NFL3 L’interview

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J’ai passé une partie de ma jeunesse à Angers, fréquentant Black & Noir, le Chabada… des copains avaient enregistré au Black Box de feu Iain Burgess, on montait tous des groupes avec cet idéalisme pas forcément vain pour certains d’entre nous… on écoutait avec une certaine fierté les Thugs, Hint et Zenzile, bien sûr, mais aussi Sloy, Drive Blind, Tantrum, Heliogabale, Purr… et Prohibition. Avez-vous l’impression d’avoir fait partie d’une « scène » bien délimitée et quelle est la différence avec aujourd’hui où le nom de NLF3 est associé avec un bon nombre de groupes étrangers, entre Animal Collective et Battles ?

Fabrice : Avec du recul je pense que, dans les années 90, tous nos groupes sont nés avec l’envie commune d’une rupture avec l’esthétique pesante du rock alternatif des années 80. C’est ce qui avait constitué les bases d’un nouveau réseau. De nouveaux labels se montaient et ouvraient des magasins de disques (Black & Noir, Vicious Circle par exemple). Avec une forte envie de casser le schéma franco-français. Beaucoup de groupes aussi se sont mis à être plus noise ou bruts. Bien sûr le Black Box studio, tenu de main de maître par Iain Burgess, représentait beaucoup. C’était une référence, une belle approche du son.

Nicolas : Oui nous avons participé à une forme de défrichage je crois. Nous étions aussi beaucoup associés à des groupes tels que Fugazi, Chokebore, The Ex, Blonde Redhead, des amis, avec lesquels nous tournions en France et ailleurs. Tout ce qui a été construit dans les années 90 a permis de rendre commun et légitime une façon de faire et d’exister made in France, dont les Thugs ont été les premiers ambassadeurs, bien avant la french touch. Depuis 2000, NLF3 s’inscrit dans une esthétique qui tend à échapper au temps, aux codes, qui fait fi du langage si ce n’est celui du coeur. Nous étions dès le début dans une démarche plus abstraite, donc vouée à être plus universelle je pense.

Fabrice : NLF3 c’est l’envie d’une nouvelle aventure. Notre étiquette de groupe inclassable / instrumental fait qu’on nous range aux cotés de groupes comme Animal Collective ou Battles. Ce sont en toute logique des projets musicaux avec qui, du coup, nous avons partagé l’affiche ces dernières années.

Quel est votre appréhension de cette époque ? Est-ce une page définitivement tournée ou le fait de continuer Prohibited Records vous permet de garder la main dans le milieu de la musique indépendante française ?

Nicolas : Nous ne sommes jamais restés bloqués sur la France. Très vite, le label a été distribué un peu partout en Europe puis aux USA et au Japon. C’était le but du jeu. Nous sommes intéressés par ce qu’il se passe en France comme ailleurs, le fait d’avoir sorti des groupes plutôt « résidents » en France, venait du fait qu’on trouvait cette scène sous-représentée et qu’il y avait là des réels talents à aider. Aujourd’hui il n’y a plus réellement besoin d’une telle implication de la part d’un label. Tout le monde est plus ou moins autonome, il n’y a plus besoin de se justifier lorsque tu écris en anglais… Prohibited Records reste une structure qui nous permet de sortir nos disques et de sortir d’autres gens si nous avons un coup de coeur immense…

Fabrice : Je dirai juste que gérer un label permet d’être au contact. Ça permet de s’adapter aux changements réguliers qui s’opèrent, notamment en ce qui concerne la diffusion de la musique.

D’ailleurs, est-ce difficile d’être indépendant aujourd’hui ? Tant pour un groupe que pour un label ?

Nicolas : Cela fait quinze ans que nous avons le label et que nous sommes parfaitement indépendants, c’est donc possible.

Fabrice : Ça demande une certaine organisation. Mais il y a des avantages. Par exemple celui de ne devoir rendre de compte à aucun directeur artistique ou de plannifier les choses un peu comme on le veut.

Le dernier disque de Prohibition c’était en 1998 avec 14 Ups and Downs. Pourquoi avoir arrêté ? Cette décision a-t-elle été l’acte fondateur de NLF3 ? Comment passe-t-on du hardcore, du moins dans l’esprit, à une ambiant expérimentale, difficile à situer entre l’Allemagne kraut et l’Angleterre bleep, sur votre premier double album Part 1 – Part 2 ?

Nicolas : Si tu réécoutes bien les disques de Prohibition, tu verras qu’il y a déjà les signes avant-coureurs de cette évolution. Nous sommes allés au bout d’une recherche avec Prohibition, et 14 Ups and Downs en est l’aboutissement. C’est ce que nous cherchions à faire et à dire depuis toujours je crois. Prohibition était un groupe de jeunesse, au son défini, voué à s’éteindre. NLF3 et le premier album sont une forme de manifeste esthétique.

Fabrice : Nous avions envie d’une musique encore plus ouverte… Oui, Prohibition était plutôt dans les codes du hardcore mais il y avait du sax saturé, du sitar, de la basse fretless… autant dire que certains y perdaient dejà leurs repères. NLF3 est né, après un an de vide, d’une envie d’explorer d’autres methodes de composition, comme le sampling, de mélanger une certaine énergie à des instruments électroniques, tels des synthés, beat box… et l’idée d’une certaine abstraction.

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Depuis, entre Viva et Ride On A Brand New Time, comment définir l’essence de NLF3 ? Un éclectisme instrumental, électronique et curieux ?

Nicolas : a me semble assez juste.

