Holy Strays l’interview

LOW01Observer un artiste éclore et se métamorphoser n’est pas rien. C’est même captivant. De son premier concert solo à aujourd’hui, Sébastien Forrester, du haut de ses 23 ans, a déjà fait avec Holy Strays un bout de chemin sous nos yeux ébahis (voir). À l’heure où sort son second EP Chasm via Demand Vinyl – subdivision de Something in Construction – et où il s’apprête à prendre la route à l’occasion de deux mini-tournées successives avec Cankun et Robedoor – dont une date à Paris le 25 octobre prochain au Garage MU (Event) – puis Suuns, le timide mais volubile jeune homme a accepté le principe d’une entrevue fleuve avec quelqu’un le connaissant bien, Dom Tr, instigateur du label Fin de Siècle. Ce dernier, qui a récemment sorti le premier EP de MILAN (lire) – projet parallèle à Holy Strays – , l’amène à revenir sur ses débuts, son premier cap franchi – avec la sortie du 7″ Christabell – , à évoquer le présent avec son second EP paru le 15 octobre dernier, puis à se projeter dans un proche futur où l’album taraude et semble se profiler. Celui que l’on compare à Forest Swords – peut-être à tort, sans doute à raison – en profite pour nous révéler en exclusivité, en plus du streaming intégral de Chasm en fin d’article, sa toute première vidéo dédiée à l’envoûtante Serenade.

Vidéo (PREMIERE)

Interview

IMG_2761Comment tu perçois l’évolution du projet Holy Strays dernièrement ? Il se dégage une espèce de personnalité singulière au-delà de la musique, mais comment tu positionnes ce que tu fais avec Holy Strays par rapport à tes envies en tant que musicien ?

Holy Strays est avant tout un laboratoire d’idées. Le projet est né dans cet esprit et je fonctionne depuis par étapes. Il y a d’abord eu Hyperion, une K7 de démos sur Not Not Fun, qui n’était pas vraiment censée sortir à l’origine. Je considérais plutôt ces morceaux comme des esquisses – enregistrées dans ma salle de bain avec un micro USB ! – mais NNF m’a encouragé à les sortir. C’était extrêmement lo-fi, davantage des maquettes, finalement. J’ai rapidement enchaîné avec le single Enlightenment/Phrenesia en 2011, qui a marqué une nouvelle étape dans la mesure où j’ai réellement commencé à apprendre à produire à ce moment-là… Ces nouvelles méthodes m’ont permis de créer ces deux morceaux très différents. Je pense pouvoir dire que je me cherchais encore musicalement. Holy Strays est un atelier de création, sans limitation, la musique peut donc évoluer et se positionner de manière très différente en peu de temps.

Du coup, tu n’as pas vraiment de plan particulier pour l’évolution du projet ?

Mon unique projet aujourd’hui est de le mener à bien sur le long terme, d’en faire quelque chose de plus sérieux – d’un point de vue technique et artistique – et de sortir des disques, de collaborer avec d’autres, de jouer encore et encore. D’apprendre sur moi-même et d’apprendre la musique. Je viens de terminer mes études, c’est un nouveau palier franchi. J’ai déjà beaucoup de chance d’avoir autour de moi un agent, un manager, des labels avec qui je collabore, un bon suivi, pas mal de dates à venir… Je veux simplement faire de la musique et continuer le plus longtemps possible.

D’ailleurs, comment tu expliques le fait que tu fasses partie de ces musiciens qui ont vite été repérés et suivis ? Des gens talentueux, avec une idée différente, il y en a beaucoup… Tu te demandes parfois pourquoi c’est tombé sur toi ?

Je pense que je suis arrivé sur Not Not Fun au bon moment. C’était un peu l’âge d’or du label, au niveau de mes goûts personnels, il y a deux ans et demi ou trois ans. La grande époque du Heavy Deeds de Sun Araw, du Raiders de Robedoor, la période à laquelle Pocahaunted a pris une direction plus funk… Ce contexte a eu beaucoup d’influence sur les débuts de Holy Strays. Heavy Deeds est le disque qui m’a incité à envoyer mes maquettes à Not Not Fun. Je ne connaissais pas du tout la sphère indé/expé. J’ai du découvrir Deerhunter, Health vers la fin 2010… J’avais à peine débuté le projet mais ces groupes m’ont donné envie de tenter quelque chose.

