Un phare déchirant de son intense faisceau lumineux l’obscurité d’une mer tumultueuse, où la violence du vent arrache à la cime des vagues, noires et menaçantes, de luminescents tourbillons d’embruns. Si l’ère digitale a trop souvent tendance à réduire l’artwork des disques qu’elle promeut à sa portion congrue, celle de We Must Become The Pitiless Censors Of Ourselves n’en demeure pas moins évocatrice de la dimension prise par les combats entonnés par un John Maus lucide sur l’avanie que traverse son époque, noyée dans l’indigence intellectuelle d’une injustice généralisée et acceptée passivement comme telle. Philosophe de formation et détenteur d’un doctorat en sciences politiques, l’homme refuse de passer sous les Fourches Caudines d’un tel mantra fataliste et ne peut s’empêcher de souligner l’acuité du mythe de la caverne tout en citant à tout va celui de Sisyphe, à l’endroit d’auditeurs qu’il espère voir lutter pour comprendre le monde et briser les chaînes désormais inhumaines de la sur-communication. Il déclame et intitule ainsi son troisième album Nous devons devenir nos propres et impitoyables censeurs. Soit l’arrêt immédiat du verbiage inutile et d’une logorrhée maladive comme seul abécédaire de nos invectives et rengaines personnelles à l’encontre d’un pouvoir infantilisant – réprimandant plus qu’il n’impulse – et d’une moralité harassante, étouffant d’idées préconçues la diversité humaine. Place aux actes pour le citoyen, à l’œuvre parfaite et nécessaire pour l’artiste, dans l’obligation de concevoir, par son travail, un monde meilleur. En ce sens, confronté à son propre impératif catégorique, John Maus crache d’emblée dans la soupe : ce troisième album, à ses yeux, est un échec. Pourtant – et même en habituant notre écoute enthousiasmée à l’obscurité délétère qui l’habite – une certitude se dégage : We Must Become The Pitiless Censors Of Ourselves dans sa complexité, sa distance et sa concision s’avère prendre les atours d’un véritable coup de maître.


John Maus, trente-et-un ans, physique d’éphèbe taillé dans le roc, est, comme un anti-symbole, originaire de la ville d’Austin, ne comptant que vingt mille âmes et se situant aux confins d’un Minnesota perdu dans le Middle West. A mille lieues donc de la désormais Mecque indie subjuguant chaque année le commun des mortels par son festival South by Southwest (SXSW). Préférant confronter l’essence punk à la grandiloquence de la musique baroque et aux pulsations synthétiques moroderiennes, l’homme qui faisait partie du Haunted Graffiti d’Ariel Pink jusqu’en 2006 – participant aux albums Underground et Loverboy de celui-ci – et qui traîna ses guêtres en compagnie de Gary War ou Panda Bear, nage sciemment à contre-courant des sonorités de son temps, empêtrées dans les arcanes de productions emphatiques. Bidouillant seul, dès son plus jeune âge, ses claviers analogiques, John Maus ne se résout à une carrière solo qu’à partir de 2006 avec Songs, véritable exégèse crasseuse de ses divagations solitaires passées. Paru l’année suivante, Love is Real (2007) place la barre autrement plus haute tant sur la forme que le fond, exaltant, à l’aune de mélodies indélébiles, la puissance de la foi à l’encontre de l’ordre établi, soit la grandeur de l’idée en négatif de l’intérêt matériel. Sorti le 27 juin dernier sur le label Upset The Rhythm, We Must Become The Pitiless Censors Of Ourselves se pose en digne et lointain successeur de Love is Real, presque quatre ans s’étant écoulés depuis, prêchant, sur le registre de l’incantation et de l’émotion, la nécessaire poésie du combat. Passé l’introductif et vaporeux Streetlight, où seule une basse mate et ronde brise la glace de claviers frigorifiés, Quantum Leap embrase, de son chant habité et de ses nappes synthétiques, les feux d’une résistance plus tard avivée par le diptyque baroque Keep Pushing On / The Crucifix, le cadencé Matter Of Fact et le conclusif et conquérant Believer, clé de voûte d’un album pétri de réverbérations et de delay. Tutoyant la perfection syntaxique, les ballades Hey Moon, relecture en duo d’un morceau de la Suédoise Molly Nilson (lire) avec… Molly Nilson, et Cop Killer, sombre oraison anarchiste (Kill every cop in sight / Offense the law), donnent un tour poignant et imparable à un disque confirmant bien au-delà de nos humbles espérances, la beauté tragique du songwriting d’un John Maus sincère jusqu’à l’os.

Seulement flanqué sur scène de son Roland 404 et d’un micro sans pied, avec lequel il se frappe compulsivement la poitrine, l’attrait irrésistible et magnétique que dégage sa performance scénique tient – outre ses compositions charriant gothique et lo-fi d’un même élan – à la conviction frustre de son interprétation, totale, physique et éprouvante. La preuve par l’image, lors de son unique concert parisien à la Flèche d’Or le 2 avril dernier.

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Audio

Tracklist

John Maus – We Must Become The Pitiless Censors Of Ourselves (Upset the Rythm, 2011)

01. Streetlight
02. Quantum Leap
03. …And The Rain
04. Hey Moon
05. Keep Pushing On
06. The Crucifix
07. Head For The Country
08. Cop Killer
09. Matter Of Fact
10. We Can Breakthrough
11. Believer