On y était : Festival MIMI 2014

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Festival MIMI 2014, 2 au 6 juillet 2014

Ce n’est pas tout à fait le cas le reste de l’année, mais pendant la première moitié de juillet, Marseille est une sorte de gros festival de la culture contemporaine, fourni en musique, cinéma et arts vivants comme en bonne teuf. Depuis son année 2013 de capitale européenne, ça commence d’ailleurs à se savoir, même un peu trop. Institution indéboulonnable, le MIMI est un des peak times de ce rush de début d’été et sa 29ème édition a encore donné son lot de moments rares ou foutraques.

Le 2 juillet, l’ouverture se veut intimiste et locale, nichée dans le sous-sol de l’U.Percut, sympathique nouveau lieu orienté jazz alternatif dans un quartier en cours de boboïsation accélérée. Après le synth-punk de carnaval fun et régressif de Sugarcraft qui doit autant aux Chicks On Speed et à Adult qu’à la performance, Postcoïtum, duo phare du très bon label Daath, déploie toutes ses capacités sur cette petite scène pourtant guère adaptée à ce genre de son. Avec une simple formule électronique/batterie, le groupe développe des pièces encore plus ambitieuses que sur disque et dépasse le stade de post-rock/électro instrumental élégant auquel ce genre de configuration se prête souvent. Moins bourgeois qu’Aufgang, et plus tendu que les très proches Odei, Postcoïtum tente des combinaisons rythmiques à rebrousse-poil, utilise les traitements électroniques avec un juste décalage et se lance dans des compos denses, même si tout n’est pas encore en place.

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Le lendemain à la Friche La Belle De Mai, l’enchaînement entre l’ethno-jazz festif de Camel Zekri et Josephine Foster est plutôt bancal, mais c’est une habitude délibérée du MIMI. Alors improvisée en dancefloor bon enfant jusque là, le concert de l’Américaine plonge la salle dans un quasi-silence attentif et n’accroche qu’une petite portion du public. Ça restera pourtant le moment le plus précieux et étincelant du festival, une heure de grâce rare et un brin perverse. De prime abord, le folk pointu et très référencé de Foster semble être cousu d’un fil tendre et pur qui en font un plaisir innocent, mais une poésie quelque peu vicieuse se cache derrière ces ballades tout juste effleurées entre lieder et blues/jazz psychédélique. Ses musiciens jouent avec précaution et pesanteur, comme s’ils enfonçaient un couteau dans du beurre, et Josephine dodeline en toute indolence avec ses airs de Joni Mitchell sous champis. Les courts morceaux qu’elle interprète seule à la guitare en mangeant ses mots se situent à la limite de l’indicible, et laissent un souvenir irréel, comme si rien n’avait vraiment eu lieu.

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Pendant ce temps, dans la branche musique du FID Marseille, on est exposé à des objets souvent insaisissables : une vidéo électrisante découpant le mouvement d’un violoniste exécutant une pièce de Berio, ou un documentaire déprimant et loufoque sur le quotidien actuel d’Yxymalloo, Japonais proto-électro qui sort des K7 dans l’ombre depuis les 80’s et travaille à l’usine à Tokyo ou s’occupe de son mari atteint de la sclérose en plaque en Irlande. Samedi soir, un court film un peu confus de Marie Losier nous donne un aperçu de la vie domestique d’Alan Vega à 75 ans, désormais rangé des voitures avec femme et enfant adoptif. C’est le même Alan qu’on retrouve sur l’Île du Frioul le soir, pour un concert de 50 minutes quelque peu borderline avec sa moitié Martin Rev, à guichet fermé. Des spectateurs sans prévente se sont quand même rendus sur l’île pour tenter de rentrer dans l’hôpital Caroline, preuve s’il en est de l’hystérie que le duo techno-punk new-yorkais suscite encore. Après une première partie typiquement improbable (Sevdah Mon Amour, sorte de Conchita Wurst bosniaque et somme toute bluffante sur fond d’électro-fusion surjouée), Suicide entre en scène comme on trébuche dans un caniveau. Ayant laissé de côté ses habituels bandana et lunettes-écrans, Vega ne ressemble plus à Kadhafi, et ses yeux écarquillés indiquent qu’il ne sait plus trop ce qu’il fait ni où il est. Appuyé sur une canne, il invective ponctuellement le public et intervient quand il en sent la nécessité sur des standards quasi-indiscernables, qui sonnent désormais comme du rockabilly-gabber. Martin Rev a d’ailleurs la bonne idée de nous épargner les morceaux récents, et de laisser tourner cette bonne vieille boîte à rythme mono-rythme qui nous assomme joyeusement. Après s’être fait hugger de force par quelques excités du public, Vega ne quitte plus son siège, lance quelques fuck et sort de scène au bout de trente minutes. Il ne remontera qu’avec sa femme et son fils, auquel il confira la tâche de terminer le concert à sa place, comme on passe un flambeau. C’est donc un adolescent de 14 ans d’origine mexicaine, en short et baskets, qui saluera le public en chantant ce qui ressemblait à Dream Baby Dream, effarant happening rappelant la nature toujours conflictuelle des concerts de Suicide, dont on imagine que celui-ci était un des derniers.

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La soirée du dimanche semble forcément plus consensuelle en comparaison, mais également plus qualitative. Peut-être pas assez rôdé, on ne comprend pas très bien où le duo AIE veut en venir, mais on discerne quelques bonnes idées chez ce tandem harpe électrique/batterie. Clôture idyllique de ce week-end insulaire, Richard Pinhas et Etienne Jaumet nous gratifient d’une session stellaire opposant la guitare modifiée de l’un et les interventions analogiques de l’autre. Même si les boucles à la Robert Fripp du légendaire philosophe SF se verront écrasée par les structures électro de Jaumet sur la fin, c’est bien le genre d’architecture sonore qui prend toute sa grandeur dans le décor quasi-mystique du MIMI. L’île décollera-t-elle pour la 30ème édition ?