Melody’s Echo Chamber interview

Auteure en fin d’année dernière d’un album très remarqué sorti chez Domino, Melody Prochet, alias Melody’s Echo Chamber, était de passage aux récentes Trans Musicales de Rennes afin de présenter sur scène ce nouveau LP, mis en son par Kevin Parker, l’estimé cerveau de Tame Impala. Vu qu’on croisait aussi dans le secteur (lire), on en a donc logiquement profité pour la rencontrer et l’interroger, entre autres choses, sur cette collaboration forcément pas commune.

À l’heure des bilans de fin d’année, ton album a bénéficié d’un écho considérable dans la presse, se retrouvant même classé dans le haut du panier par des revues comme le NME… T’attendais-tu à une telle exposition ?

Non, pas du tout, je suis vraiment hyper surprise ! Ce matin, je croyais encore qu’on allait jouer aux Bars en Trans, et là je viens d’apprendre qu’on est programmé sur une des grandes scènes… Chaque jour je me demande encore si il y aura des gens aux concerts… Tout ça a été tellement vite, cet engouement pour l’album…

Qu’est-ce qui t’a amené à arrêter My Bee’s Garden et à démarrer ce nouveau projet, sous ce nouvel alias ?

Plein de raisons en fait… Au départ, à 18 ans, il a fallu que je trouve un nom pour mettre des chansons en ligne sur MySpace. La maison de mes grands parents s’appelle « Le Jardin des Abeilles » et je me suis dit que ça sonnerait bien. Après j’ai grandi, j’ai arrêté de travailler avec mon producteur de l’époque, j’ai rencontré d’autres collaborateurs et finalement il fallait que je puisse m’épanouir sous un autre nom.

Tu as une formation classique, acquise au conservatoire. Comment en es-tu venue à la pop ? Était-ce en réaction au monde classique, ou envisages-tu cela comme un prolongement ?

Un peu des deux, je pense… À 18-19 ans, je devais passer professionnelle en alto et finalement je ne me suis pas rendue à mon examen final… J’en avais vraiment marre, c’était très sévère, j’ avais des horaires aménagés, je passais tout mon temps au conservatoire et je n’ai finalement jamais eu accès à la musique expérimentale, du moins pas avant mon arrivée à Paris et les rencontres avec des gens qui m’ont parlé de groupes comme Blonde Redhead ou Sonic Youth. À partir de ce moment-là, je me suis dit que c’est ça que je voulais faire. J’ai alors complètement arrêté l’alto et le classique. En cela, oui, j’ai agi en réaction par rapport à ce monde, mais j’en ai aussi gardé des choses, j’en ai conservé l’essence, je crois.

Qu’en reste-t-il exactement aujourd’hui ?

Par exemple, depuis longtemps, je n’avais plus d’instrument et ça ne m’a pas franchement manqué. Et puis récemment, un ami m’a prêté un alto et depuis j’en rejoue beaucoup, notamment sur les nouveaux morceaux que je travaille en ce moment. J’aimerais vraiment pouvoir concilier classique et expérimental, rejouer de l’alto, mais de manière à ce que cela sonne différemment, en jouant à travers des pédales d’effets notamment.

Peux-tu nous parler de ta rencontre et de cette collaboration avec Kevin Parker ? À quel point t’es-tu retrouvée intégrée au travail de production de l’album, Parker ayant l’image de quelqu’un d’assez omnipotent en studio ?

