On y était – Festival CHHHHHUT à Marseille

©Pixxxo

Hartzine vous avait présenté le festival noise CHHHHHHUT à Marseille (lire) avec une bienveillance que Nicolas Debade, notre collaborateur, justifie le temps d’un report en bonne et due forme.

2011, L’ODYSSÉE DU BRUIT

Prologue

Il faisait sombre et froid. Les déambulations dans les rues désertées à cause du vent se font profil bas, chacun se protégeant du mieux qu’il peut, désarmé. Les clans s’organisent, les individus choisissent leurs lieux de prédilection où se réchauffer les oreilles et les boyaux. À l’Embobineuse, une tribu s’organise petit à petit, se peuple et se réunit autour d’un monolithe de béton armé intrigant, posé au sol. De la tribu, un être a découvert une masse et, ni une, ni deux – ou plutôt ni dieu, ni maître -, il décide de réduire en poussière le totem rectangulaire. À partir de là, plus rien ne sera pareil, les festivités de Chhhhhut peuvent commencer. Ce geste inaugural exécuté par Felix Fujikkkoon et traité électroniquement par son comparse Eric Minkkinen fut la genèse de la première édition du festival noise à Marseille, déjà présenté avec maestria par Thibault. Et quel festival ! Sur près de trois semaines (évènements répartis sur treize jours pour être plus précis), les concerts et expériences en tous genres se sont enchaînés à un rythme effréné. Comme je n’ai pas tout été voir, je ne vous conterai que ce que j’ai eu la chance de croiser lors de mon odyssée à travers ce style kaléidoscopique qu’est la noise. Dans un espace où les regroupements par affinités esthétiques ne seraient que partiels et parasiteraient les partis-pris audacieux de la programmation, il me sembla aussi plus judicieux de rapporter les faits chronologiquement. Et je n’évoquerai pas les morceaux joués un par un, d’un côté parce que déjà je ne m’en souviens pas et qu’en plus, dans un système au cas par cas où se côtoient improvisations éphémères et morceaux plus structurés dans un contexte rock, et de l’autre parce que finalement, ce qui fait la réussite dans le cas d’un concert, c’est la globalité de l’expérience, l’interprétation et l’esthétique musicale… Et puis de toute façon je m’en fous, je ne vais pas me justifier plus que cela, je fais un peu ce que je veux !

Samedi 8 octobre

Revenons-en à cette première soirée qui a aussi accueilli les joyeux drilles du duo Pneu et les anciens de Sister Iodine qui eux, n’étaient pas là pour rigoler. Effectivement, les premiers œuvrent dans un genre de musique jubilatoire, entraînante et jouant au milieu de la fosse (comme les légendaires Lightning Bolt, certains auront remarqué) demandant une certaine proximité avec le public (peut-être à cause du climat assez aride de Tours que doivent subir journalièrement les deux compères). Une heure plus tard vient le tour de Sister Iodine, qui joue une noise très sombre et lourde, à l’opposé de ce qui vient de se passer. L’ambiance devient plus pesante, la semi-obscurité se fait plus menaçante et le son massif est construit comme un mur qu’on se prendrait en pleine gueule. Difficile d’y rester indifférent, même si le sentiment principal qui en ressort n’est pas forcément une joie transcendante, mais plutôt une belle manchette métaphorique sur la nuque.

Mardi 18 octobre

L’événement suivant auquel j’ai pu assister a été la soirée-projection de Black and White Trypps Nymber Three de Ben Russel, court-métrage tourné en 16mm, caméra subjective qui filme ce que voit un groupe – en l’occurrence il s’agit de Lightning Bolt – pendant un concert, c’est-à-dire de jeunes gens transpirant en transe (éthylique, musicale ou autre…) vibrant plus ou moins en phase sur la musique. La part du lion a été laissée au documentaire de Cédric Dupire et Gaspar Kuentz intitulé We Don’t Care About Music Anyway, documentaire sur les différentes scènes japonaises noise, avec nombre de passages cultes (le violoncelliste Hiromishi Sakamoto dans un genre d’école déserte à moitié en ruine, Otomo Yoshihide en pleine décharge en train de bidouiller ses platines ou Yamakawa Fuyuki avec ses capteurs retranscrivant son rythme cardiaque en lumière ou travaillant le souffle et les percussions corporelles, le tout mélangé aux chants diaphoniques). La discussion des artistes prise en plongée autour d’une table et certains plans réellement magiques en font quelque chose de plus profond qu’un simple documentaire.

