Marble Arch l’interview

Le premier LP de Marble Arch est un disque marqué par la période de l’enfance où se succèdent des chansons à mi-chemin entre pop et shoegaze. The Bloom Of Division est séduisant autant que prometteur pour la première échappée en solitaire d’un des membres du groupe rennais Maria False. Certaines mélodies traînent dans le crâne comme une vieille réverb qu’on aurait oublié d’éteindre ; dans l’impression de flou global qui domine l’album émergent quelques motifs, plusieurs mélodies entêtantes et bien senties. Marble Arch explore en onze titres les territoires de l’intime de façon à la fois singulière et convaincante, témoignage mémoriel d’une période associée à l’innocence. On a rencontré Yann Le Razavet, qui se cache derrière Marble Arch, pour parler de Peter Pan, d’Erik Satie, et de la scène shoegaze en France.

Lucas Harlé

Entretien avec Yann Le Razavet alias Marble Arch : l’enfance de l’art

Pic Marble Arch 1

Tu parles dans ta bio du « son de l’enfance » pour définir ta musique. C’est pour toi une période de référence, une période que tu regrettes ?

Je crois que ça définit bien mon univers et mon son, mais sans trop pouvoir l’expliquer. C’est quelque chose qui a à voir avec la nostalgie. J’ai fait l’album dans ma chambre d’enfant, ma chambre d’ado, et rien n’a bougé, les posters, toutes ces choses ; il y a même encore des jouets qui traînent. C’est cette sphère-là, très liée à l’enfance, qui m’a inspiré quand j’ai fait l’album, avec aussi pas mal de photos que j’ai retrouvées, tout un univers dans lequel ma musique a baigné au moment de faire le disque. Dans les sonorités de l’album, on retrouve aussi pas mal d’influences qui datent de l’adolescence, même si je n’écoutais pas non plus Sonic Youth quand j’étais petit… C’est une atmosphère, on va dire. Comme un retour vers le passé, avec des expériences, des souvenirs, des odeurs, des images. Pour moi c’est un peu le syndrome de Peter Pan, se tourner vers le passé et refuser de grandir. On retrouve un peu ça sur le disque. D’autant plus que j’ai voulu faire ce disque en famille, en quelque sorte. Une de mes sœurs a réalisé le clip d’Antiscript et l’autre l’artwork du disque. J’ai tout mixé dans ma chambre d’enfant, avec les moyens du bord, et Bernard de Maria False, qui est aussi un ami d’enfance, s’est occupé du mastering.

Avec Maria False justement, vous êtes associés à la scène rennaise, mais en faites vous venez tous d’une petite ville qui s’appelle Lannion. Tu peux nous parler de cet endroit où tu as grandi ?

C’est une petite ville des Côtes d’Armor, plus proche de Brest et du Finistère que de Rennes. On s’est tous retrouvés là à un moment avec les gars de Maria False, Matthieu, Yann, Bernard et moi. Le groupe part de là. On est tous nés là-bas et on y est restés jusqu’au lycée. On est partis au moment des études, et aussi au moment de trouver des scènes puisque c’est là que ça bouge et pas à Lannion… Lannion, c’est mort. Je vais pas dire qu’il se passe rien mais presque. C’est une ville résidentielle pour familles et enfants. C’est pas très loin de la mer mais y’a pas grand chose à faire, pas d’événement culturel.

Le fait d’habiter une petite ville un peu triste, ou pas animée, ça rend la musique plus importante au quotidien ?

Oui, c’est sûr. Dans mon groupe de potes, la plupart jouaient au foot. Quand ça ne te plaît pas, il faut trouver autre chose ! Moi j’ai vraiment été bercé par la musique. Ma mère faisait de la musique, son père faisait de la musique, et ils nous ont transmis ça. A Lannion, quand tu t’ennuies, tu fais de la musique. Y’a pas grand chose à faire mais au moins y’a ça. Y a pas de « scène » à proprement parler, mais des petits groupes qui jouent. Nous on s’enfermait dans notre garage pour faire de la musique, et on le fait toujours d’ailleurs.

Du coup tu as commencé la musique assez jeune ?

Ouais, en fait j’ai commencé par faire du piano et donc du solfège et tout ça, bien avant d’avoir les influences que j’ai maintenant. Ensuite je suis venu naturellement à la guitare, parce que j’en avais marre du piano. Mais je m’en sers toujours un peu, il y a des nappes que j’ai faites sur certains morceaux qui viennent de là, de ces bases de solfège, avec des accords de septième, des trucs plus intéressants que des accords de base, plus planants.

Ensuite t’as eu de la chance de rencontrer des mecs qui s’intéressent, comme toi, à une musique « de niche » [Maria False est un groupe de shoegaze, ndlr].

C’est sûr. C’était pas gagné d’avance parce qu’effectivement, quand je retourne faire des soirées avec mes potes à Lannion, c’est pas vraiment la musique qu’on écoute. C’est plus la radio qui tourne, on va dire. Donc oui, on a eu de la chance de se trouver, d’autant qu’on est vraiment très potes.

Marble Arch

Tu fais partie, avec Maria False comme avec Marble Arch, d’un collectif qui s’appelle Nøthing. Tu peux nous en dire deux mots ?

C’est un projet entre potes. On voulait se réunir pour mieux se faire entendre. Parce qu’au départ, avec Maria False, Future aussi, on galérait un peu à trouver des scènes. Maintenant ça va mieux, d’autant que Venera 4 commence à bien tourner. En gros, on voulait faire bénéficier aux autres des avantages des uns, notamment pour les dates de concert. Nøthing rapproche des groupes comme Venera 4, Maria False, Future, AVGVST, Dead, Saintes, ou Dead Horse One… Et au milieu de ça, Marble Arch est très pop. Il y a beaucoup réverb mais c’est très pop, assez éclectique.

