L’approche de Old Postcards se veut très littérale: six morceaux pour six moments figés dans leur boucle scénique, plus ou moins bien portés par leurs titres mais trahis par leur ambiance sonore. Album-concept sans lecture linéaire, il s’agit d’un tour du monde d’images mentales qui rappelle que le système limbique, émoustillé par l’atmosphère adéquate, s’attache à reproduire ou imaginer une situation libérée de tout contexte visuel. C’est le principe de l’acousmatique qui, outre se traduire ici par une diversité audacieuse des sources sonores, dégage un effluve poétique indiscutable. Et on décèle ici et là quelques indices instrumentaux, des objets, quelques techniques aussi, comme un pizzicato ou les plaintes d’un thérémine (Dead Frogs In The Road). Le thème suranné de la carte postale ne révolutionnera pas l’histoire du storytelling musical, mais les éléments représentatifs choisis pour chaque saynète renvoient à des références universelles, comme la pluie ou le tonnerre dans Into The Storm, qui permettent de s’insérer promptement dans un décor pour se focaliser sur le détail sonore plutôt que sur son paysage: la facilité avec laquelle le contexte est (pro)posé laisse plus d’espace à l’exploration, un peu comme une routine permet de mieux s’entendre penser.

Dans ces ambiances travaillées majoritairement à l’instrument et partagées entre guitare et saxo, le field recording paraît quasi inexistant, Cristiano Bocci et Tobia Bondesan ayant visiblement préféré la suggestion à la démonstration et le travail en studio à l’enregistrement sur le terrain. Ainsi, mêlant blues et free jazz sur la première moitié de ses quasi neuf minutes, le parodique morceau God Save The Sax opère un virage gospel défini non par un échantillonnage in situ, mais par des claquements de mains secs, isolés du chant religieux qui les accompagne habituellement. Le contexte, oui, mais subjectif, et distillé plutôt que posé. Dans la méthodologie du duo italien, la cadence revêt aussi son importance: compensant l’absence de rythmique affirmée, Gurguburek s’appuie sur des éléments propres à chaque carte postale, comme des enregistrements saccadés, des boucles sonores, et même la voix, autour du poème Carbone de l’écrivain militant Erri de Luca par exemple, déclamé dans Santa Barbara et déroulant sa propre métrique. Autre titre, autre ambiance, Across The Deserts Of Persia s’appuie lui aussi sur une amorce discursive avant d’approfondir le concept par une cadence de méharée, mûrissant progressivement une aquarelle saharienne flirtant parfois un peu trop avec un Dead Can Dance saveur patchouli, mais à la texture exotique efficace. Dans cet album, contrairement à d’autres approches concrètes, le bruit sert à dessein une construction figurative et détaillée, et le piège d’un signifiant trop évident se laisse facilement rattraper par une poésie très picturale et, comme le sous-entend le titre Old Postcards, épistolaire. À consommer comme une carte postale, donc: dès l’ouverture.

Audio

Tracklist

Gurguburek – Old Postcards (Depth Of Field, 31 août 2015)

01. Into The Storm
02. Dead Frogs In The Road
03. God Save The Sax
04. Santa Barbara
05. Across The Deserts Of Persia
06. Ballad For A Ghost Town

gurguburek