La soirée continue avec les concerts sauvés au dernier instant (suite à la fermeture administrative temporaire de l’Enthröpy pour des raisons plus ou moins obscures… fermeture qui a aussi menacé les Grands Terrains pour cause de nuisances sonores pour un concert prévu à… 19h ; les plus paranoïaques pensent à du voodoo). Le lieu a été une agréable surprise : le Planet Xpress – les fans de Futurama reconnaîtront la référence et auront pu admirer les peintures murales à l’effigie de la série animée (et boire de la Duff). Mais assez digressé, restons dans la musique. La première partie fut assurée par un genre de Rob Zombie habillé en redneck (description putassière) sauf qu’il est tchèque et que son one man band s’appelle Koonda Hola. Ça tâte de la guitare bien grasse mais subtile, avec des plans un peu blues et les rythmiques mises en boucle habillent bien ses compos chantées. La suite du concert est tenue par John Makay, autre duo guitare-batterie math-rock rappelant forcément Pneu. Sa performance est assez sympathique et plaisante avec ses contrechants par le batteur qui beugle (sans micro) pour passer au dessus de ce joyeux tintamarre. Toutes les personnes qui sont revenues de cette soirée peuvent s’estimer heureuses d’avoir survécu au météore qui nous a frappés pendant Olneyville Sound System et remercier les murs du Planet Xpress d’avoir tenu le coup. La basse a fait vibrer les slips (en espérant que cela ne rend pas stérile) de toutes les personnes présentes dans la salle et a nécrosé les oreilles des personnes les plus proches. Leur musique, un genre de stoner graaaaave avec des morceaux assez obsessionnels dont le moment fort aura été la présence du chanteur-guitariste de la première partie, venu soutenir de ses cordes (de guitare et vocales) le duo basse-batterie déjà bien présent.

Mercredi 19 octobre

©Pierre-Gondard

Soirée expérimentale au GRIM avec en première partie une sortie de résidence de l’artiste plasticien Cyrille Flament accompagné par Erik Billabert, Simon Sieger et Thomas Weirich, tous autour d’une table carrée centrée dans la salle de concert et recouverte de bidules électroniques de toutes les espèces, allant des classiques jouets trafiqués en mode circuit bending (Dictée magique, petit synthé pour enfant…) jusqu’à des genres d’appareils travaillant sur les ondes radio ou des têtes de lecture passées sur des bandes magnétiques à la main. La deuxième partie de la soirée fut confiée aux Motherfucking, collectif à géométrie variable aujourd’hui sous forme de duo (mélangeant instruments de musique et électronique), avec une évolution rondement menée et dont certains moments ont été plus marquants que d’autres, notamment visuellement quand l’auditoire fut quelque peu surpris ou amusé – voire consterné – quand l’un des deux « enculeurs de maman » décida de se fourrer dans le gosier des objets phalliques à portée de main (flûte, micro) pour leur administrer un traitement de faveur. Comme dans toute expérience basée sur l’improvisation et la spontanéité, il y eut de vrais moments où l’application, la surprise et la cohérence collective étaient au rendez-vous et d’autres où l’on percevait la recherche de cohésion de ces moments avec quelques flottements.

Vendredi 21 octobre

©Pierre-Gondard

Ce soir, c’était un peu soirée revival à la Machine à Coudre ! On démarre avec les légendaires UT, groupe new-yorkais féminin de no wave qui a préféré passer le premier (contrairement à ce qui était annoncé), avant la déferlante Kill The Thrill. Et on les comprendra. UT a enchaîné ses titres les plus connus (changeant à quasiment tous les morceaux de disposition et d’instruments, avec de temps à autre l’arrivée d’un batteur pour accompagner les trois dames), les morceaux étant sympathiques avec un style évoquant Sonic Youth. Au tour de KTT donc, avec un très gros son, le trio devenu quatuor avec la présence d’un deuxième guitariste, ce qui donne l’occasion à Nicolas Dick de se concentrer sur le chant et d’être les mains libres et globalement plus vif sur scène. Interprétation quasi parfaite, arrangements ingénieux par-dessus une boite à rythme puissante, il n’y a pas eu un seul instant de répit. C’était bien la soirée du groupe marseillais et le public, ayant répondu massivement présent, peut témoigner de cette réussite !

Lundi 24 octobre

Les joies des concerts du lundi soir… Le Marseillais n’est pas friand des sorties du début de semaine, celles qui font toute la subtilité d’un anéantissement amplifié au fil des jours de labeur enchaînés des soirées folles jusqu’au week-end béni… Bref, nous voici, une poignée d’irréductibles ayant bravé le froid du mistral se faufilant dans les paysages bucoliques de la Belle de Mai, à l’Embobineuse, pour les Australiens de Pivixki (Anthony Panteras au piano et Max Kohane à la batterie). En première partie, Marco Fusinato a présenté un set expérimental rudement bien ficelé, jouant de l’évolution entre tensions et détentes, armé de sa guitare et de multiples effets. Puis, il laisse sa place aux deux doux-dingues de Pivixki avec leur espèce de grind-métal-jazz-contemporain plein de clusters et de références aux musiques minimales et répétitives… mais sous l’effet d’amphétamines données à de gros nerveux.

