On sait que Koudlam est un peu notre Icône Française. Inclassable à bien des titres, il peut a peu près tout se permettre. D’ailleurs, il se permet tout. On avait Jean-Michel Jarre, maintenant on a Koudlam. Bon, je vous laisse apprécier l’évolution. Le truc c’est que quand j’ai vu Koudlam pour la première fois sur scène en 2008, j’ai su qu’il se passait un truc tellement fort et incroyable qu’au bout de deux heures trente de live, où il a fini à genoux je me suis dit que si je devais devenir un jour fan d’un groupe en particulier, ce serait Koudlam. Depuis, on peut dire que Koudlam constitue une bonne partie de mes écoutes attentives et attendues.

Déjà il y avait eu Koudlam et Cyprien Gaillard, et maintenant il y a Benidorm Dream. C’est très simple : c’est un opéra rock romanesque en one man band. Je ne reviendrai pas sur la fiction de la chambre d’hôtel, prostré, les stores baissés. Ce type invente une fiction tellement pertinente qu’il faut sans doute la laisser de côté pour parler de cet album. Et puis on sait à quel point, parfois, Koudlam peut évoquer la figure de Don Quichotte, seul contre vents et marées, tantôt originaire d’Ethiopie, tantôt du Mexique…

Il y a donc eu Koudlam et Cyprien Gaillard, Nowhere, Art Basel, et les lives à Moscou, Goodbye et un EP. Maintenant il y a Benidorm Dream. Voilà donc Koudlam qui s’attaque à un opéra rock, les rumeurs les plus folles avaient circulé, des collaborations avec Christophe ou Jean-Michel Jarre (sic !), et voilà où on se retrouve… Un opéra rock, en tout cas une sorte d’opéra rock. Un tissu de morceaux cohérents qui racontent un truc assez peu identifiable. Les quatre titres de l’EP sorti à la rentrée sont présents sur l’album, et judicieusement montés dans l’ensemble.

Koudlam

Dans Benidorm Dream, on entend des bruits d’ascenseur, des bruits de foules lointaines, du gabber balearic, des balades épiques, des folk songs US dignes des meilleurs routiers de la route 66, du r’n’b autotuné, du hip-hop acide house, des bruits de clavecins, d’aigles et de grillons, des guitares, des bruits de portes, de barillets et ce genre de choses. Bref, ça parle de randonnées dans le massif alpin, de la société, de sommeil inconscient. Ça parle aussi de dystopie, mais une dystopie très grise et presque joyeuse, seulement presque.

David Evrard, dans Spirit Of Ecstasy, parle de « psychédélisme gris » ; ça irait plutôt bien au fond comme commentaire à cet album. Koudlam sort un opéra rock, ode au psychédélisme gris. Benidorm Dream, c’est un opéra rock de quand la fête est finie. On se souvient fort, on a des souvenirs lointains et un peu sourds, mais on n’est qu’à moitié éveillé. C’est un album aux yeux mi-clos, dans la somnole. Les somnoles tristes d’un synthé qui déraille.On ne sait pas si on se souvient d’une fête triste, d’un spring break manqué, ou si on fantasme une fête future et angoissante.

Benidorm Dream, c’est aussi un voyage en train de nuit dans les villes-dortoirs les plus sordides où, de la fenêtre, quand le réveil s’entrechoque avec la voie ferrée, on voit au loin les lasers du Top Club. C’est profondément mélancolique, comme opéra. Ça raconte au fond les bruits sourds, ce qui est révolu mais qu’on entend au loin. Ou alors peut-être ce qu’on préfère contempler de loin, dont on se souvient et que dans le même temps on imagine. On fantasme à Benidorm Dream.

Mais c’est un bon dieu d’opéra rock comme personne n’en fait plus ou n’en a jamais fait, exception faite à l’album mystico-lumineux de William Sheller, Lux AeternaBenidorm Dream ressemble à une construction mentale du bruit sourd de dehors. Halluciné, triste et plein de lumières qui clignotent. Le tout finissant dans une fresque assez épique et nostalgique d’une bonne douzaine de minutes.

En fait, à l’écoute de Benidorm Dream, on a l’impression, peut-être, d’écouter un album assez littéraire, en tout cas très narratif. Mais c’est une narration aussi très incertaine : il y a les codes d’une musique de boîte de nuit sur certains morceaux, sur d’autres les codes de classiques de la pop, des sonorités aussi qui évoquent le gabber ou les musiques « acid ». Dessus, Koudlam insère des bruitages, du chant plus ou moins autotuné, plus ou moins désespéré. Il y a d’autres voix aussi en surimpression. C’est assez fascinant comme dans cet opus, il y a une construction particulière tout en évocation de telle ou telle symbolique auditive. Un opéra rock en tant que Benidorm Dream construit un véritable récit, manqué ou non, là au fond n’est pas la question. Ce qui est intéressant peut-être avec Koudlam, c’est qu’il ose tout, le pire potache comme l’arrangement précieux. Gabber balearic contre fresque épique.

Je vous laisse vous perdre entre Transperu et Tycoon Love, ou tout entier dans le Benidorm Dream. La pluie tape contre les vitres, et vous vous souvenez encore encore et encore qu’on vit dans un monde dégueulasse. Surtout la nuit. Mais c’est assez beau, même si c’est surtout très gris, malgré les lasers qui clignotent.

Aurèle NOURISSON

Audio

Tracklisting

Koudlam – Benidorm Dream (Pan European Recording, 13 octobre 2014)

01. Ouverture
02. Negative Creep
03. Benidorm Dream
04. Driving My Own Condor At Night Over The Whole Crap
05. Transperu
06. Tycoon of Love
07. The Landsc Apes
08. Stoned
09. The Chinese Gig
10. All for Nothing
11. The Magnificient Bukkake (1756-1785)
12. Garden
13. Nostalgia

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