L’album est-il le meilleur format d’écoute musicale ?

Ces dernières années, et avec la spécialisation des publics de la musique, le format « album » (et par extension EP) s’est imposé comme unique format légitime d’écoute et de consommation musicales. Cela s’est notamment vu l’année dernière quand le magazine Elle a sorti un article sur le « slow listening » et que tout Twitter est monté sur ses grands chevaux – une fois n’est pas coutume -, s’indignant que ce monde mainstream ne découvre qu’en 2017 l’intérêt d’écouter des albums entiers, rappelant au demeurant qu’elles et eux le savaient déjà.

Avec la démocratisation du téléchargement illégal et le développement d’internet, les publics de la musique se sont beaucoup transformés et se sont notamment considérablement spécialisés, brouillant désormais les lignes entre les notions d’amateur et d’expert. Là où avant les années 2000 il fallait se déplacer pour bénéficier des conseils et des recommandations du disquaire ou discothécaire, créant de grandes inégalités géographiques au passage, on a maintenant accès à plus ou moins toute la musique chez soi, depuis son ordinateur, ainsi qu’à de nombreuses ressources extra-musicales avec la presse, Wikipédia, etc. Aussi, acheter les CD ou vinyles coûte beaucoup d’argent et prend de la place, il était donc impossible de connaître et d’écouter autant de musique que le permettent aujourd’hui le téléchargement (illégal comme légal) ainsi que le streaming.

Ce tout nouvel accès à plus ou moins toute la musique du monde a permis aux publics de la musique de se spécialiser très vite, et a précipité l’émergence de ce nouveau statut, que nous appellerons les amateurs/experts et amatrices/expertes, ou AE parce c’est moins long.  Les AE sont donc des amateurs de musique, en ce sens qu’ils ne sont pas professionnels : ils n’ont pas nécessairement de diplômes liés à la musique, ou ne travaillent pas forcément dans ce milieu, et ne sont pas toujours musiciens eux-mêmes. Pourtant, ils connaissent aussi bien que ces derniers la musique, ses différents courants, son histoire, en tout cas dans les genres musicaux qui les intéressent.

Il se trouve que quand les AE parlent de musique, ils le font le plus souvent en terme d’albums. Et si l’album est le format d’écoute le plus légitime, alors le vinyle en est sûrement le support légitime. Les AE écoutent beaucoup de vinyles, sûrement parce que le vinyle a la réputation d’être le meilleur format d’écoute (spoiler : ce n’est pas le cas, le vinyle est plein de bruits parasites). Or le fait est qu’il est compliqué, voire très chiant, de changer de track sur vinyle, qui est donc clairement fait pour coller au format album. On ne se lève pas toutes les cinq minutes pour changer de morceau et, si on le fait, le résultat est toujours plus ou moins approximatif, quasiment impossible de tomber du premier coup entre deux morceaux sans perdre une seconde. Ecoutant beaucoup de vinyles, il est logique que le public spécialisé de la musique la pense principalement en terme d’albums. La façon dont on écoute la musique et le support qu’on choisit, s’ils peuvent paraître anodin, pourtant déterminent beaucoup la façon dont on va penser et envisager la musique.

Si l’album est le principal format légitime d’écoute, c’est probablement dû aussi au temps consacré qu’il nécessite. Ecouter un album, ça prend du temps, en général entre trente et cinquante minutes, et exige donc un certain temps consacré. Or, si les AE dédient beaucoup de temps à la musique, plusieurs heures par jour pour certains, ils ne peuvent souvent pas s’y vouer entièrement et uniquement, et vont le faire en travaillant, marchant, etc. C’est là que la cohérence de la curation des albums devient presque nécessaire puisque changer de morceau toutes les trois minutes n’est pas possible. Même si on choisit d’écouter une playlist personnelle par exemple, le manque de cohérence entre les morceaux peut se révéler très distrayant. L’album, au contraire, permet de se laisser porter mais ne requiert pas autant d’attention. En ce sens, parler de musique en termes d’albums, c’est aussi montrer le temps qu’on consacre à la musique et insister sur la place que celle-ci occupe dans notre vie.

Mais penser la musique en terme d’albums, c’est aussi et surtout montrer un rejet du mainstream. Là où l’industrie musicale a pour habitude de miser sur les singles, écouter les albums entiers montre qu’on veut aller au-delà, et se donner l’impression d’une connaissance moins partielle de la musique. Etant donné que la musique est le plus souvent promue par les singles, le public mainstream va effectivement souvent s’y arrêter puisqu’il n’a pas d’intérêt à creuser le sujet plus que ça. Ecouter l’album entier, le connaître et en parler, c’est donc se détacher du public mainstream, avoir des pratiques et un discours en opposition à ce dernier.

Si le single est le plus souvent mis en avant, c’est qu’il est censé être plus catchy, plus facile, efficace et accessible. Il faut donc souvent connaître la musique, en comprendre les codes pour avoir un accès culturel à tout un album, en plus de l’envie d’y consacrer du temps.

