Il y a quelque mois, notre Joakim national exilé à NYC nous présentait un nouveau venu dans la famille Tigersushi : Gryphon Rue. Un EP de deux titres, Google Portrait et Beethoven For Relaxation, accompagnés de deux vidéos, nous enfonçait dans l’univers arty et expérimental du jeune producteur américain. Curator actif sur la scène artistique contemporaine new-yorkaise mais aussi auteur-compositeur qui n’en est pas à son premier coup d’essai, Gryphon Rue, sous le pseudonyme de El Tryptophan, et accompagné par une vingtaine de collaborateurs, composait il y a une paire d’années, un premier album folk expérimental du nom de Guilt Vacation. Sorti à l’époque sur le label Wharf Cat Records, figurait déjà sur ce LP une mouture folk de Google Portrait avec la présence notable de Dean Wareham et de chœurs d’enfants plus ou moins dérangeant – donnant un ton expressionniste admirable à l’ensemble. La mise à jour du titre par Joakim offre une version beaucoup plus synthétique et beaucoup plus pop, lui donnant un côté presque sexy sans toutefois lui enlever son côté perturbant et provocateur. Découvrez un peu plus l’univers de Gryphon Rue ci-dessous grâce à notre interview Out Of The Blue et à sa mixtape Parity Mix. Enjoy !

D’où viens-tu ?
Where do you come from?

D’un lieu amical. Je suis né à l’hôpital Saint-Luc de Manhattan et pesais 4,7 kg.

A friendly place. I was born 10 lbs., 6 oz at St. Luke’s hospital in Manhattan.

Où vas-tu ?
Where are you headed?

Je m’introduis telle une petite flamme blanche dans un fluide corporel secret. Je me dirige vers une nouvelle relation intime.

I’m headed like a little white flame into some private secretion. To a new relationship.

Pourquoi la musique ?
Why music?

Parce que la vibration, c’est mon truc.

Because vibration is my thing.

Et si tu n’avais pas fait de musique ?
And if music wasn’t your thing?

J’aurais sans nul doute été expert en tours de passe-passe.

No doubt I would end up a sleight-of-hand man.

Une épiphanie personnelle ?
An epiphany of yours?

Hier soir, Emiloo chantait avec son laryngophone et je peaufinais un son sur mon Flanger A/DA de 1979 – j’ai entendu des tranches juteuses de melon occulter les pots sur la boite – c’était un plaisir pour les oreilles mais je l’ai perçu visuellement, telle une enveloppe moirée destinée à des documents fédéraux. Le trajet du signal se faisait sans problème, ce qui était pour le moins étrange vu que la voix d’Emiloo passait à travers une longue chaîne formée d’une succession d’appareils. J’avais des envies de triple dipper.

Last night Emiloo was singing with her throat contact mic and I was tweaking my A/DA 1979 flanger — I heard juicy melon slices eclipse the pots on my box — it was ear candy but I saw it visually, a moiré envelope for federal documents. Everything was working fine in the signal flow, which was pretty strange, because Emiloo’s voice was processed through a long chain of devices. I could triple dipper.

Une révélation artistique ?
Your artistic breakthrough?

J’ai été révélé à la suite d’un combat interminable avec des banquiers.

I broke through after a long struggle with bankers.

Le revers de la médaille ?
Any downside?

J’ai beaucoup de mal à croire que les choses peuvent être abordées de façon littérale. Je trouve la littéralité suspecte car l’abstraction gouverne notre monde. Je m’attire parfois des ennuis avec les suzerains.

I have a hard time believing things can be taken literally. I’m suspicious of literalness, because abstraction reigns supreme. Sometimes I get in trouble with suzerains.

Y a t-il une vie après la mort artistique ?
Is there life after artistic death?

