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Photo © Yoan-Loïc Faure

On y était – Acid Mothers Temple et Noyades, le 6 novembre 2015, Petit Bain, Paris

Je me préparais à quitter le pont pour une étrange croisière dans les méandres de la psyché et larguais les amarres pour voguer en direction des eaux territoriales. Je ratais ce soir là le prêche occulte de Sphaeros et arrivais juste à temps pour le concert de Noyades

« Noyades » à « Petit Bain », tout un programme marin ! Tel est le nom du trio lyonnais qui a performé avant l’arrivée des Acid Mother’s Temple. Outre l’époilante association, que je ne manque pas de souligner lourdement, le choix de programmation était très opportun. Je les voyais pour la deuxième fois dériver sur le fleuve de la sainteté, après une première apparition remarquée, quelques semaines auparavant, en première partie de Cosmic Dead dans une péniche avoisinante. Sans doute étaient-ils galvanisés par l’enjeu de taille qui les attendait, celui d’officier avant les mythiques japonais, car ils se sont magistralement imposés. L’union fait la trinité et nos trois larrons se sont sublimés. Sans aucun doute fallait-il souligner ce soir là une drôle de particularité : le son émis par la basse de Vince, sosie interlope de Lucky Dube, était particulièrement audible. Les riffs de guitare avaient beau s’en donner à cœur joie nous n’en discernions pas moins la ligne de basse mélodique qui rivalisait sans peine jusqu’à finir par triompher à certains moments. On aurait pu ainsi arguer un défaut de sonorisation mais sous cet apparent équilibre imparfait et ce changement de paradigme, l’harmonie était respectée et nous suivions du regard les prouesses digitales respectives de nos deux guitare héros. Leurs sveltes et longilignes silhouettes se mouvaient d’une manière affolante et je manquais de défaillir à la vue du grand écart (approximant les 170°) initié par le crane bassiste. Leurs chevelures ondoyaient perpétuellement vers l’avant, obstruant la face de … de nos protagonistes pour un effet shoegazing en bande organisée. C’était finalement pour Jessie que mon cœur battait, qui, reclus dans sa tranchée nous canardait inlassablement, faisant monter graduellement l’intensité et la fréquence des détonations. Le lancement dans la foule d’une bouée de sauvetage a clôturé le set de Noyades. Un peu à l’image du désespérant bouquet lancé à une célibataire esseulée, la capture de cette bouée m’aurait sans doute servi à me jeter dans la seine en cas d’accès de folie intempestif causé par une idylle déçue avec quelque ascète japonais… Il n’en a rien été. La folie a été malheureusement maîtrisée et tout s’est parfaitement déroulé.

Les Acid Motherfucking Temple dont ensuite entrés en scène. Je partageais quelque peu le sentiment de Lamerville40 sur son post YouTube figurant au bas du clip de Pink Lady Lemonade, titre issu de Devil’s Triangle joué en toute fin de set et tout simplement éblouissant, indiquant que rien ne permettait de mieux apprécier cette musique aux contours indistincts que dans les conditions du réel. C’est surtout au travers de la performance que la magie s’opère, laissant libre cours à l’improvisation créatrice et initiatrice. Les effets et réactions sont imprévisibles à l’image de leurs orientations musicales passant du prog, au stoner aux ballades éthérées pour finir dans un chaos bruitiste constitué d’une armada de fuzzs spatiaux aux constantes interférences.

Higashi Hiroshi, le preux chevalier électronique, à la chevelure d’une blancheur irradiante, se laissait doucement bercer les yeux fermés par les ondes soniques surpuissantes émanant de son clavier. Sa noble expression touchait au sublime et j’admirais cet homme qui de sa reine indifférence suscitait des émotions contrastées, entre amour et crainte partagés. Tababa Mitsuru (Zeni Geva, Boredoms) penchait quant à lui du côté dyonisiaque et visait de par son accoutrement, ses mimiques et son chant à célébrer l’hubris sous tous ses aspects. La théâtralité prévalait, mais il s’agissait d’une théâtralité naturelle sans profusion d’effets, et chacun des membres incarnait un rôle spécifique propre à la résolution du drame psychédélique. Il ne manquait plus que les Mugen nô, des apparitions fantomatiques, qui dans la tradition théâtrale japonaise représentent démons et divinités. Pour finir, Makoto Kawabata levait sa guitare au ciel pour envoyer des riffs à la terre et les faire voltiger au dessus de nos têtes. Sa guitare encore frémissante a ensuite été suspendue en équilibre instable sur une corde et oscillait dangereusement telle une épée de Damoclès prête à s’abattre sur nous.

Pourtant, malgré la recherche de sensations et la démence de leur son, les musiciens ne perdaient jamais la raison. C’était ce paradoxe qui était plaisant, à l’image d’un groupe qui ferait scéniquement l’apologie de la folie sans pour autant y avoir un jour succombé. A cela pourrait-on avancer: comment l’incarner quand on ignore ses effets? Faut-il avoir vécu? Faut-il avoir aimé? Bah, ce sont des japonais! Même sobres et bien élevés, ils n’en restent pas moins incroyablement barrés (ça c’est de l’analyse poussée!). Les émotions entraient en collision et nous passions de l’émotion à l’hilarité tout au long de la soirée. Leur interprétation de Pink Lady Lemonade, en fin de set, a constitué une des plus belles performances à laquelle il m’ait été donné d’assister.

Sur Benzaiten (Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso U.F.O) je les écoutais manier cette langue inconnue, à l’intonation martiale et au rythme saccadé, quand, tout à coup ils se sont mis à parler en anglais: Ce qui, à première vue, pouvait sonner comme un prêche chamanique, n’était en réalité qu’une intervention fortuite faisant la promotion de leur merch. Quelle n’était pas notre soulagement! Aucune parole satanique n’était proférée, aucun message politique ne nous parvenait, juste la simple et juste réalité économique d’un groupe en proie aux contingences mercantiles. Cet intermède était finalement à l’image de cette excitante prestation : un spectacle tragi-comique joué par de prodigieux acteurs maniant l’art de la démesure et de l’ubiquité. »