On y était – Crocodiles à Paris

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Photos © Alex Kacha

Crocodiles, Canal+, Saint-Denis, 22 février 2011

Le néon du Franprix éclaire froidement le trottoir sale. Des gens attendent un improbable bus pendant que les voitures se roulent sur les jantes en klaxonnant. Des gamins s’insultent dans une langue inconnue. Au-dessus de nos têtes, des immeubles s’élancent sans fin vers un ciel couleur macadam. La Porte de la Chapelle un mardi soir à 19h, c’est pas vraiment bucolique. Pour atteindre le studio 104, il faut encore passer sous le périph’, marcher le long de trottoirs sales éclairés par la lumière glauque d’un unique néon. Et puis la Plaine-Saint-Denis, c’est pas Hollywood. De grands hangars vides, des voitures abandonnées et pas l’ombre d’un candidat de télé-réalité. Il fait nuit, il fait froid, et on est au bout du monde.
Pourtant, dans le hall du studio, qui accueille une partie des plateaux de Canal+, branchés et jeunes hipsters bien coiffés se pressent à l’accueil. Ce soir, les Crocodiles se sont échappés de leur Californie natale pour venir enregistrer quelques morceaux – huit – en live pour l’Album de la Semaine. Pour rendre justice au groupe, qui avait fait les frais du favoritisme de Benoît dans un récent Son de la semaine, j’ai décidé de faire aussi le voyage. Y’a pas de petits fours mais c’est gratuit.
crocodiles-3-c-alex-kachaForcément, un concert pour la télé, c’est un peu spécial. Avant que le groupe arrive, il faut d’abord applaudir pendant au moins deux heures d’affilée en hurlant devant une scène vide pour que les monteurs disposent de suffisamment de plans du public faussement hystérique. Le plateau est un monde merveilleux où l’on applaudit sagement quand on nous le demande sans se plaindre des projecteurs qui brûlent nos rétines et nos joues. Personne ne pipe, car les conditions sont idéales : nous ne sommes qu’une soixantaine et le son sera parfait.
Intérieur jour, foule en délire, tournez ! Sur scène, le duo de San Diego tourne à cinq et à toute vitesse. Les deux membres du groupe originel, Brandon Welchez et Charles Rowell, sont reconnaissables à leurs lunettes noires et à leur énergie saccadée – merci la cocaïne. Le chanteur, qui ressemble un peu à une sorte de version californienne d’un BB Brunes, use et abuse avec brio de la réverb’, et sa voix s’ajoute naturellement aux nappes de Farfisa (je rêve de me réincarner en Farfisa, vous savez) envoyées par sa petite collègue. Le guitariste brode par-dessus des solos psychédéliques tandis que la batteuse et le bassiste avancent droit devant sans s’arrêter. Stereogum ne s’était pas trompé en décrivant le groupe comme « The Velvet Underground qui chanterait Jesus and Mary Chain ». Sans s’interrompre une seconde, le quintette enchaîne les meilleurs titres de son deuxième album, Sleep Forever, paru récemment sur Fat Possum Records, dont l’étonnant Mirrors qui, sur l’opus, faisait penser à Best Coast, mais s’avère beaucoup plus puissant en live.  Petit à petit, on oublie les caméras et on se sent décoller, nos corps se secouant dans la non-intimité des projecteurs. Stoned to death, notre Brandon danse comme Jim Morrison, pousse des cris qui résonnent dans un écho interminable et vise le public avec un flingue imaginaire. Bang, bang, nous sommes tous touchés par la musique. Au milieu des dizaines de groupes de néo-shoegaze chiants, Crocodiles a su se démarquer grâce à ses mélodies presque pop enrobées sans concession dans de multiples couches d’électricité vrombissante. L’harmonie de la voix est charmeuse et implacable, le set hyper carré et le jeu de scène du leader envoûtant. Pas de doute, les Crocodiles sont prêts à venir planter leurs dents sur les scènes du monde entier. D’ailleurs, dans un mois pile, ils joueront en première partie de White Lies à la Cigale. Ils vous en coûtera une trentaine d’euros, certes, mais le coin sera plus fréquentable.