J’ai vu « deathy death » et « after death » (la période où ont lieu les soldes), mais je n’ai jamais fait l’expérience d’une « artistic death ». En France, il y a une death tax (NDLR, des droits de succession). Dieu était une artiste, et certaines de ses créations étaient des tubes, certaines des d-sides, des e-sides – prenez les oreilles qui ne se ferment pas par exemple. Je peux fermer les yeux, pourquoi ne puis-je pas protéger mes oreilles ?

I have seen “deathy death” and “after death” (which is a time when sales are made), but I have never seen artistic death. In France, there is a death tax. God was an artist, some of her creations are “greatest hits”, some are d-sides, e-sides—take for example ears, which don’t close. I can shut my eyes, why can’t I protect my ears?

Un rituel de scène ?
Your pre-stage ritual?

J’accorde ma 12 cordes pour qu’elle épelle « b-e-a-u-t-y-d-r-o-n-e-z ».

I tune my 12-string to spell “b-e-a-u-t-y-d-r-o-n-e-z”.

Avec qui aimerais-tu travailler (musique et hors musique) ?
Who would you work with (musically or not)?

Emilie Loulou Weibel-Wray.

Emilie Loulou Weibel-Wray.

Quel serait le climax de ta carrière artistique ?
What would be the climax of your career?

Faire de la méditation dans une retraite silencieuse à côté de Laurie Anderson.

Meditating at a silent retreat next to Laurie Anderson.

Retour à l’enfance, quel conseil te donnes–tu ?
Back to your childhood – what piece of advice would you give your young self?

Prends soin de ton haleine.

Pay attention to your breath.

Comment te vois-tu dans trente ans ?
How do you see yourself thirty years from now?

Une synthèse entre le bêlement d’un petit agneau et des pattes d’oies.

A synthesis of a bleating baby lamb with crows foot eyes.

Comment vois-tu évoluer ta musique ?
How do you see your music evolve?

Enfant, j’aimais le triceratops bleu et ses nageoires. Arthur Russell avait une affiche sur le mur de sa salle de bains avec la légende « dans les rythmes doux des fonds marins d’une barrière de corail, le Chirurgien Bleu montre ses couleurs oniriques ».

As a kid I loved the blue triceratops with his fins. Arthur Russell had a poster on his bathroom wall with the caption, “In the gentle undersea rhythms of a coral reef, the Blue Tang displays his dreamy colouration”.

Un plaisir coupable ou un trésor caché ? (musique ou hors musique)
Your guilty pleasure or hidden treasure (musically or not)?

Quand j’étais au pensionnat, je restais allongé sur le lit en écoutant Darkness On The Edge Of Town, Racing In The Street, Candy’s Room, et la compassion dont faisait preuve Bruce (NDLR, Springsteen) fut pour moi une révélation – il donnait une impression de sincérité à travers un nuage ironique de jeunesse, et une dose de masculinité, tel un beau-père aux mains calleuses qui vous apprendrait à manier le levier de vitesse dans sa Subaru remplie de gobelets de café écrasés.

When I was away at boarding school I’d lie in bed listening to Darkness On The Edge Of Town, Racing In The Street, Candy’s Room, and Bruce’s compassion was a revelation to me—he provided a sense of sincerity in an ironic cloud of youth, and a dose of masculinity, like a stepfather with callused hands who teaches you how to drive stick in his Subaru filled with crumpled paper coffee cups.

Photo : Arielle Berman
Traduction : S.L.H.

Écoute exclusive

Parity Mix est une drague de la conscience – un plan séquence de choses que j’ai écouté depuis l’élection : Mutant disco / Musique concrète / Raï / Chinese protest rock / Japanese artrock / American primitivism / Folk revivalism / Gospel / Post-punk / Avant-garde poetry / Arrival soundtrack / Dolly Parton remixes / Italian electronica.

Parity Mix is a consciousness dredge – a shot sequence of things I’ve been listening to since the election: Mutant disco/Musique concrète/Raï/Chinese protest rock/Japanese artrock/American primitivism/Folk revivalism/Gospel/Post-punk/Avant-garde poetry/Arrival soundtrack/Dolly Parton remixes/Italian electronica.

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