Mogwai – Hardcore Will Never Die, But You Will

Quinze années à bourlinguer au quatre coins du globe, huit albums, dont un live, Special Moves (lire), doublé d’un film haletant, Burning. Le rythme est soutenu et la machine de l’histoire bien en marche, octroyant de facto au quintet écossais Mogwai les galons de groupe « culte », voire générationnel, et écrasant de fait la concurrence d’un seul arpège en matière de post-rock. En somme, quinze années de labeur et de dévouement à la cause indépendante – notamment par la création du label Rock Action – pour avoir à se coltiner une stature insupportable en plus d’une étiquette comme le critique musical les aime tant, à savoir sans queue, ni tête. Presque vingt ans après l’album éponyme de Tortoise, quelqu’un n’a-t-il d’ailleurs pas remarqué que le rock, comme toute forme d’art, ne cesse de se renouveler par la double manivelle de la répétition et de l’expérimentation et qu’au final, d’après, il n’y en a pas et il n’y en aura probablement jamais ? Et que dire de la panacée commerciale désormais inversement proportionnelle à l’implication artistique des-dits groupes « cultes » ? Qu’ils sortent un disque et chacun se l’arrache, les plus jeunes le portant aux nues sans même un coup d’œil dans le rétro discographique, les plus vieux le dénigrant justement parce qu’avant c’était mieux, plus authentique. Les charognards de toutes sortes rodent donc, prêts à enterrer la bête au moindre faux pas, mais qu’importe, Mogwai, avec Hardcore Will Never Die, But You Will prouve qu’il reste une entité créatrice bien vivante, fermement décidée à ne pas se laisser leurrer par son propre mythe.

Bien sûr, il y a ces clins d’œil au passé. Si la production du précédent The Hawk is Howling était confiée à Andy Miller, Hardcore Will Never Die, But You Will bénéficie pour sa part de la contribution de Paul Savage. Ces deux-là sont précisément les dépositaires du premier LP des Écossais, Young Team, les ayant révélés au monde. Et si le violon de Luke Sutherland s’était brusquement effacé depuis l’abyssal Xmas Steps, le voici de retour sur Too Raging To Cheers. De là à dire que Mogwai se réinvente un futur sur le dos de son passé tellurique, il n’y a qu’un pas qu’on ne saurait franchir tant le jeu des comparaisons entre albums semble vain, ne faisant qu’effleurer de sa futilité toute pertinence. Oui, Mr. Beast est aussi accessible que The Hawk is Howling n’est sombre, non, Hardcore Will Never Die, But You Will n’est pas la somme de ces deux facettes puisque, dans un cas comme dans l’autre, dès les premières notes, vous savez à qui vous avez à faire. Tant par sa discographie que par ce « son », charriant le silence pour mieux tutoyer les cimes, Mogwai incarne l’Écosse dans toute sa dimension sensible, quelque part nichée entre les grands espaces des Highlands et les friches industrielles de Glasgow, où pintes de bière, franche camaraderie et football ne font décidément qu’un. Sans conteste moins cryptique que les Canadiens de Godspeed You! Black Emperor et moins boy scout que les Islandais de Sigur Rós, le quintet grave à dessein cette géographie émotionnelle selon une grammaire instrumentale connue de tous, qui, à défaut de surprendre par son contenu, imprègne avec toujours autant d’intensité les visages d’un quotidien passager, grimé d’espérance comme de violence, d’alcool comme d’ennui.

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Pour la première fois enregistré de manière séparée, chacun étant disséminé aux quatre coins du globe durant sa conception, Hardcore Will Never Die, But You Will s’ouvre sur deux des morceaux figurant à merveille ce dont l’album recèle, entre classicisme épuré (White Noise) et nouvel adage sonique (Mexican Grand Prix), sonnant ici telle une référence explicite à la « motorik » qui animait dans les seventies les baguettes de Klaus Dinger, batteur de Neu!. Oscillant entre ces deux extrêmes, Rano Pano, par ses guitares revêches, semble reprendre les choses là où Batcat les avait laissées au sein de The Hawk is Howling, tandis que les introspectifs périples, mâtinés de claviers, Death Rays et Letters to the Metro conservent le sel d’effusions lacrymales propre à l’indicible Come On Die Young. Caréné d’une basse contondante et porté par une voix passée au filtre d’un vocoder présent par deux fois sur l’album, George Square Thatcher Death Party tranche par son immédiateté et sa fulgurance mélodique, insufflant sur ses braises deux compositions ostensiblement rassérénées, How To Be A Werewolf et Too Raging To Cheers, malgré leur dissemblance rythmique. Au-delà de son titre en forme de boutade – grande spécialité maison –You’re Lionel Richie s’arroge une place de choix dans le classement des morceaux conclusifs du groupe, évoquant les atours de l’indépassable Mogwai Fear Satan, quand des deux inédits accompagnant, l’un le single Rano Pano, l’autre la sortie deluxe de l’album, ce dernier, Music for a Forgotten Future, immense pièce musicale d’une vingtaine de minutes, offre la vision panoramique d’une mélancolie ardemment chevillée au corps et dénuée d’électricité. Celle d’un groupe et, par là-même, celle de toute l’Écosse. Come on the Bhoys !

Vidéo

Tracklist

Mogwai – Hardcore Will Never Die, But You Will (2011, Rock Action Records / Sub Pop)

01. White Noise
02. Mexican Grand Prix
03. Rano Pano
04. Death Rays
05. San Pedro
06. Letters To The Metro
07. George Square Thatcher Death Party
08. How To Be A Werewolf
09. Too Raging To Cheers
10. You’re Lionel Richie