Bitchin Bajas + Raymond IV, AJMI, Avignon, le 6 novembre 2015 

Aussi docilement que le peuple hébreu se laissa conduire vers Jericho en 1493, la population avignonnaise se prit de son plein gré dans les filets métalliques tendus par le collectif Jericorp ce soir du 6 novembre 2015. Les activistes de la cité papale arrivent une fois de plus à réunir un plateau expérimental pointu dans une ville plus habituée aux longues tirades théâtrales qu’aux crissements analogiques. Ce sont les gourous Raymond IV et Bitchin Bajas que les outsiders ont sollicités pour répondre à notre quête spirituelle et nous offrir un moment hors du temps. Et l’initiation chamanique débute à peine passée les portes du club de jazz de l’AJMI.

Le lyonnais Raymond IV a l’honneur d’ouvrir le bal dronesque, installé avec son artillerie scintillante au milieu de la salle. Seule différence avec une cérémonie incantatoire, on ne danse pas autour du feu mais l’on médite les yeux fermés, assis en tailleur encerclant le marabout et ses boites à rythmes et cassettes. Des chants célestes nous pénètrent de part en part laissant fuiter des voix d’esprits africains qui nous alpague. La résistance est brève, rapidement déjouée par des percussions entêtantes projetées de parts et d’autres du club à la vitesse de la lumière grâce au système quadriphonique de l’AJMI. Après la vague africaine, ce sont les sonorités aquatiques et mécaniques qui s’entremêlent, des sons qui pourraient être tout droit sortis d’un thérémine claquent entre deux trainées euphorisantes. Le public est dans une sorte de transe interpersonnelle, les conflits intérieurs sont retranscrits par la musique, par la dualité entre des sons emplis de chaleur et d’autre d’une froideur hivernale. Comme victimes d’une communion silencieuse entre les esprits et eux-mêmes, les corps presque inertes des personnes du public se laissent portés au gré d’un vent imaginaire qui construit et déconstruit tout sur son passage.

Remis de ce moment de flottement hertzien, nous nous apprêtons à rentrer dans la deuxième phase de la procession chamanique : la procession façon nord américaine.

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Photo © Louis Bérenger

Débarqués de Chicago leurs vieilles machines sous les bras, les thaumaturges de Bitchin Bajas n’ont rien à apprendre en matière de charme. Le groupe initialement formé par Cooper Crain, également membre du groupe psyché motorik Cave, sème des trainées organiques derrière lui et montre ce que l’ambient sait faire de mieux.

Le set s’ouvre sur le fantasmagorique Inclusion de l’album Bitchitronics sorti chez Drag City. Rob Frye, assis en tailleur, nous téléporte jusqu’au pays du soleil levant grâce à la pureté du son qui émane de sa clarinette. Il n’aura pas fallu attendre longtemps avant d’entendre Marimba, titre phare de Transporteur, dernier album en date sorti chez Hands In The Dark. Flûte et synthés s’unissent dans un effort jouissif presque médicinal pour quiconque l’écoute, les répétitions lancinantes faisant office de remède. Et le Crumar DS 2 manié avec tant de dextérité par Daniel Quinlivan n’est sans doute pas étranger aux effets immédiats de ce traitement. C’est ça aussi le génie de Bitchin Bajas, utiliser des machines datées de plusieurs décennies mais surtout savoir les écouter et en exploiter tout le potentiel. Cette maîtrise, ils nous la prouvent notamment au moment de Parisan Jam, morceau créé et expérimenté un mois plus tôt à l’Espace B qui fit tant d’effet à la capitale qu’ils se voyaient mal en priver les villes suivantes. S’ensuivront des moments d’une pureté sans équivoque glorifiés par les variations d’un saxophone parfois lourd, parfois léger comme l’air. Chaque intervention de l’orgue électronique Ace Tone de Cooper Crain marque une renaissance dans une chaine sonore diaphane. Difficile pour le public d’ouvrir les yeux à nouveau lorsque vient le moment du rappel : des percussions qui s’emballent et enveloppent les sonorités analogiques immaculées pour une entrée que l’on ne peut refuser dans la troisième dimension. Les musiciens, eux, restent stoïques, à la merci de leurs instruments et de leurs émotions. Nos chakras sont plus que jamais ouverts et nos esprits s’imbibent de chaque note. L’effort des Bitchin Bajas marque son point culminant sur l’ultra mystique Rias Baixas, Everest de plus de 10 minutes, passant d’un son de flûte cristallin à la tension des frappes de batterie qui s’entrechoquent et nous prouvant encore une fois ce que les machines des années 70-80 ont dans le ventre.

Le set se termine et avec lui, le retour au monde réel que l’on aurait volontiers prolongé de quelques heures.

Vidéo

Setlist

1. Inclusion
2. Marimba
3. Parisan jam
4. Tilang
5. No tabac
6. Going home
7. Rias Baixas