante propre à sublimer les déambulations fantasmées d’une audience captivée. L’errance développe une dimension plus abstraite aux premiers accords plaqués par Dean McPhee, arc-bouté sur sa Telecaster et délivrant une folk mescalinique. Virevoltantes, les mélodies psychés douces et frémissantes finissent par occuper toute la spatialité du lieu, les vibratos jouant sur l’endurance et enveloppant l’assistance d’une torpeur euphorisante qu’appuient un soleil filtrant et les premières bières: c’est une ambiance berçante qui se pose avec douceur sur une programmation à peine entamée mais étudiée pour aller crescendo jusqu’à minuit.

Dean McPhee

S’il est difficile, même au soleil et sans l’ombre d’un moustique, de rassembler deux cents personnes autour d’un line up sélectif de sept groupes aux univers et approches entrecroisés mais pluriels, Monolithe, l’association à l’origine de l’évènement, s’est toujours attachée à offrir une programmation pertinente revendiquant des pointures indés comme Earth, Peter Kernel, Caspian, Aucan, AU et d’autres. Le pari d’une programmation progressive sur une seule scène et sur une seule journée allait visiblement de soi, tout comme la pop psychédélique de Chicaloyoh (lire), dont la douceur sur enceintes revêt en live une force insoupçonnée, parfois piquante. Alice Dourlen arbore une voix grave et suave à la musicalité réservée mais travaillée qui rattrape un peu la discrétion d’une prod qu’on préférerait appuyée d’une guitare plutôt que ronronnée par un clavier et quelques consoles. À la regarder, la normande donne l’impression de privilégier l’esthétique, à calculer au millimètre près le déroulement de son set quitte à laisser traîner des transitions un peu longues et à donner le sentiment d’un travail superficiel, ce qu’il n’est pourtant pas lorsqu’on écoute Les Sept Salons, son dernier EP sorti récemment chez Shelter Press. La langueur un peu inattendue de Chicaloyoh est promptement compensée par l’afrobeat de High Wolf (lire), dont le snare tropical arythmique et caractéristique chatouille rapidement les bassins. Le background africain transpire dans les balafongs numériques que le griot électro arrange sous une multitude de strates technoïsantes qu’il complète d’accords grattés en live dans un hommage senghorien à la musicalité ethnique. Si l’influence culturelle est omniprésente, elle ne monopolise pas l’écoute et la surcouche très européenne empêche le concept de sombrer dans la world music. C’est une musique de concert, qui tire parfois un peu sur la longueur mais dont les contrastes sémantiques riches mais pas déroutants dynamisent l’assistance et les papilles, pile pour l’apéro, que certains prendront au belvédère en écoutant distraitement le Nintendo-punk dance un peu surfait et déclassé du concert surprise gratuit. Mais la vue était belle.

Oiseaux tempete

Gratuit, lui, n’est pas gratuit, et en live on prend cher. Le projet d’Antoine Bellanger frappe fort, au point de dépoussiérer le plafond sur les deux premiers morceaux avant que l’ingé son ne sauve la charmante architecture du lieu. Les textes volontairement simplistes et rythmiques sont soutenus par un beat lourd et des textures fracassantes ponctuées de plages stridentes sans être trop agressives. C’est une ouverture de soirée balistique qui file plus vite que le son pour vriller les tympans, entre paroles percutées et cadence exaltée, et que vient apaiser de son amertume alanguie la première plainte électrique d’Oiseaux-Tempête (lire). De quatuor en studio à trio sur scène, le groupe parisien se passe de son clarinettiste mais la tourmente sourde entre blues râlant et free rock saxophoné. Le doigté délicat se transforme en folie tactile sur les cordes, le fuzz est exploité sur toute la longueur du manche et le jeu épisodique à l’archet propulse un vibrato sifflant. La maîtrise se veut totale, jusqu’à l’attitude un peu surjouée des trois quadras qui, en rupture avec leur acoustique, ne déparieraient pas dans un groupe de rock à la française des années 90. En live le discours, tellement important chez Oiseaux-Tempête, se perd dans la méthode, laissant l’audience sensible à la seule esthétique de morceaux longs et submergeants, tout en progression, basculant d’une subtilité mélodique à une rage expiatoire. On en oublie les thèmes, on en oublie le temps. On en oublie Room 204, dernier groupe à se produire, qui nous rappelle à son bon souvenir dans une approche noise congestive qui fait rapidement monter le sang à la tête. Sous l’apparence de la compulsivité, le trio performe une structure musicale propre qui tire parfois vers l’expérimental sans s’accrocher à une complexité qui risquerait de leur faire perdre la décontraction que dégagent leurs personnalités. Sporadiquement, les soubresauts énergiques font basculer la partie math rock de leurs compos dans une frénésie délétère propre à débusquer le moindre afflux sanguin pour le transmuer en caillot. La rupture d’ambiance est totale et frôle celle de l’anévrisme, le public ayant délaissé les tapis pour agiter ses membres en même temps que les dernières brassées de bière dans une bouillonnante et chaleureuse conclusion malheureusement dépourvue de saucisses blanches au munster, dont le stock s’est épuisé beaucoup trop tôt.