Tu as très vite embrayé sur du concret suite à ça.

J’ai enregistré les maquettes qui constituent Hyperion en moins de trois mois, courant 2010. Je les ai envoyées à Britt et Amanda Brown qui m’ont beaucoup soutenu, la K7 est sortie en juin, elle a été sold out en un peu plus d’une semaine mais n’a eu presque aucun retentissement en France. C’était très confidentiel, quelques blogs de K7 en ont parlé mais c’est à peu près tout. Suite à ça, il y a eu une période de gestation durant laquelle j’ai testé différentes choses, j’ai commencé à acheter du matériel pour voir ce que je pouvais en faire. Je me suis retrouvé à écrire énormément de morceaux, 10 000 esquisses que je conserve, que je ne réutiliserai probablement pas et dont j’ai perdu la plupart – crashes de dd après crashes de dd, car la technologie ne me réussit pas… J’ai terminé le premier single Enlightenment/Phrenesia à ce moment-là. Il est sorti un an après.

D’ailleurs, tu es un musicien qui retravaille beaucoup les choses et qui prend son temps pour construire ce qu’il sort. Quatre morceaux sur deux disques sont sortis à ce jour en à peu près trois ans. C’est un rendement très intéressant quand on voit ce que ça t’a apporté en terme d’exposition et d’ouverture du projet de Holy Strays vers un public un peu plus large. Tout de suite, l’image que ta musique a dégagé a séduit les gens.

Oui, et c’est pour cette raison que je parle beaucoup de chance, au-delà du travail. Mais je ne l’explique pas trop. Encore une fois, je pense que je suis arrivé sur NNF à la bonne période. J’étais le seul Français, avec Maxime de High Wolf, à avoir été signé par le label, mais il véhiculait une image plus mystérieuse, on ne savait pas trop d’où il venait. On pensait souvent qu’il était du Brésil ou d’Amérique latine… Mon origine a certainement dû me servir. NNF commençait alors à s’éloigner de sa mouvance drone pour se diriger vers une musique plus rythmique, plus dansante. Ensuite est arrivé Cankun, et avec High Wolf, on nous a rassemblés sous une espèce d’étiquette commune – même si les projets sont très différents.

Je crois qu’à un moment donné, beaucoup d’irrationnel s’est glissé là-dedans et a porté ta musique.

Oui, certainement. Un peu de mystère aussi. Pourtant, la direction artistique a beaucoup évolué. Visuellement, je ne me suis jamais imposé quoi que ce soit, tout est venu naturellement. Je veux que l’esthétique reflète la musique…

Tu as quand même mis un point d’honneur à pas mal tourner, pour que ton nom circule, afin de te rendre visible et d’exister au-delà de ce mystère dont tu parles.

J’ai toujours beaucoup joué dans des groupes, sur scène en tant que batteur. J’aime la musique et j’aime la pratiquer. J’ai tout de suite eu envie – avec ma pédale de looper et mon unique clavier – d’essayer de reproduire ces morceaux en concert. Lors de mon premier live à Lyon avec High Wolf et Sun Araw, j’avais préparé trois morceaux, j’ai du en jouer six, j’ai beaucoup improvisé, c’était sûrement l’un de mes sets les plus créatifs d’ailleurs. Le plus stressant aussi ! Le passage à la scène est un cap, surtout pour un projet solo. L’une des trois pièces improvisées était Phrenesia. Je ne me reconnais pas forcément dans ces morceaux aujourd’hui mais ils ont une valeur symbolique à mes yeux.

On t’a vite assimilé à une mouvance qui n’existait en fait pas réellement. Tu dis être un peu éloigné de ce que tu faisais sur ta première K7 ou sur le single. Mais qu’est-ce qui te correspond davantage selon toi, aujourd’hui ?

