On y était : Blackmail au Garage MU

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Photo © Eddy Blitz

Blackmail et Déficit Budgétaire Garage MU, Paris, 13 mars 2015

Sans doute n’y avait-il de lieu plus adéquat que le Garage MU pour accueillir la release party du nouvel album de BlackmailDur Au Mal, dont nous chantions les louanges il y a un mois à peine (lire). Le Garage MU, un appentis d’une capacité de cent cinquante personnes, recouvert d’une toiture en taule arquée. Des bloc de béton grisâtres entre lesquels a séché le mortier nu ; une porte coulissante qui couine sur son rail, un bar de fortune, une lourde charpente ; un véritable garage de province improvisé en local de répétition dans la garçonnière familiale. L’air chargé de poussière ; quelques jeux de lumières et la fumée des cigarettes pour unique decorum. Une hétérotopie bon enfant qui mène sa barque à l’écart des gros circuits, dans ce qu’il est encore juste d’appeler le fin fond du XVIIIe. Ici point de minets bousculant tout le monde pour prendre un selfie avec un coin d’enceinte, mais plutôt une foule de trentenaires aux visages fatigués, qui remuent tranquillement la tête, une main dans la poche et l’autre enroulée autour d’une canette de Heineken ou d’un gobelet de mauvais vin blanc. Des piles de vinyles posées sur une planche et deux tréteaux. Une caissette à l’ancienne. La scène posée à même le sol dans un coin de la pièce.

Après un DJ-set de Gyrls, oscillant, pour ce qu’on en a vu, entre techno et dub de bon goût, c’est Déficit Budgétaire, le duo parisien  formé par Bertrand Genevi et Christophe Gitton, signé chez Gonzaï Records, chez qui ils viennent de sortir le bel EP Sanction en février dernier, qui ouvre le bal. Un live brut et sincère, défendant une macédoine rock empruntant aussi bien à la cold wave qu’au spoken word ou au shoegaze désabusé de l’astre noir Jessica93. Certes, la paire ne révolutionne pas le genre, mais la performance est plus qu’honnête et l’énergie dégagée par le live en propre comparée à l’atmosphère très coldwave de l’album, où la voix et les synthétiseurs tiennent une place beaucoup plus importante, justifie à elle seule de venir les voir suer sur scène. En outre, les quelques moments comiques, tranchant nettement avec la noirceur des morceaux, ont enrobé la performance d’un vernis d’humour noir étrangement à propos : le chanteur, absorbé par un long rugissement guttural, enroulant à plusieurs reprises le câble du micro autour des clés du guitariste ; le guitariste arrachant son vibrato ; le chanteur, encore, dans un sursaut d’audace, engageant un pogo avec le public, et comme lassé de son projet en cours de route, s’écrasant mollement sur deux personnes au premier rang. En somme, une première partie convaincante, drôle et prometteuse, dont on suivra l’évolution d’un oeil averti.

Puis vient le tour de la tête d’affiche : Blackmail. Stéphane Bodin et François Marché prennent tranquillement place autour de leurs synthétiseurs et boîtes à rythmes analogiques, Sylvain Levene, cigarette à moitié consumée, cheveux gris, yeux clairs, prend possession du micro avec une élégance sobre. Pas de blabla. Le concert part au quart de tour et, comme sur l’album, c’est avec le titre  éponyme que le trio engage les hostilités – à la lettre. Suspendu au mur du fond, un vidéoprojecteur diffuse des clips de voitures brûlées, d’incendies, et de troublantes visions embarquées de départementales sombres, bordées de talus vert graisseux, plongées dans la nuit provinciale française. La performance est en place. La présence scénique prégnante. Tout, des paroles aux instruments, en passant par le gris des murs, contribue à entretenir cette atmosphère d’apocalypse urbaine où chacun interprète à sa façon la partition noircie d’un monde à la renverse. Les morceaux s’enchaînent presque sans temps mort et chacun des trois membres ressort sans qu’aucun ne s’efface ni ne bouffe la place des deux autres. Le trio est rôdé. L’interprétation impeccable. L’intensité monte avec une régularité bluffante et le public, qui s’emballe à mesure que les morceaux progressent, ne s’y trompe pas. Les quatre derniers morceaux s’enchaînent à la perfection et le concert s’achève en laissant aux auditeurs l’impression douce-amère d’un violent plaisir qui s’estompe sans qu’on puisse rien y faire.