LFSM #2 : Soap & Skin

Soap & Skin, Festival Les Femmes S’en Mêlent, Paris, l’Alhambra le 24/03

soapskin

Je descends le canal Saint-Martin un peu lasse mais le cœur léger après la folle soirée de la veille à la Maroque (fantastique Jessie Evans !). Je sens que ce festival va laisser quelques traces indélébiles sur mon esprit en quête de nouveauté. Au programme ce soir : la très sombre Autrichienne Soap&Skin. Je frissonne à l’idée de me plonger dans l’univers gothico-dramatique de la très jeune Anja Plaschg. Mais la soirée commence par une agréable surprise. A l’Alhambra, nouvelle salle à quelques encablures de République, il y a des sièges ! J’ai l’impression que vous me trouvez futile là tout de suite. Bon, j’avoue qu’on ne fait pas le job le plus difficile de la terre, mais pouvoir se vautrer (avec dignité tout de même) dans des fauteuils pour assister à un concert qui a priori, mais c’est juste une spéculation bien sûr, ne va pas provoquer danse extatique et autres pogos, et bien c’est un luxe incomparable. Très bien, j’arrête là les considérations purement pratiques, mémé est contente, passons à la première partie.

Voila Jack November, frêle jeune fille allemande, qui, on va le découvrir très vite, partage bien plus que la « germanité » avec Soap&Skin. Maintenant, je vais vous demander un petit effort de mémoire. J’en suis certaine, vous avez regardé le Dracula de Coppola un nombre incalculable de fois dans votre période gothico-romantique (c’était avant le Emo), alors vous vous rappelez très bien la scène où Lucy (la copine rouquine a tendance chaudasse de Mina) se fait envoûter par Dracula devenu loup-garou, et finit sauvagement travaillée sur un banc de pierre dans le fond du jardin. Hein ? C’est de la musique que je parle, soyons un minimum précis voulez-vous ! Jack November de sa petite voix fragile réalise un set minimaliste avec orgue et sons synthétiques. C’est aérien, et dark à la fois, et je m’enfonce subrepticement dans mon fauteuil. Je résiste, me claque la cuisse, Vv ouvre les yeux !  Ah, c’est déjà fini. La jeune blondinette quitte la scène sans un mot. Les lumières se rallument, le public un peu déstabilisé se précipite sur le bar. Trop bien installée pour risquer la déconvenue d’un vol de place, je griffonne quelques notes et me perds dans la contemplation de mes concitoyens, un peu hagards il me semble, dans une configuration de salle à l’ancienne. Sur scène trône un rutilant piano à queue, un ordi portable posé sur le dessus. Soap&Skin joue ce soir accompagnée d’une formation à cordes. Ceci explique cela, j’imagine.

Et bien heureusement que nous étions assis. Si j’ai écouté Lovetune for Vacuum avec attention, prenant la mesure d’un talent presque indécent pour son jeune âge, je ne m’attendais pas à une performance d’une telle intensité. Les artistes revendiquent tous d’exprimer leurs émotions, leurs sentiments les plus profonds dans leur musique, et c’est parfois le cas. Mais Soap&Skin déballe tout, se met complétement à nue, exprime ce qu’il y a de plus sombre, violent et immoral en elle. On a qualifié sa musique de Dark Folk, pourquoi pas. C’est simple, la base de son travail est un piano/voix comme il en existe beaucoup. Tori Amos, Cat Power ou Emily Haines dans les plus récentes, se sont frottées à ce genre légèrement rébarbatif à mon goût. Anja, elle, ajoute une dimension organique à ce combo. Des sons de basses très puissants se déversent sur nous, accompagnés par le quintette (contrebasse, violoncelle, deux violons et une trompette). Sans parler de son incroyable voix à la douceur rauque et puissante, soutenue par un effet de réverbe permanent. Elle va passer tout le live derrière son piano, enchaînant les titres tous plus bouleversants les uns que les autres : tristes comptines avec Sleep et Spiracle, valses désespérées sur The Sun et Thanatos. Cette fille prend aux tripes avec cette rage contenue qui explose de temps à autre. Elle se lève brutalement de son piano, tangue sur ses frêles jambes, lâche un hurlement. Comme si ce concert remuait trop de choses en elle. La lumière vire soudain au rouge. Je vous parlais du Dracula de Coppola, nous sommes à la fin du film. Le soleil se couche, c’est la course-poursuite contre la mort. Soap&Skin exécute une danse macabre martelant son piano dans les graves pendant quelques minutes foudroyantes pour un morceau inconnu (peut-être DDMMYYYY retravaillé). Je ne sais pas quelle a été l’enfance de cette jeune femme mais à la lumière de cette rage inouïe, on ne peut qu’envisager le pire. Pour le dernier morceau, la bien nommée Marche Funèbre, elle se lèvera de son piano, et viendra nous affronter. Ce titre époustouflant sur l’album, prend toute sa mesure ce soir, porté par la prestance de cette chanteuse, dont la voix déraille parfois légèrement, ce qui m’émeut au plus haut point, je ne m’en cache pas. J’ai senti les larmes me monter aux yeux à plusieurs reprises durant ce concert. J’ai fini par en laisser couler quelques-unes lorsqu’à la fin, elle est revenue sur scène emmitouflée dans un grand sweat noir. Elle ne prononcera que d’inaudibles « Thank you » au public ovationnant son talent brut. Le regard perdu, comme si elle s’était trompée de pièce dans une immense maison de campagne.

Je suis repartie sonnée. Le canal a viré au noir huileux, tout comme mon esprit. Par endroit, quelques taches de lumière se sont collées sur ma rétine éblouie malgré toute la noirceur de cette personnalité hors norme qu’est Anja Plaschg. Un grand moment du festival.

credits photos : © Sarah – Le HibOO