Je n’ai pas l’impression que la musique ait tant évolué. Sur la première K7, il y a aussi énormément de rythmiques, la plupart des boucles sont jouées, du début à la fin des morceaux. C’est assez squelettique, brut et minimaliste. J’essaie par exemple de conserver cet aspect en live aujourd’hui… Des fragments de rythmiques que je peux activer et enrichir. Le son s’est beaucoup assaini, c’est certain ; il s’agit plutôt d’un apprentissage du mix et du traitement des instruments, techniquement parlant. Je n’entends pas être ingé son mais j’aimerais que la technologie puisse servir mes ambitions musicales et artistiques. C’est aussi pour ça que j’ai sorti peu de choses, il était nécessaire que j’apprenne. L’écriture et la composition ont pu évoluer grâce à mes découvertes.

Assez rapidement, j’ai réalisé qu’il existait autour de nous bon nombre de petits labels noise/expé indépendants, qui sortent des K7 ou des disques en masse. C’est hyper intéressant, mais cela ne correspond pas forcément à ma vision de la musique. Tout est bon à être enregistré – j’enregistre moi-même énormément d’improvisations qui me resservent par la suite, que je séquence, que je retravaille – mais je pense que tout n’est en revanche pas bon à sortir. J’ai réalisé que je préférais sélectionner, ne pas précipiter les choses. Je suis peut-être resté bloqué sur un modèle qui n’est plus en phase avec l’industrie actuelle, où tout va très vite. À l’ère digitale, tout le monde peut sortir une profusion de disques, mais j’ai tout de suite su que ce ne serait pas pour moi.

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C’est assez cohérent avec l’autre côté de ce qui se dégage du personnage. Un mélange d’époques dans tes références musicales, tes inspirations, qui se situent davantage il y a vingt, trente ou quarante ans, même au-delà. Ton inspiration est autant dans les années cinquante qu’aujourd’hui. Pas forcément dans la forme mais plutôt dans l’état d’esprit, dans la manière de penser la musique. On retrouve une forme de spontanéité. Très honnêtement, j’ai du mal à te positionner musicalement, du coup je ne l’explique que comme ça.

J’ai voulu mener de front la fac et le conservatoire à fond, j’ai toujours eu pas mal de contraintes, elles m’ont obligé à prendre mon temps, à découvrir et expérimenter. J’ai une sorte d’éthique de travail et d’approfondissement – en toute humilité ! – qui me correspond bien. Si la composition est plutôt spontanée et immédiate, l’enregistrement et le travail de production, d’arrangement, de mix, peuvent me prendre plusieurs mois.

Je ne me suis jamais réellement posé la question des influences, d’un point de vue musical… Mais je peux comprendre que tu aies du mal à me positionner, car je ne me positionne pas moi-même. Le public qui écoute Holy Strays a beaucoup évolué en deux ans. Au départ, je me situais dans la masse des sorties DIY underground, j’apparaissais sur quelques blogs de K7 noise/free music/art rock relatifs à la scène californienne et américaine, un réseau dont j’ai bénéficié avec NNF. Avec la sortie du single sur Morning Ritual, d’autres médias, plus généralistes, s’y sont intéressés, j’ai eu à nouveau beaucoup de chance. De nombreux groupes alternatifs US ont eu une trajectoire similaire ces dernières années.

Oui une forme de continuation logique après avoir percé grâce à Christabell il y a un an. D’ailleurs, est-ce que le fait d’avoir joué le rôle du petit Français pour les US, et à l’inverse le fait d’être venu de l’univers anglo-saxon pour les Français, cette forme d’échange, a été déterminant dans ta trajectoire ? Si tu avais sorti la même musique sur un label français, est-ce que tu crois que tu aurais eu la même chose ?

Pour moi c’est l’une des premières conséquences du web. Dès la sortie de la K7 sur NNF, les médias indé ont véhiculé cette image de parisian bohème – qui ne me correspondait pas vraiment d’ailleurs, n’étant pas parisien et vivant en banlieue. Elle connotait un certain exotisme, d’un point de vue étranger, j’imagine. Elle a contribué à créer un personnage, d’autant plus qu’aucune photo ne circulait. Les gens pensaient d’ailleurs que j’étais un groupe, même plus de six mois après la sortie de la K7.

