De ces entités qui poussent à la fascination, HTRK (prononcez Hate Rock) aura su pousser les limites de l’ensorcellement jusqu’à la névrose. Si l’on restait subjugué par le très troublant et quelque peu misanthropique Marry Me Tonight, on attendait avec une complaisance malsaine et insatiable la suite des aventures de ce trio émergé dans le sillon de The Devastations. S’enrobant d’un voile noir, simulant la tragédie, le groupe est bien vite rattrapé par la réalité lorsque le bassiste Sean Stewart décide de mettre fin à ses jours une sombre nuit du printemps 2010. Si l’histoire aurait pu s’arrêter là, Work (Work Work) apparaît comme le témoignage putride et fantomatique de deux créatures livrées à leurs démons. Un recueil de berceuses électro-noisy incitant Eros et Thanatos à se dévorer l’un l’autre jusqu’à atteindre la paix de l’âme. Un cri sourd qui résonne dans nos têtes inlassablement.

Album fédérateur bien que toujours mésestimé, Marry Me Tonight aura eu un impact certain sur une poignée de ses contemporains. C’est d’ailleurs le cas du producteur Karl O’Connor (Régis) qui classera le LP parmi l’une de ses influences majeures de l’année 2009 et qui le poussera à réorienter l’activité de son label techno Downwards vers des sonorités plus abstraites. C’est aussi le cas de l’actrice Sasha Grey, qui cite allégrement HTRK comme référence à son propre groupe, aTELECINE. Et bien que depuis 2006, nous ayons pu subir l’émergence de la witch-house et la démocratisation de la minimal-wave, ces Australiens d’origine ont su se démarquer par un sens de la dramaturgie en soit tout logique et se constituer une grammaire musicale aux antipodes des poncifs du genre. Ice Eyes Eis, lente introduction abyssale psalmodiée en allemand invite à la contemplation des ténèbres avant de se laisser happer par la ballade langoureusement synthétique So Glo, slow neurasthénique ballotté de battements métalliques. Poison, nervure perfide dont la structure narrative semble se calquer sur les mouvements du Reptile de Nine Inch Nails, dont le venin s’engouffre languissamment dans nos artères, saisissant à la gorge jusqu’à la suffocation. Le timbre autrefois monocorde de Jonnine Standish se fait caressant comme du velours, glissant à nos oreilles comme le miel imbibant du fil barbelé. Pas besoin de pousser les bpm pour sentir la violence, elle est omniprésente tout au long de l’album. Eat Yr Heart en est l’exemple parfait. La stimulation de l’amour passionnel, l’ivresse de cet état furieux, le goût de la chair exalté par une exquise vibration électrique s’insurgeant impétueusement avant de retomber à l’instant de l’orgasme, vous laissant sans vie, au bord du vide. Et que dire de Bendin’, joyaux dub noirâtre remuant les intestins, berceuse insidieuse puant la sueur et la cyprine maculées sur le corps après le coït. Work (Work Work) est d’une beauté maladive, funeste, presque pornographique, mais dont on n’arrive à se détacher. La carcasse d’une épave d’où nous proviendraient les bruits de tôle froissée et les rêves oubliés d’amants déchirés.
Avec cet album aussi oppressant que désespéré, HTRK enfonce un peu plus le clou du radicalisme avant-gardiste. Et pourtant, difficile de ne pas sombrer dans les méandres pernicieux de cette perle de jais dont le minimalisme laisse pourtant entrevoir une richesse asphyxiante. Un fantasme couché sur disque dont on a bien du mal à se débarrasser.

Audio

Tracklist

HTRK – Work (Work Work) (Ghostly International, 2011)

01. Ice Eyes Eis
02. Slo Glo
03. Eat Yr Heart
04. Bendin’
05. Skinny
06. Syntheik
07. Poison
08. Work That Body
09. Love Triangle
10. Body Double