On y était – Festival Nuit d’Hiver à Marseille

Festival Nuit d’Hiver, Marseille, du 12 au 21 décembre 2013

« À Marseille, quand tu fais un concert un peu branché, tu te plantes, mais pour un festival de noise hyper obscur, t’es à guichet fermé« . C’est Camille Valençon, responsable du Grim, qui expliquait ça en début de cette année de capitale européenne de la culture. Ce n’est pas si faux : vous ne verrez que rarement, par exemple, la scène indie-pop se produire ici, mais dès qu’il s’agit de s’enchaîner des concerts de harsh noise dans un lieu un peu destroy, tout le monde rapplique.

C’est d’ailleurs bien le créneau de l’Embobineuse, antre alternative assez folklo dont la scène a accueilli autant de performeurs trash que de musiciens extrêmes, le tout dans une ambiance de simili-squat chaleureuse et borderline qui ferait passer les Instants Chavirés pour le Trabendo. Parmi les expériences qui y sont proposées ce soir par le festival Nuitd’Hiver du Grim, le mur du son au propre comme au figuré de Stephen O’Malley – l’un des druides de SunnO))) – incarnait bien le versant le plus rituel et transgressif du genre noise. Plus tôt dans la soirée, chez Manifesten (nouveau bar/librairie local), une vingtaine de personnes fumaient tranquillement en buvant bière et soupe pendant qu’un professeur de fac irlandais retraçait devant eux l’histoire de la noise depuis Luigi Rossolo, insistant sur la force de résistance et de confrontation du genre. Assis désormais à l’Embob entre une jeune fille recroquevillée devant la scène et un chien qui se protège les oreilles, ces considérations n’ont plus trop de sens face à la violence monocorde que nous distribue O’Malley. Un mur de baffles reliées à quelques amplis à lampes, quelques accords arbitraires, une montagne de disto : il n’en faut pas plus pour engouffrer le lieu dans un réacteur d’avion, dont on n’a jamais trop envie de sortir, bloqué entre jouissance et souffrance. Sous l’hypnose et sur une durée d’une heure et demi (qui se ressentait à la fois comme trente minutes ou trois heures), on se sent finalement bien dans ce bruit. Les acouphènes créent même des mélodies subliminales que l’on croit fantasmer, et quand tout s’arrête c’est comme si rien ne s’était passé. Deux amies vomissent à l’extérieur, et le guitariste américain qui vient de nous faire beaucoup de bien et de mal discute avec un jeune handicapé que son accompagnatrice a amené en chaise roulante pour le concert.

Le lendemain à la Friche La Belle de Mai, la dernière soirée du festival semble plus prude en comparaison, mais c’est un moindre mal. Jean-Marc Monterra, directeur du Grim, à la guitare, et Christian Sebille, directeur du Gmem, aux traitements électroniques, ont une approche du bruit plus éparse, moins frontale, et non dénuée d’humour, comme lorsque Monterra clôture la performance en plaquant un appareil photo polaroïd sur ses cordes pour nous faire partager les jolis sons que les deux peuvent créer ensemble. Comme délicieuse conclusion, c’est un petit orchestre contemporain sans conducteur, accompagné d’un pianiste et d’un chanteur d’opéra baroque, qui improvisera autour des pièces obliques et doucement dissonantes de l’École de Vienne. Du moindre geste ou déplacement des musiciens jusqu’au silence le plus chargé, tout respire l’avant-gardisme pionnier et pince-sans-rire des compositeurs autrichiens, à l’instar de l’excentrique mélodrame parlé-chanté Pierrot Lunaire dont les formes joyeusement bancales laissent encore coi aujourd’hui. Une fin de parcours gentiment dérangeante pour les Nuits d’Hiver.

CACA-PIPI-tale-de-la-CUCUL-ture