Et inversement, avec Christabell, sur un petit label anglais avec beaucoup de réseau dans la presse anglaise pro, et qui a permis aux Français toujours avides de recevoir des “conseils” du monde anglo-saxon de te découvrir à ce moment là alors que ça faisait deux ans que tu étais en live à Paris tous les mois. Ça a joué pour toi de venir par ces réseaux-là pour atterrir en France ?

Oui, indéniablement. Je pense que la presse se nourrit avant tout du vaste melting-pot de productions qui circulent au niveau international. Tout cela paraît naturel grâce à l’internet. Aujourd’hui, des groupes mexicains sortent des disques au Japon et l’on ne se pose plus la question en réalité. La notion même de contexte disparaît ; c’est un tort d’ailleurs, car elle détermine beaucoup de choses. Les médias français, tout comme les médias internationaux et les labels, prêtent attention à ce qui se passe sur la toile avant tout, sans nécessairement s’intéresser au lieu. C’est le gros inconvénient de ces réseaux mondialisés, on en oublie parfois de remarquer l’artiste émergent qui évolue dans un cercle local autour de soi, par exemple. Mais il existe des structures exemplaires qui ont su s’affranchir de ces nouvelles contraintes et qui m’inspirent beaucoup, Atelier Ciseaux, Hands in the Dark, Clapping, la Station Radar, Fin de Siècle, Desire, Svn Sns et bien d’autres… Ils ont su développer à leur manière une véritable identité autour d’une scène locale, et tisser des liens entre des artistes d’horizons divers.

Toi tu n’en souffres pas trop, au final, de cet effet pervers.

Pas du tout, j’ai très vite été propulsé dans ces réseaux dématérialisés. Je recevais des chroniques de blogueurs en Oklahoma, en Irlande. Le web a développé une forme de proximité extrême dans les modes de communication. Elle sert aussi bien la critique que la promotion, de manière très naturelle. Je lisais ces papiers comme s’ils avaient écrits à Paris !

Comment tu vois ton évolution entre le premier et le deuxième single ? Christabell, sorti en août 2012, est ton single “professionnel”, qui correspondrait à un véritable point de départ de quelque chose.

De manière rétroactive, j’ai beaucoup de mal à la concevoir. Pour moi, les idées étaient déjà présentes sur Enlightenment/Phrenesia. J’utilisais déjà discrètement ma propre voix, même si ce n’était que sur quatre phrases ou pour créer des nappes plus subtiles. Je ne connaissais pas le sampling – ne venant pas de la musique électronique – tout était traité en live, le travail de mix était quasi inexistant. Ces idées brutes se sont ensuite retrouvées sur mon deuxième single, Christabell. J’avais simplement découvert de nouveaux outils entre temps.

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Sur Christabell, les gens ont tout de suite rapproché ta musique d’une certaine forme de classe pure et de froideur qui se dégageaient des morceaux. Ce sont des mots que j’ai beaucoup vu repris un peu partout.

Je pense que la direction du projet est bien plus marquée sur Christabell, mes recherches m’ont permis de cerner le son que je souhaitais développer, qui reflétait mon environnement et mes idées de la manière la plus juste possible – même si tout s’est fait plus ou moins inconsciemment, finalement. Les deux morceaux qui composent le single sont d’ailleurs nés à des périodes différentes, mais je trouvais qu’ils se répondaient parfaitement. Dans un contexte où j’esquissais énormément, je n’arrivais pas à finir mes morceaux. Le processus d’écriture prenait énormément de temps, je rajoutais des dizaines d’éléments, des structures, des breaks, j’ajoutais et ajoutais sans cesse. À chaque fois que je m’éternisais sur un morceau, je ne parvenais jamais à le terminer. Sur Christabell j’ai choisi de réunir deux titres que j’ai fini de composer et d’écrire très rapidement, en moins d’une semaine et à six mois d’intervalle.

Je reviens sur ma question déjà posée mais à ce stade, comment peut-on définir la direction musicale de Holy Strays aujourd’hui ?

J’ai simplement envie d’explorer toutes les idées que j’ai. Avec Holy Strays, j’arrive à un moment où je ne peux pas non plus prendre n’importe quelle direction. Je comprends mieux ce que je souhaite développer aujourd’hui, un son dans la lignée de Christabell avec un accent mis sur le chant en tant que texture, un penchant pour l’incorporation de field recording et d’instruments acoustiques. Même si au final, ce disque n’était peut-être qu’une projection maladroite de l’idée que j’avais à l’époque où je l’ai enregistré.

