C’est dans les œuvres concepts que la musique concrète lève chastement mais le plus ouvertement le voile sur sa poésie abstraite, détachée de toute figuration prosaïque et renvoyant à cet appendice immatériel inné à l’être humain depuis le développement de son hippocampe: la mémoire, et notamment ici sa charge émotive. En s’appuyant sur le contexte du classique de la littérature allemande La Montagne Magique de Thomas Mann, le trio électroacoustique se fait le vecteur d’une scénographie cognitive autour d’un lieu et d’une époque qui ne parleront à la génération de ses auteurs qu’à travers le prisme d’une mémoire associative mêlant footages de films classiques et cartes postales de brocante.

Il y a dans ces 49 minutes et quelques de panorama délavé une saveur nostalgique réinterprétée par trois performers qui lisent de leurs pratiques musicales contemporaines la mémoire de leur hérédité. Kassel Jaeger, ingénieur du Groupe de Recherches Musicales, Stephan Mathieu, prolifique auteur d’ambient dronienne, et Akira Rabelais, compositeur et développeur de filtres logiciels expérimentaux, revisitent dans un album monolithique et thématisé la valeur de la suggestion mémorielle et du détail émotionnel. La saveur du grain l’y dispute au suspens du bruit blanc tandis qu’un field recording pastoral sur fond d’incisions acousmatiques vient enrichir une ambient à la malléabilité exploitée sur la longueur. L’ambiance ne se lit pas mais se devine, à l’image en filigrane d’un souvenir dont on retiendra davantage les sensations que la perception.

Audio

Kassel Jaeger, Stephan Mathieu, Akira Rabelais – Zauberberg, extrait (23 février 2016, Shelter Press)