Levantis – Romantic Psychology

S’il n’a jamais été un producteur véritablement tourné vers l’épique et les sommets, Darren J. Cunningham aka Actress semble aujourd’hui lancé dans une véritable course à l’ombre et au sordide de galeries souterraines inamicales. La trajectoire du musicien britannique pourrait se lire comme l’inverse de celle de la plupart de ses contemporains : parti d’une idée d’ouverture et de richesse dans sa musique, il a cherché peu à peu à la travestir pour en explorer les recoins les moins amicaux, les plus expérimentaux et hasardeux, au point d’aboutir en 2014 à ce Ghettoville troublant, d’une noirceur que l’on ne soupçonnait pas qu’elle puisse prendre corps dans la longueur, de cette manière là, chez Actress.

Dépeçant avec application ses productions, Cunningham aura cherché à ne manier plus que l’essentiel, en s’éloignant peu à peu des codes club d’où il est issu. Là aussi, une trajectoire en décalage avec l’époque qui aura vu l’explosion d’un renouveau techno, ces cinq dernières années. Mais pour Cunningham, le sens de l’histoire est dans l’exploration de ce qui préexistait dans sa musique par petites touches, et ce dès Hazyville : le tombeau de son esprit. Affublé d’une nouvelle identité, l’énigmatique Levantis dont personne n’osait prononcer le véritable nom, le voici lancé, torche en main, dans l’exploration des couloirs et sous-terrains les plus angoissants que la musique du musicien britannique n’est jamais bâtis.

Tout juste 32 minutes qui permettent à Levantis de se révéler comme le successeur tout désigné d’Actress, son disciple de la noirceur contenue (dont il tire les mêmes samples par endroits) : après un Believe convaincant en 2013, Romantic Psychology 1 résonne comme un premier mouvement travaillé et ambitieux. Accueilli par les vrombissements de basses inquiétantes, l’auditeur ne reverra plus jamais la lumière du soleil le temps des 30 minutes d’un disque qui manie les paradoxes à la perfection : dense mais court, s’étalant lentement mais toujours avec application, résolu à ne pas trop en dire. Aussi, les petites vignettes fugaces (Pieries Rapae, Stained Glass), comme l’apparition d’un fantôme dans le miroir, laissent place à une poignée de moments véritablement en suspension (Red Blocks, Jamaican Greek Style) où plus rien ne bouge vraiment, figé là pour l’éternité. Tout juste entrevoit-on le passé de Levantis le temps d’un Undr que n’aurait pas renié Actress il y a quelques années.

levantis_film

Sur fond d’ambient et de collages expérimentaux à la limite du field recording artificiel parfois, Levantis creuse ainsi toujours plus loin ce sillon mystico-ritualiste, fouillant son propre esprit, à la fois conscient et inconscient. Nourri des souffrances et des douleurs de son géniteur, Romantic Psychology 1 ressemble à s’y méprendre à un aperçu rapide des recoins les plus étranges de l’esprit. Après avoir dépassé un stade de désespoir assumé, la confrontation avec l’ombre donne l’impression d’avoir franchi le Styx et de se trouver de l’autre côté de la rive, vivant mais mort. À y regarder de plus près, peut-être est-ce bien Levantis qui a trouvé la clé de son œuvre musicale : creuser toujours plus profondément dans la noirceur pour parvenir à y trouver l’illumination.

Pourtant, la cohérence globale du disque ne parvient pas à effacer le sentiment d’être mis face à une ébauche noir&blanc aux détails pas toujours réellement finalisés, comme laisses tels quels, à l’abandon. Une ébauche déjà bien façonnée, emplie d’idées et de concepts puissants, mais qui n’aurait encore pas atteint ce stade de maturation, ou de décomposition en l’occurrence, à la hauteur de l’ambition que chaque morceau semble contenir; ouvrant la voie à de nouveaux univers dont l’exploration pourrait s’avérer étonnante. Une porte entrebâillée sur un nouveau terrain de jeu singulier et hybride, où les couleurs pâles et tristes semblent surgir sans qu’on s’y attendre, par petites touches.

Fort de ce « 1 » qui rassure autant qu’il intrigue. Levantis dépose ainsi les fondations de ce qu’il devrait pouvoir développer sur de futurs épisodes probablement passionnants. De nouveaux développements qui verront, nous l’espérons, l’hôte franchir définitivement le cap de cette noirceur assumée pour se laisser définitivement aller à l’empoisonnement lent et volontaire, se délectant de cet instant d’abandon complet où l’on hésite entre s’endormir et proposer à son cœur de cesser de battre définitivement.

Audio

Tracklist

Levantis – Romantic Psychology (Technicolour / Ninja Tune, 30 octobre 2015)

01. Exploding Boxes
02. Red Blocks
03. Yogurt
04. Pieris Rapae
05. Undr
06. Stained Glass
07. Altered Anthem
08. Colour
09. Whispering Sky
10. Jamaican Greek Style
11. Slow Electronic Beat with Colour