Mardi 25 octobre

Tardant un peu à se remplir pour les concerts de ce soir, on échappe au pire du Poste à Galène, avec une fosse éparse mais pas ridicule. David Merlo donc, un jeune homme du label Daath plutôt orienté ambient. Les personnes présentes ont été un peu interloquées, plutôt venues pour Chokebore, face à cette performance bruitiste sur une basse, à base de larsens, drones hypnotiques dans les infrabasses, jeu à l’archer et autres subtilités. Il faut souligner que ces sonorités sont tirées malgré tout d’un instrument utilisé trop souvent uniquement en « soutien » rythmique à la grosse caisse dans les graves, ou pour donner plus de puissance au son global d’un groupe… L’accueil fut respectueux quand même cela dit, malgré un léger désintérêt de l’audience (inconvénient des premières parties ouvrant pour des « grosses » têtes d’affiche). Changement de plateau, Chokebore entame alors son set, et une chose saute aux oreilles : la cohérence du groupe, avec les rythmiques des guitares avec un sacré son saturé, la basse et la batterie, on ne peut plus efficaces et directes, même si la voix est un peu sous-mixée pendant les 4-5 premiers titres. Avec sa musique rappelant à la fois le grunge d’antan, voguant entre pop mélancolique et des parties rock plus dures, le groupe se paie le luxe de faire le tour de sa discographie, tout en interprétant aussi des titres de son dernier EP, Falls Best, sorti il y a peu chez Vicious Circle. Troy Von Balthazar, tout comme le reste du groupe, reste humble et discret sur scène, et leur musique respire l’authenticité. La montée vers des titres plus catchy sur la fin arrache deux séries de rappels, lors desquelles le groupe, jouant comme un seul homme, signe une belle conclusion à son concert sans la moindre faute de goût. La grande classe.

Vendredi 28 octobre

Toujours au Poste à Galène – mais cette fois bien rempli -, Motto le projet duo basse-batterie de Das Simple, joue dans la même cour que Pneu (déjà présenté plus haut) et utilise la même disposition scénique d’ailleurs, à savoir dans la fosse. Motto tire cependant son épingle du jeu avec un bassiste virtuose jouant parfois simultanément plusieurs parties en tapping sur des rythmes alambiqués du batteur, donnant à chacun l’envie de battre la mesure comme il peut (on peut mettre en évidence la polyrythmie interprétée par les différents mouvements de tête asynchrones… ou les danseurs improbables du premier rang). Un set bien groovy du début à la fin. Le temps de tout débarrasser et c’est déjà au tour du groupe qui s’impose ces derniers temps, Cheveu, de prendre part à la fête et il est bien question de le célébrer. Avec sa musique si particulière, à savoir des machines, une voix et une guitare, avec de multiples références à la new wave et au punk sans oublier l’indus, Cheveu fait danser l’audience à l’unisson. Le concert se termine, chacun ayant encore la bougeotte et les oreilles bourdonnantes, n’ayant pas vu le temps passer en présence de ce groupe décalé mais à prendre très au sérieux.

Épilogue

Difficile de couvrir tous ces évènements tellement ils se sont enchaînés, générant parfois des dilemmes (notamment le mardi 25 avec la programmation à la dernière minute de l’Embobineuse avec les psychédéliques Acid Mother Temple, face à Chokebore) ou les soirées manquées et regrettées après coup à cause de la fatigue ou d’autres raisons plus ou moins bonnes (Kuruucrew/Maruosa/Feromil, Pauvros-Montera/Antilles/Berline0.33…). Toujours est-il que le festival et sa programmation étaient des plus ambitieux, et nous nous devons donc de rendre hommage aux divers organisateurs (Le Bureau Détonnant, Data, l’Embobineuse, les Grands Terrains, le GRIM, l’Improbable, Katatak, Live In Marseille, le Poste à Galène, Art-cade Galerie des grands bains-douches de la Plaine, l’Embobineuse, l’Enthröpy, les Grands Terrains, La Machine à Coudre, Le Poste à Galène, le cinéma Les Variétés), en espérant que l’effort sera réitéré dans un an…

Nicolas Debade pour Hartzine
Hartzine remercie pour sa disponibilité et sa gentillesse Sophie Massa ainsi que l’ensemble des (nombreux) organisateurs du Festival, dont Stefan.