Est-ce que ça rejoint ta position d’auditeur qui écoute beaucoup de choses différentes mais très peu de musique électronique finalement ?

Oui, très peu, j’ai écouté Aphex Twin pour la première fois le mois dernier ! J’écoute énormément de musiques traditionnelles et j’ai découvert avec Christabell le fantasme d’une espèce de folklore à mon image. Une forme de synthèse idéale et essentielle, bien qu’inatteignable. Je ressemble très certainement à n’importe quel type de 23 ans qui a grandi avec les débuts de l’Internet, mais j’ai eu de la chance de vivre au Gabon, de voyager plusieurs fois aux Caraïbes ou aux US, en suivant mes parents. La notion même de folklore et d’héritage traditionnel est devenue extrêmement importante à mes yeux. Ces voyages ont enrichi ma culture musicale mais je suis né sans folklore, sans coutumes, si ce n’est celles de nos sociétés occidentales extrêmement standardisées. J’essaie justement de les recréer par la musique.

Ça t’a poussé dans cette direction finalement, de vouloir synthétiser ces influences-là. Même si on ne le ressent pas forcément dans ta musique de manière directe à ce jour. Mais on le sent en live, où tu commences à ajouter des percussions et d’autres éléments, pour donner une autre couleur. Mais ta musique ne correspond pas toujours à ce discours là, même si en allant réécouter ensuite je comprends ce que tu expliques. Est-ce que tu cherches à illustrer ça de manière plus franche ?

Je ne suis pas un chercheur obstiné, je veux avant tout me faire plaisir. Holy Strays est une zone de liberté totale, qui me permet de jouer avec l’idée de folklore. J’ai plusieurs autres projets, avec le conservatoire, des groupes bebop ou free jazz notamment. Je suis aussi batteur dans le duo MILAN, plus rock, aux influences dub, avec lequel j’ai sorti le single Versions en mai dernier, et quelques autres collaborations me permettent d’explorer des choses radicalement différentes. Je n’ai pas vraiment envie de synthétiser un éventail d’influences aussi large avec Holy Strays. J’ai peur de tomber dans la juxtaposition artificielle donc je préfère ne pas y penser.

J’ai découvert Four Tet très récemment, les morceaux que j’aime le moins sont ceux sur lesquels on remarque qu’il a cherché à marier de force des éléments d’horizons divers. Une once de Krautrock ici et là, une touche free jazz sur un break, des percussions africaines sur le pont, etc. Je trouve que les tracks qui fonctionnent le mieux sont ceux où l’on sent qu’il a essayé de traduire une idée spontanée et de la cerner dans sa globalité. De conserver l’impulsion première, avec une forme qui s’est rapidement imposée, sans s’interroger sur la provenance de telle ou telle sonorité. C’est là mon objectif principal : rester fidèle à l’idée originelle, ne pas la travestir. Je ne me pose pas trop la question non plus, mais j’espère que cet éclectisme sera plus clair sur Chasm, l’EP qui sortira mi-octobre.

On va revenir sur ton EP mais concernant cette richesse musicale, les gens ignorent que Holy Strays n’est en réalité qu’une facette de ce que tu explores de manière très quotidienne. Tu revendiques même que tu n’es pas que Holy Strays.

Je suis avant tout Holy Strays car ce projet est l’expression de mon individualité, d’un point de vue musical, mais il est clair que la musique se partage et que j’aurai toujours besoin de collaborer, de jouer avec d’autres. Il a été question à un moment que je sorte des disques sous mon nom et mon prénom. Mais j’avais besoin de créer une entité dont je me servirais pour m’exprimer librement.

J’ai toujours envie de travailler dans plusieurs directions. En temps que musicien, j’ai besoin de progresser, d’aller plus loin dans mes projets jazz, d’être meilleur batteur, d’apprendre le piano, d’utiliser ma voix, j’ai envie de développer ces différents aspects. MILAN me fait aussi beaucoup de bien. Tout en essayant de ne pas trop m’éparpiller, j’ai trouvé dans ce fantasme d’une musique folklorique contemporaine et profondément ancrée dans son environnement une forme de cohérence entre les différents styles vers lesquels j’ai envie d’aller. Je puise dans mes différentes expériences musicales et artistiques la matière première de Holy Strays.