On s’est rencontré il y a environ deux ans à Paris, après un de leurs premiers concerts. Après le show, ils sont allés boire un coup  au Motel et on a pu discuter là-bas. J’ai pris une des plus grandes claques de ma vie à ce concert, notamment au travers de ce son de guitare venu de l’espace, très particulier… Mon côté nerd a pris le dessus – je suis passionnée de production –  et il fallait vraiment que je lui demande quel son il utilisait. J’en ai profité pour lui donner l’album de My Bee’s Garden et quelques temps plus tard on s’est retrouvé à jouer en première partie de Tame Impala… On a échangé des démos et je pense qu’après la réalisation d’InnerSpeaker, son premier album, il a ressenti le besoin de faire autre chose, d’une petite récré, de s’amuser sur un autre projet, ce qu’il n’avait jamais fait jusqu’alors… Puis je suis allée à Perth, dans son studio. J’avais toutes mes démos avec moi et il a essayé de garder un maximum de ces travaux, de ces premières prises faites à la maison, pour conserver ma personnalité. Il ne voulait vraiment pas poser une empreinte trop marquée. Son « son » est tellement particulier que forcément, ça sonne comme du Kevin Parker, mais il a essayé de garder tous les synthés et les sons un peu cosmiques que j’avais déjà travaillés auparavant.

Tu avais jusque-là un « son » assez propre. Or, dans cet album, on retrouve cette touche crade propre à Parker. Est-ce un élément que tu voulais récupérer de lui ?

C’est en effet en partie ce que j’ai aimé dans son travail avec Tame Impala. En premier lieu, c’est précisément le son de la batterie que j’ai adoré. C’est souvent ce qui donne une couleur à un album, et son jeu à lui, ainsi que son travail de production à ce niveau sont incroyables. Dès qu’il a posé des batteries sur mes morceaux, ça leur a donné une nouvelle dimension qui était exactement ce dont j’avais toujours rêvé, qui se rapprochait aussi du travail de Broadcast… Un truc rétro-futuriste sans être simplement revival. Puis par la suite, on s’est beaucoup amusé à expérimenter.

Tes titres étaient-ils tous déjà écrits à ton arrivée en Australie, ou as-tu aussi composé là-bas, durant ce travail avec Kevin ?

Six titres étaient déjà maquettés à mon arrivée. Trois autres sont nés là-bas : Quand vas-tu rentrer ?, Bisou Magique, et Sometime Alone, que j’ai écrite alors que Kevin était en tournée… Je me suis retrouvée toute seule dans son studio, à ne pas trop savoir comment m’en servir et à plugger directement dans le préamp, ce qui a donné ce son encore plus crade… Curieusement, ce sont les morceaux en français qui me sont venus là-bas, c’est assez étonnant.

Justement, à ton avis, de quelle manière et à quel point le fait de te retrouver à Perth, à l’autre bout du monde, a pu impacter ton écriture ?

Oui, il paraît que c’est la ville la plus isolée du monde ! Ça a d’abord été un déracinement, avant une phase d’exploration de moi-même, d’un nouveau moi : je suis aussi partie après m’être séparée de quelqu’un avec qui j’étais depuis longtemps, et émotionnellement ça a été assez intense. Je me suis vraiment cherchée, et puis je me suis épanouie au travers de cet album, en tant que femme. Ensuite, au niveau de l’environnement qui m’entourait là-bas, je retiens d’abord le rôle de l’espace. Je commençais vraiment à me sentir oppressée à Paris et je pense que c’est aussi pour ça que mes disques d’avant étaient un peu repliés sur eux-mêmes. Là-bas, tout a explosé, y compris mes musiques ! Les gens, là-bas, ont tous des maisons, dans lesquelles ils peuvent jamer… Et puis cette scène psychedelic rock, à Perth, est vraiment incroyable.

On a parlé tout à l’heure de tes titres en français, restés présents dans un album majoritairement anglophone. Comment appréhendes-tu l’écriture en français ? Ce sont d’ailleurs peut-être tes textes les plus naïfs ?

Je ne crois pas que ces chansons soient si naïves, il y a aussi des moments un peu érotiques… Mes paroles sont parfois difficiles à appréhender, j’écris mes chansons un peu comme mon journal, sans avoir trop envie que les gens les comprennent… C’est pour ça, je pense, que j’ai écrit en français lorsque j’étais en Australie. Pareillement, en France, j’écrivais en anglais pour que mon entourage ne comprenne pas trop, et là-bas je me suis retrouvée à faire l’inverse, je crois. J’aime bien garder cette distance… C’est aussi pour ça que mes voix ne sont pas mises trop en avant… Je n’ai pas la volonté de mettre l’accent sur ce que je raconte, justement parce que c’est très personnel.