L’album, au-delà d’un simple format de diffusion et de consommation de la musique, est un outil de distinction sociale. Il sert aux AE à se distinguer d’un monde mainstream qu’ils rejettent, de séparer clairement le légitime et le vulgaire. Or, comme tous les mécanismes de distinction sociale, celui-ci instaure une domination d’une catégorie de population sur une autre et se doit donc d’être déconstruit, autant que possible. Bien sûr, il n’y a aucun mal à écouter des albums ou à préférer ce format. Mais aucune pratique ne peut être considérée en dehors de son contexte social, et la façon dont on consomme et écoute la musique forge notre façon d’en parler, mais aussi de la penser. Et c’est bien là que la distinction opère sa domination.

Les milieux de la musique sont des milieux assez compétitifs et, disons-le, un peu pourris parfois. Heureusement, il n’y a pas qu’une façon d’aimer la musique ni de la connaître. Les milieux de la musique ont parfois tendance à privilégier la quantité à la qualité, et il n’est pas rare d’être jugé sur la quantité d’artistes, et de leurs albums, qu’on connaît. Déconstruire cette idée, c’est aussi peut-être reconnecter avec l’émotion, écouter une chanson cent fois de suite pour ressentir cette même émotion encore et encore. L’approche de la musique n’a pas à être nécessairement froide et clinique, elle n’est pas un savoir. Qui est-on pour dire qu’on s’y connaît plus parce qu’on connaît par coeur la tracklist de cent albums que si on connaît par coeur chaque note d’une seule et même chanson ? En se spécialisant, on dirait que que le public de la musique ait parfois oublié les raisons premières qui l’ont mené ici. Déconstruire l’idée que l’album est le seul format légitime d’écoute permettrait peut-être alors de rendre ce milieu pourri un poil plus sympa, mais aussi plus varié dans ses pratiques, dans ses façons se s’envisager lui-même et dans le regard qu’il pose sur la musique elle-même, et donc forcément beaucoup plus intéressant.

Et finalement dans tout ça, l’oeuvre, c’est l’album ou la chanson ? Il n’est évidemment pas possible de répondre à cette question de manière définitive, mais il reste intéressant de la poser. Un album peut être considéré comme une somme de chansons, à la manière d’un recueil de poème. Mais il est aussi une oeuvre à part entière, un moment de musique, une seule et même entité. Cet aspect est encore plus fort dans les musiques électroniques, dont les morceaux se suivent sans pause, comme Street Horrrsing de Fuck Buttons par exemple, où si chaque piste a son propre titre, l’album peut être envisagé un seul et même morceau, il n’y a pas de frontière claire entre les tracks : à la fin de chacune, on entend déjà le début de la suivante. Si on considère que l’album est l’oeuvre, alors sa curation est primordiale. Mais souvent, l’ordre de l’album, travaillé, pensé, n’est pas le même que celui des setlists en live. L’oeuvre pure, serait-elle donc le morceau ?

Si la tracklist d’un album est souvent différente de la setlist en live, c’est aussi parce que ce sont deux exercices très différents. Elaborer la tracklist d’un album est un travail artistique, elle est vectrice de sens. Mais si elle est vectrice de sens, elle ne l’est que dans un contexte précis : l’album est fait pour être écouté chez soi, ou en marchant (dans la plupart des cas), et permet donc à l’auditeur de continuer ses activités. En revanche, ce n’est pas le cas de la setlist, et c’est sûrement ce qui explique qu’elle soit si souvent différente : le groupe ou l’artiste doit garder l’attention d’un public qui est voué à écouter la musique, qui est souvent debout, etc. La tracklist et la setlist sont donc deux travaux artistiques de manière égale, mais qui ont chacune leurs propres contraintes et enjeux. Le fait qu’elle diffère ne veut pas dire que l’ordre des morceaux est interchangeable, qu’il n’a pas d’importance ou que leur curation ne relève pas de l’artistique.

Cependant, la cohérence de l’album ne devrait pas faire d’ombre à l’intensité de la chanson. La chanson, en raison de sa durée, facilite une connaissance parfaite, exacte, et offre une expérience émotionnelle éphémère qui, si elle a moins le temps d’installer une atmosphère, n’en est que plus forte. La chanson permet moins de continuer ses activités pendant l’écoute, elle requiert donc une attention complète. Qu’il s’agisse d’énormes tubes pop ou de dark folk obscure et pointue, son format est pensé pour retenir l’attention quand elle est écoutée indépendamment de l’album auquel elle appartient. L’essence de l’album réside dans la curation et la somme de ses chansons, et s’il éclaire chacune d’elles d’un nouveau sens, chaque morceau a son existence propre une fois sortie de ce contexte.

Il n’y a pas de bonne façon d’écouter de la musique, de l’aimer, de la connaître ou de la penser.