Comment tu te situes par rapport à ces groupes ? Comment tu te différencies, toi en tant que Marble Arch, du reste du collectif ?

Je pense que ce que je fais est plus éclectique. Marble Arch, c’est un mélange d’influences. C’est très pop, très ouvert. « Pop » ça peut être un mot grossier pour certains, ou un synonyme de niais, moi ça ne me dérange pas, au contraire. Quand il s’agit de mettre une étiquette sur un Bandcamp ou quelque chose comme ça, j’ai pas honte de mettre « pop » parce que ça englobe pas mal de choses, dont certaines que j’adore. Faire des chansons, dans le sens couplet/refrain avec des ambiances très différentes, pour moi c’est pop. Je cherche des ambiances comme ça, un peu changeantes, pour éviter la répétition. Mais derrière ça, il y a bien sûr une grosse ambiance shoegaze, des lignes de voix moins linéaires. J’aime le shoegaze, mais pas seulement, j’aime les mélanges, on va dire. Avec Marble Arch, j’essaie de sortir du tout-shoegaze. J’adore le shoegaze comme j’aime écouter les Beatles. Je crois qu’il y a beaucoup d’Erik Satie dans ma musique. C’est une recherche d’ambiance avant tout, mêlée à une certaine timidité.

Pourquoi avoir été tenté par un projet solo ? Qu’est-ce que t’apporte Marble Arch que ne t’apportait pas Maria False ?

On continue toujours avec Maria False, c’est important de le rappeler. On a un concert bientôt à l’Espace B d’ailleurs, le 6 novembre avec Dead Horse One. Mais on se voit moins parce que le groupe est un peu éclaté, entre un qui est à Lannion, l’autre à Nantes. Moi j’ai commencé à jouer seul quand j’ai commencé à bosser. Comme j’avais plus le temps de voir les autres et que je voulais continuer à jouer, j’ai fait des trucs dans mon coin. J’ai mis des sons de côté, des sortes de maquettes, en me disant : je vais proposer ça aux gars (de Maria False) et s’ils en veulent pas, je les garde pour moi. Après j’ai eu une période de chômage qui m’a permis d’avoir du temps pour finaliser certains morceaux, de mettre du vernis par-dessus. Ça a été un mal pour un bien, en quelque sorte, parce que sans ça les morceaux seraient sans doute encore en train de dormir au fond de mon ordinateur.

Comment es-tu passé d’une place de guitariste-compositeur, mais pas vraiment leader, à une place où, d’une part tu chantes, et d’autre part tu fais un peu tout tout seul, de la composition à la production ?

En fait, j’ai d’abord tout composé à la guitare. Après j’ai posé les batteries, avec l’aide de Bernard, le bassiste de Maria False. C’est un touche-à-tout et c’était vraiment très cool de bosser avec lui. Au début, il m’accompagnait sur une petite batterie jazz, et ensuite on a rajouté des pistes de boîte à rythmes. Sur plusieurs morceaux, on a doublé les pistes de batterie avec de la boîte à rythmes. Et ensuite j’ai rajouté les paroles. Je crois qu’écrire des paroles, c’est vraiment mon point faible. J’avais jamais chanté jusqu’à présent, c’est pas quelque chose de naturel, sans doute une forme de timidité. J’avais besoin de me mettre un coup de pied au cul. J’avais quelques lignes de voix en tête, autant les mettre. Au début, ça me faisait bizarre de m’entendre. Il y a un trac particulier lié à ça, parce que je suis tout seul et que je chante. Là c’est mon troisième concert, après un concert à Rennes où j’étais invité par Venera 4 et une première partie de Girls Names au Mondo Bizarro, à Rennes aussi, donc je commence à digérer un peu le chant, à me dire que je peux le faire et à être à l’aise avec ma voix.

Du coup le chant en anglais, c’est un refuge ? Une volonté de privilégier les lignes vocales au discours ?

En fait j’ai même jamais pensé à chanter en français parce que ça ne fait pas partie des choses que j’écoute. A part deux-trois trucs genre Gainsbourg, Miossec ou Dominique A, j’écoute vraiment très rarement de la musique française. Chanter en anglais, c’est quelque chose d’instinctif.

Pourquoi avoir signé sur Le Turc Mécanique, un label qui fait en partie écho à cette scène-là ? Un disque co-signé par Requiem Pour Un Twister d’ailleurs.

En fait c’est surtout parce que je connaissais déjà Charles [le fondateur et patron du label, ndlr] et qu’il est venu me chercher. On avait bossé ensemble pour Death/Mary de Maria False et on s’entend bien depuis. Moi j’envisageais même pas de sortir ma musique sur un label, en vinyle, et j’étais déjà très content de tout partager sur Bandcamp. J’aurais jamais démarché donc je suis content qu’il soit venu me voir. En fait, c’est lui le premier à m’avoir contacté et ensuite les frangins de Requiem Pour Un Twister. Ils se sont mis d’accord pour sortir le truc sur leurs deux labels. Pour Charles, c’est une musique très pop par rapport à son catalogue, alors que c’est peut-être plus le créneau de Requiem Pour Un Twister. Ils se connaissent bien et moi ça me faisait plaisir de faire un truc entre copains. Je suis bien content qu’ils s’occupent de la promo aussi, parce que j’ai ni l’envie ni le temps de le faire.

Audio

Tracklisting

Marble Arch – The Bloom Of Division (Le Turc Mécanique / Requiem Pour Un Twister, 15 septembre 2014)

01. By The Lake
02. Clock
03. Antiscript
04. A Grave
05. Heartshake
06. In My Heart
07. Bitter Spring
08. Slow Motion
09. Unless
10. Sunrise
11. Stone Keeper