Ce que tu as déjà essayé de faire sur Chasm, ton EP qui sortira le 14 octobre chez Demand Vinyl. De retrouver cette cohérence-là et de l’exprimer clairement.

C’est plus compliqué que ça car je peine – pour l’instant – à écrire dans une perspective précise. C’est pourtant quelque chose que j’aimerais faire, composer pour le cinéma ou produire pour d’autres. Je n’ai pas encore acquis la rigueur nécessaire pour cela je pense. J’écris beaucoup, à longueur de temps, dans des carnets, j’enregistre des bribes sur mon téléphone, les idées me viennent n’importe où, n’importe quand. J’ai senti que je n’étais pas prêt pour un album, j’ai donc sorti naturellement les morceaux les plus aboutis d’une période donnée, sans avoir nécessairement recherché une véritable forme de cohérence ou de synthèse musicale. Je ne me pose pas vraiment la question car je n’ai jamais eu vingt-quatre heures à consacrer au projet, pour le moment.

Maintenant, j’ai envie de prendre le temps d’écrire un album, de composer pendant six mois et de me mettre en quête d’une nouvelle forme d’aboutissement. J’ai envie de vivre le fantasme jusqu’au bout et de m’isoler pendant un mois ou deux, pour enregistrer la matière première de l’album. Et partir complètement ailleurs…

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Au final, à quoi il ressemble cet EP ? Si tu devais le classer par rapport à tes sorties précédentes ?

Il s’appelle Chasm, un mot qui signifie rupture ou abysse en anglais. Je le vois plus comme une frontière, une lisière à vrai dire – un thème qui m’est cher, que j’aime explorer symboliquement, même dans mes lectures. L’EP est composé de cinq morceaux. Il s’inscrit dans la lignée de Christabell mais il est nettement plus organique. Hormis mon unique Juno que j’utilise toujours, il y a beaucoup plus de sonorités acoustiques et électriques. Beaucoup plus d’orgue aussi. Tout est agencé de manière électronique évidemment – comme toute musique aujourd’hui, j’imagine – mais la source sonore est essentiellement acoustique ou électrique. J’ai eu recours à pas mal de field recording aussi, puis à ma voix que j’ai beaucoup samplée et réutilisée comme un instrument. Je m’enregistre généralement en train d’improviser sur des classiques soul ou jazz, je réécoute ce matériau puis je le manipule, je le recycle. Par souci de cohérence et d’identité, j’ai préféré que tous les matériaux viennent de moi, même si une collègue du conservatoire chante sur deux morceaux du disque.

C’est aussi dans une volonté d’être complet comme musicien ? Dans l’aspect technique, dans l’écriture, le live… Ça fait partie de ton ambition à long terme, quelque chose que tu aimerais affirmer ?

Oui, j’ai une approche résolument DIY et je pense qu’elle perdurera. Cet EP est un peu mon refuge, c’est pour cette raison que j’ai tout enregistré seul – Paulie Jan m’a assisté sur le mix. Il est prévu pour le 14 octobre, chez Demand Vinyl, une subdivision de Something in Construction. J’ai voulu qu’il sorte le plus rapidement possible parce-que c’est une énorme frustration de voir des morceaux composés et enregistrés sortir six ou huit mois plus tard. Interpréter certains de ces tracks en live va être une belle expérience. Deux tournées sont prévues ce mois-ci, l’une avec Cankun et Robedoor, l’autre avec Suuns, puis plusieurs autres dates à Londres et en Europe fin novembre. J’ai reçu quelques offres éclatées ici et là, des US par exemple, c’est assez drôle d’ailleurs. J’ai reçu des propositions de Chicago, Seattle… Dès que j’en aurai l’opportunité, j’ai clairement envie de jouer plus souvent et de voyager.

Quelles sont tes ambitions pour les mois à venir ? Comment tu te vois dans deux ans ?

