Martial Canterel l’interview

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Conclusion de ce dossier sur le label Wierd avec une interview de l’artiste-phare du label, Martial Canterel. Celui qui se fait aussi appeler Sean Macbride joue une musique entêtante et froide depuis le début des années 2000. Vacuité de nos environnements urbains et mélancolie synthétique sont les thèmes qui parcourent l’œuvre de cet exégète des technologies analogiques. Martial Canterel sort dans quelques jours son album You Today, étalage d’une maîtrise totale des techniques de production du New-Yorkais.

Comment présenterais tu ta musique sans utiliser les mots froid et synthétiseur ?

Là, tout de suite, je dirais que c’est dans la poussière qui s’entasse à l’encoignure des murs et du sol que je me suis lancé, non seulement en écrivant de la musique, mais aussi en pensant au passé et ses nombreuses traces. C’est dans ces replis du temps souvent négligés que je trouve le plus grand refuge et l’inspiration ; l’immobilisme d’une pièce désolée prend vie pour moi, et m’entraîne vers de nombreuses occasions et futurs qui n’ont jamais eu lieu. De plus en plus, il semble que le présent, tout comme mes futurs manqués, cesse lui-même d’exister « réellement ». Je ne suggère pas un genre de solipsisme languissant, mais plutôt l’acceptation de l’isolation croissante de l’individu dans le monde contemporain.

Bien que tu sortes tes albums sur différents labels, l’identité « Wierd » te colle à la peau. Pourrais tu nous en dire plus sur la relation que tu entretiens avec ce label ?

Pendant plusieurs années, beaucoup d’entre nous se sont rassemblés chaque semaine dans différents lieux pour jouer, écouter et parler de la musique et c’est là qu’une communauté s’est développée ;  c’est ce qu’on a fini par appeler Wierd. C’est peut être simplement le temps passé avec ces gens qui a conduit à cette identification.

Le livret de ton prochain album te dévoile dans ton studio. Combien de temps t’a-t-il fallu pour le construire ?

J’ai des synthétiseurs depuis 1994, date à laquelle j’ai acquis un Roland Alpha Juno 2, un Korg Monopoly, un Sequential Circuits Prophet 600, un ARP Quadra et plusieurs boîtes à rythme Sequential. Il y a toujours eu des gens autour de moi qui avaient toutes sortes d’équipements intéressants, donc j’ai pris l’habitude d’emprunter quelques trucs en plus du matériel cité précédemment. En 2002, après avoir travaillé sur les premières chansons de Moravagine, j’ai commencé à développer une obsession et à acheter du matériel à droite et à gauche.

Je me souviens avoir acheté le clavier Roland System 100 pour ensuite avoir désespérément besoin du System 100 expander puis du System 100 sequencer, et ça n’était encore pas assez, alors j’ai acheté un autre 102 expander, et deux autres 104 sequencers. Ensuite un ARP Odyssey modifié, deux ARP Sequencers, deux ARP 2600S, Roland System 100m, de multiple Roland CSQ 600s, cinq Roland SH 101s (impératifs pour les tournées), Serge Modular, etc. Et la liste continue. La totalité du peu d’argent que je pouvais gagner y passait. Donc, pour faire court, je dirais 16 ans.

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Cet équipement analogue est bien connu pour la volatilité du son qu’il produit. Comment es-tu passé de l’expérimentation à la composition ?

Sans aucun doute volatile. Ta question devrait presque être posée à l’envers car la composition est venue en premier, suivie par l’expérimentation. La majorité des synthés que je possède sont opérés par un clavier d’une octave, donc naturellement, un synthé est limité à une musique qui consiste en 12 demi tons.

Ayant étudié la musique à l’école étant plus jeune, j’ai gravité instinctivement vers certaines gammes, progressions d’accords et harmonies. C’est vraiment quand j’ai rejeté le synthé polyphonique pour des synthés plus monophoniques que j’ai commencé à désirer une plus grande variété texturale et j’ai vraiment réalisé que ce que la musique n’avait en fait que très peu à voir avec les notes et les accords mais plutôt avec le timbre et le sens du rythme.

Parfois l’aspect de la composition de la chanson s’assoie sur la banquette arrière pendant que la qualité des tons et des harmoniques voyagent à l’avant. Dans cette gamme d’outils très limitée, je recherche à produire autant une expérience acoustiquement intime que quelque chose de différent et à plusieurs niveaux.

Pourrais-tu composer la musique de Martial Canterel sur d’autres instruments que ceux que tu utilises actuellement ?

Je pourrais sans aucun doute composer mais je ne voudrais performer sur quelque instrument autre que ceux que j’utilise. L’ergonomie de ces machines est faite pour moi, de même que le violoncelliste qui a utilisé son instrument pendant des années ne pourrait s’en passer.

Il y a beaucoup de mes chansons qui, pour moi, seraient physiquement impossibles à jouer, et certains timbres qui ne pourraient simplement pas exister sans un synthétiseur particulier. C’est dans ces traits spécifiques du synthé que la composition et la performance, pour moi, à la fois commencent et se terminent.

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J’ai écouté ton dernier album, You Today. La mélancolie y est exacerbée, la ville industrielle semble de plus en plus synonyme d’exclusion, ta voix prend également plus de liberté. Comment définirais-tu/positionneraistu ce LP par rapport à tes autres essais en solo ?

Alors pour la première fois, en composant et sortant un album, je me suis réellement assis pendant plusieurs semaines et j’ai écrit cet album. Il y a un lien entre les chansons puisqu’elles ont été créées en un temps limité. Remarque, de nombreuses chansons avaient été écrites et jouées plusieurs fois par le passé mais le véritable enregistrement de tous les morceaux a pris environ trois semaines.

Donc là-dedans, j’ai aussi pu me concentrer conceptuellement sur les thèmes du disque ; la ville déconcertante, l’incapacité de se connecter avec les autres, l’irrécupérable passé.

Tu as passé beaucoup de temps sur la route avec Xeno et Oaklander. Penses-tu que tu passeras autant de temps sur la route pour défendre ton projet solo ? Apprécies-tu de jouer ta musique en live ?

Pour être honnête, j’aime jouer avec Xeno car il y a un genre de fraternité entre Liz et moi qu’il me manque avec MC. Mais oui, je tournerai pour ce projet car il vaut la peine d’être « défendu », pour reprendre tes mots.

As-tu une opinion sur la musique de tes contemporains ? Des groupes tels que Gatekeeper ou le français Turzi qui utilisent du matériel analogue pour d’autres finalités…

Je ne suis pas tellement familier avec les groupes mentionnés. Mes contemporains sont, pour la plupart, des musiciens qui partagent une fascination pour des procédés et des thèmes similaires, Staccato du Mal de Miami par exemple, Further Reductions et Epée du Bois de Brooklyn, Delos et Lower Synth Department d’Allemagne, Frank (Just Frank) de Paris et bien d’autres. De même, beaucoup de ceux engagés dans la scène sonore américaine tels que Yellow Tears, Hive Mind, Damian Romero et Bloodyminded fabriquent leurs propres systèmes et explorent le seuil de l’endurance et de l’expérience auditive.

Je suis en fin de compte vraiment attiré par la matérialité de l’analogue et par ceux qui gouvernent leurs processus en conséquence.

Je te laisse le dernier mot….

J’ai réellement hâte de défendre mon album en France cette année.

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