Tu parles fréquemment, sur cet album, de solitude, d’attente de l’autre, de ruptures…

Oui, il y a un peu de tout… C’est vraiment mes histoires de ces deux ou trois dernières années.

Après ces travaux en Australie, tu es revenue enregistrer les voix dans la maison de tes grands-parents. Ce retour aux sources t’apparaît-il, après coup, comme quelque chose de naturel après cette sorte d’exil au bout du monde ?

Oui ! Le déracinement puis le retour aux sources. Ça fait un peu cliché, mais ça s’est passé comme ça, naturellement. Il y a aussi le fait que je sois très dure avec moi-même au niveau des voix et que ça puisse me rendre hystérique. J’ai envie que cela soit chargé en émotions, qu’il y ait une mélancolie dans la façon de chanter. Et aux côtés de Kevin, pour qui j’ai un respect énorme, je n’étais pas franchement confiante au niveau de mes voix. Du coup je suis partie toute seule les enregistrer dans la maison de mes grands-parents, qui était en vente à l’époque, et désormais vendue. J’y suis allée depuis ma naissance, toute mon enfance, c’était vraiment un endroit magique pour moi. Ce fut un déchirement de savoir qu’elle allait être vendue. Du coup je me suis dit qu’il fallait que j’aille là-bas pour enregistrer ces voix, que ça serait là-bas que je pourrais trouver le plus d’émotions en moi, au travers de ce retour aux sources, et en remontant à mon enfance.

Cet album est donc très produit. Comment l’envisages-tu sur scène ? Avez-vous travaillé aussi à la retranscription live du disque ?

Oui, on y a en effet travaillé. L’album est, il est vrai, hyper produit, et je souhaitais que sur scène, il sonne aussi très produit, ce qui posait effectivement de vraies problématiques. On n’a pas non plus le budget pour être une armée sur scène. On n’est d’ailleurs que quatre et on a donc décidé intentionnellement de ne pas avoir de batteur sur scène et d’avoir les batteries sur sampler. C’est une chose à propos de laquelle les gens peuvent être réticents mais j’ai choisi de l’expérimenter, d’autant plus que j’ai parfois du mal à chanter aux côtés d’un batteur : ça peut sonner très fort et ma voix est assez fragile. Et puis surtout, je suis très attachée à ces batteries… Du coup j’ai tous les sons de l’album enregistrés sur des claviers, des microsamplers, des samplers, qu’on a beaucoup travaillés pour rester assez fidèles au son de l’album. Forcément, cette façon de faire ne nous permet pas non plus d’être totalement libres sur scène, du coup je pense que ça va encore évoluer à l’avenir.

Tu es partie en tournée aux côtés de The Raveonettes en septembre dernier… Peux-tu nous parler un peu de cette expérience ?

Oui, trois semaines fantastiques… Après l’enregistrement de l’album, je pense que c’est le moment le plus mémorable de ma vie. C’était la première fois que je faisais un vrai road trip… On a beaucoup, beaucoup conduit ! En deux jours on a par exemple fait Seattle-Minneapolis en roulant quinze heures par jour, en passant par les Rocheuses, les canyons… C’était vraiment incroyable ! Et puis les Raveonettes étaient adorables… Le public américain m’a aussi fait halluciner : je n’avais que l’expérience de scènes parisiennes, avec un public qui peut être assez froid, même si les gens aiment ce qu’ils sont en train d’écouter… Je suis d’ailleurs pareille quand je vais à un concert ! Et là-bas, par contre, ils se montraient hyper enthousiastes, ils venaient beaucoup parler après les concerts, et en plus ils achetaient pas mal de disques !

Tu as écrit pendant ce road trip ?

Oui, on était tous avec notre laptop sur les genoux et ce qui nous entourait était tellement beau qu’on a tous écrit pas mal de morceaux dans le van !

Remerciements : V.P.

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