Ce qui est sûr, c’est que ce projet est devenu un besoin aujourd’hui. Collaborer sur le live me plairait beaucoup, je me sens parfois à l’étroit, seul sur scène. J’ai envie de partager cette musique avec d’autres musiciens, de faire une petite série de concerts avec un ensemble, à Paris ou ailleurs. J’ai eu l’occasion de jouer ces morceaux avec des cordes, une belle expérience qui va sans doute se renouveler. Intégrer une chanteuse, voire une chorale, serait incroyable. J’aimerais aussi inviter un autre musicien pour pouvoir improviser un peu plus, explorer mon penchant pour la transe et l’immersion en me donnant plus de possibilités et de souplesse. C’est ce que je développe en live malgré moi car je suis techniquement limité. Il faudrait idéalement que j’aie un laptop sur scène mais je m’y refuse. C‘est à mes yeux un bel outil de production, de manipulation du son mais en rien un instrument de création, au sens traditionnel du terme. Je veux que ma musique s’affranchisse de cette forme ultra produite, très écrite et très structurée que l’on retrouve sur l’EP. Il n’y a aucune place à l’improvisation sur disque, même si le matériau de base est l’improvisation. J’ai envie de revenir à cette forme d’énergie brute et spontanée, du moins par moments !

J’ai aussi et surtout envie d’enregistrer un album et de reprendre la composition le plus rapidement possible.

Ce que tu fais déjà un peu en live, au Point Éphémère dernièrement par exemple. Je me souviens de t’avoir entendu vouloir aller dans cette direction alors que tu fonctionnais encore beaucoup avec tes loops de manière très statique il y a deux ans.

C’est en train d’évoluer. Le live est assez dépendant de ce que je découvre, matériellement parlant. En ce moment, je continue de travailler avec un looper de guitare, un sampler et un clavier. C’est minimaliste et efficace. Je peux enregistrer et enrichir les séquences. J’ai toujours en tête un point A et un point B, la trajectoire qui les relie varie beaucoup d’un jour à l’autre, elle est dépendante de mon état d’esprit, de ce que je veux proposer au public. Côté collaboration, intégrer Paulie Jan – qui m’a assisté sur le mix de Chasm – en live avec moi serait parfait, nous sommes en train d’essayer plusieurs choses. Le set serait plus complexe, plus dynamique. J’ai aussi envie de jouer des percussions, de trouver le moyen de reproduire le geste.

Avec Christabell, j’ai rapidement été qualifié de producteur mais c’est assez faux. Ce terme veut tout et rien dire. Je ne me reconnais pas réellement dans la dénomination musique électronique. Avec l’EP je m’en détache progressivement et cela me correspond davantage. Je me vois plutôt comme un one-man band ou un compositeur, je pense la musique comme si j’écrivais pour un groupe.

Le live est une expérience, un lieu de catharsis, un divertissement pour le musicien comme pour le public. Je retrouve cet aspect avec MILAN, qui concrétise une facette plus rock de nos goûts musicaux. On dialogue, on communique, l’énergie se transmet. J’aimerais pouvoir suivre une voie similaire avec Holy Strays et j’y travaille… En 2013, Holy Strays restera probablement une aventure solo mais certainement qu’à l’avenir, si ces recherches évoluent dans le bon sens, j’essaierai de m’entourer de collaborateurs. J’ai envie que les gens voient sur scène quelqu’un qui s’engage, joue et crée un véritable environnement, tout en conservant le côté ludique du jeu et l’intensité sonore des morceaux.

Audio

Concerts

20 October Geneva CH @ L’Écurie *
21 October Milano IT Dæpth @ Buka *
22 October Montpellier FR @ Black Sheep *
23 October Toulouse FR @ Saint des Seins *
24 October Lyon FR @ Le Sonic *
25 October, Paris FR @ Garage MU * (EVENT FB)
03 November, Dijon FR @ Consortium °
04 November, Lyon FR @ L’Épicerie Moderne °
05 November, Montpellier FR @ Rockstore °
06 November, Clermont-Ferrand FR @ La Copérative de Mai °

* w/ Cankun (Hands in the dark, Mexican Summer, Not Not Fun) and Robedoor (Hands in the dark, Not Not Fun, Woodsist)
° w/ Suuns (Secretly Canadian)