Pour ma part, je ne cesse de penser à Tortoise… qui a d’ailleurs signé Standards sur Warp

Fabrice : Je pense qu’on a une approche de la musique qui peut être comparable avec des parcours parallèles un peu du même type. D’un point de vue musical il me semble que NLF3 est plus rock et bizarre, moins « jazzistique ».

Nicolas : Oui, on aime plutôt les choses les plus expérimentales et osées de Tortoise mais pas trop leur côté easy listening. Et Warp est un excellent label avec lequel on entretient depuis la création de NLF3, une relation amicale.

Quelle est la place des influences dans NLF3 ?

Nicolas : Comme dans tout travail artistique, on choisit de figer certaines influences à certains moments ou de les distorde, de les transcender. NLF3 est un creuset, c’est un peu de la sorcellerie musicale, de l’alchimie plutôt. Je regardais l’autre jour le documentaire de la BBC sur Captain Beefheart & the Magic Band suite à la disparition de Van Vliet et je trouvais très naturelle cette façon de dire qu’il voulais placer le blues au centre de quelque chose d’étrange, de jamais entendu.

Fabrice : Je dirai simplement qu’aujourd’hui nous préferons puiser dans nos envies, nos sentiments, nos humeurs pour composer, sans nous fixer vraiment de limites. Par contre ce qui m’importe c’est d’avoir un spectre sonore riche et plein.

Vous pouvez en dire un peu plus sur la genèse de l’album, paru il y a cinq ans, Que Viva Mexico !, bande-son créée pour le film du même nom du cinéaste russe Eisenstein ? Une expérience que vous souhaiter un jour rééditer ?

Nicolas : Oui c’est une belle aventure, qui continue puisque nous jouons en live avec le film régulièrement et un peu partout. Nous avons eu plusieurs expériences de ce type, avec des films expérimentaux et autres. Il y aura d’autres projets, c’est certain.

Fabrice : Ça nous a permis de travailler sur la matière « son » d’une autre manière. En mettant notre façon de faire au service d’un film qui aborde toutes sortes de problématiques et d’ambiances. Ça a sans doute renforcé le projet dans sa démarche instrumentale et appuyé la recherche de certains sons ou d’une idée de « paysages sonores ».

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Extrait : Music For Que Viva Mexico !
Votre musique est d’ailleurs assez « panoramique »… On a l’impression que le voyage, de l’esprit, du regard, constitue la trame de votre climats sonores… Y-a-t-il une relation entre votre environnement et votre musique ?

Nicolas : Je pense que la part abstraite de notre musique invite à la rêverie, ensuite il y a son côté charnu qui parle au corps, au coeur. Je ne pense pas que notre environnement soit impliqué. Nous habitons en région parisienne ; ce sont plutôt nos voyages multiples et ceux de l’âme qui nous inspirent.

Fabrice : Oui et la somme d’images stockées pendant notre enfance, l’émerveillement et le dépaysement.

Beautiful Is The Way To The World Beyond marque une énième évolution dans le son de NLF3. Sans doute est-il plus abordable et plus « fluide » pour le quidam. Est-ce recherché ?

Nicolas : C’est probablement un album plus direct, car composition et enregistrement ont été instantanés pour chaque morceau. Il est également plus court, ce qui constitue un grande différence dans l’écoute. Nous aimons le format album et je trouve triste qu’avec le numérique, les gens ne se penchent parfois que sur quelques titres.

Fabrice : Oui en Angleterre, un journaliste dit que c’est de la pop alambiquée et un autre de la pop d’un monde parallèle. Bref, peut être que c’est un disque plus ‘accessible’ avec des morceaux plus compacts. Cela dit je crois qu’on reconnaît bien l’approche du groupe !

C’est important à vos yeux de ne jamais se confronter au même schémas ? Comment a été construit et produit Beautiful Is The Way To The World Beyond et pourquoi ré-introduire des voix – même fredonnées – depuis la fin de l’expérience Prohibition ?

Fabrice : Oui, ça nous a toujours semblé important d’évoluer d’un disque à l’autre. Sans en faire une priorité. Les choses se font par réaction très naturellement. Et surtout, le studio doit rester un moment passionnant à vivre, un moment de trouvailles, de plaisir !

Nicolas : Il y a toujours eu ce genre de voix, depuis Part 1 – Part 2. Elles sont plus présentes depuis Echotropic car nous sommes plus dans l’idée de morceaux qui se prêtent à la scène.

nlf3-stairsNLF3 est-il à la base un groupe de scène ? Quelle rapport créatif entretenez-vous avec l’expérience live ? Un disque enregistré en public peut-il être une option pour le futur du groupe ?

Nicolas : Non, NLF3 n’est pas au départ un groupe de scène, il l’est devenu. Il est vrai que depuis le ciné-concert et l’arrivée de Mitch à la batterie en 2006, nous avons de plus en plus le souhait de tourner. Un enregistrement en public, pourquoi pas ?

Fabrice : Le seul intérêt pour moi d’un disque en public serait d’en faire un moment unique, d’utiliser le public comme un instrument, de le sampler, le faire jouer, interagir avec nous trois en direct…

D’ailleurs, après la sortie de votre album en octobre dernier et la tournée qui s’en suit, de quoi est fait le futur immédiat de NLF3 ?

Nicolas : L’album sort en vinyle début février 2011 (en co-production avec Clapping Music). Une sortie américaine est prévue en mars. Il y a aussi certains territoires européens où il sortira à la même date. Il va y avoir des concerts un peu partout en Europe et au Royaume-Uni, et une nouvelle vidéo.

Merci à vous deux.

Crédits photos - F. Lanternier

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