Gonzaï papier : Bester Langs l’interview

Quand on s’entiche de Gonzaï.com, on se fade avec un plaisir certain et non dissimulé des kilomètres d’articles signés, entre autres, Bester Langs. Le tout, en ayant constamment en tête cette facétieuse contraction entre gonzo et banzaï, entre journalisme camé et ultra-subjectif et cri de guerre kamikaze et nippon. Références auto-proclamées, elles seraient un brin ridicules si elles n’étaient pas étayées par un indéniable savoir-faire tant sur la forme que le fond. Car si certains papiers versent parfois inutilement dans une provocation à ras de caniveau – telle cette pénible interview de Clara Clara (lire), goutte d’eau dans un océan de polémiques biens senties (lire) -, Gonzaï se lit et s’apprécie autant pour son mordant stylistique, acide et bien troussé, que pour son contenu résolument prescripteur. Quand fin 2012, le site s’annonce également “papier”, nos méninges ne font qu’un tour et les questions fusent : Pourquoi ? Comment ? Pour combien de temps ? Si les premiers éléments de réponse apparaissent avec un copieux un numéro inaugural reçu le 15 janvier dans nos boîtes-aux-lettres, quoi de plus naturel que de chatouiller pour y répondre l’intellect de son principal instigateur, Thomas Ducrès aka Bester Langs, adaptant au 2.0 des concepts vieux comme la presse – le Canard Enchaîné ne se finançant par exemple que par le biais de ses lecteurs. L’occasion aussi de soutirer les grandes lignes d’un second numéro à commander via Ulule pour sept malheureux euros.

Entrevue avec Thomas Ducrès

Contre-culture, références musicales, humour potache… quelle est l’alchimie, la lettre et l’esprit propres à Gonzaï ?

Au départ (et à l’arrivée aussi), tout part de la contre-culture, à voir comme une résistance au suivisme généralisé. J’aime bien l’idée qu’on soit autant guidé par la contre-culture que par la culture contre, c’est-à-dire un rejet viscéral de ce qui est aujourd’hui vendu par les marchands du cool comme nouveau mode de pensée érigé en dictature ; ça vaut autant pour American Apparel que The Kooples, Sébastien Tellier, Katerine, Woodkid, The Shoes et toutes ces fanfrelucheries indie qu’on essaie de nous vendre à longueur de journées comme des messies débraillés. L’alchimie de Gonzaï, c’est d’être autant force de proposition que de résistance. Savoir autant découvrir que tuer, à mon sens ça définit notre ligne sur le site et sur le magazine.

Gonzaï existe depuis 2007 sur internet. On t’a sans doute posé la question dix mille fois, mais d’où vient cette volonté de passer au format papier ?

C’est vrai qu’on nous la pose souvent, et je comprends pourquoi du reste. Il y a un certain antagonisme à s’être fait connaître par le web, au nez et à la barbe de la vieille presse, tout ça pour y retourner cinq ans plus tard. C’est une bonne question, mine de rien.

L’idée du papier, pour moi, tient autant à un problème d’ergonomie – très difficile de lire des reportages de 20.000, 30.000 signes, sur un écran – qu’à la volonté de grandir sans grossir, ce qui veut dire qu’à mon sens on a atteint notre vitesse de croisière sur le site, puisque qu’on parle d’une culture de niches, de groupes pas connus, de cultures émergentes, etc. Partant de ce constat, pour toucher un nouveau public il n’y a pas trente-six solutions, soit tu ouvres la ligne éditoriale de ton site et tu te retrouves à faire des interviews de Mathieu Chédid ou des copier-coller de news Pitchfork pour annoncer le nouveau Depeche Mode, soit tu crées un nouveau média, complémentaire, qui permet de toucher une nouvelle audience sans avoir à renier ce que tu es, dans tes valeurs ou tes choix éditoriaux. C’est vers cette solution qu’on est allé. Gonzaï est un média de niche et ça n’a pas vocation à changer, nous n’avons pas les yeux plus gros que le ventre mais juste envie de diversifier les contenus, les formats et donc, peut-être, les publics.

La ligne éditoriale du magazine papier se veut résolument anti-plan com. Est-ce une façon de laisser au tamis du temps la charge du sommaire ?

Anti-plan com’, tu trouves ? Si tu entends par là qu’on ne verse pas dans le copinage médiatique ni la génuflexion pour faire tomber des papiers qui parlent de nous, la réponse est oui et c’est une volonté. Trop de médias versent dans la consanguinité pour soutenir leurs propres actions et l’agitation de ce petit monde qui se regarde le nombril me donne envie de gerber. C’est un parti-pris qui frôle l’inconscience, je le sais, mais on préfère effectivement laisser le “produit” parler pour lui-même. L’autre constat que je dresse après ce premier numéro, c’est que les lecteurs qui s’abonnent via Ulule le font parce que nous allons les chercher nous-mêmes, que nous les contactons nous-même ou parce qu’ils font partie de notre “communauté”. En comparaison, le peu de promo qu’on a pu faire dans les médias traditionnels (Inrocks, Libé, Le Mouv’, etc.) ne nous a pas rapporté un seul abonnement. PAS UN SEUL. C’est assez intéressant comme constat. Les médias dits “traditionnels” t’offrent une reconnaissance, une légitimité, mais en aucune façon ils ne te permettent de toucher une audience plus large. Ce qui est plutôt logique vu qu’on offre une ligne éditoriale qui s’adresse à un lectorat très ciblé, qui ne “consomme” pas ou plus ces médias. La conclusion pour un magazine comme Gonzaï, c’est qu’user les mollets sur le racolage par médias interposés est une perte de temps, je préfère perdre le mien sur la relecture des papiers, les conférences de rédaction et la maquette du magazine.

Des faits, des freaks, du fun” pour l’un, “Seul le détail compte” pour l’autre : quelle distinction fais-tu entre le site internet et le magazine papier ?

Comme dit précédemment, les deux ne parlent pas de la même chose. Le site fait son boulot depuis bientôt six ans et rien ne change, on parle majoritairement de musique, d’actualité, de groupes en défrichage, de dossiers bizarres et étranges, bref de culture subjective telle qu’on la vit au quotidien. Le magazine est clairement axé anti-promo – à quoi bon monter un mag pour parler d’actualité, à l’heure d’Internet, franchement ? -, il s’oriente sur les formats longs, voire très longs, tout en pastichant dans ses pages de début la presse française qui nous fait rigoler (jaune), davantage qu’elle ne nous passionne. La course à l’actu, au scoop, telle que la vivent les titres de presse écrite, me fait marrer. Sincèrement, qui veut encore lire des chroniques de disque dans un mag ? Franchement, t’as pas l’impression d’être ringard avec ton dossier tendances du moment qui raconte rien du tout ?

Alors, on s’y prend comment pour étonner le lecteur… ?

Franchement, j’en sais rien. J’en suis encore à chercher à m’étonner moi-même, avec ce magazine. On préfère partir du postulat que si un sujet, un papier, nous fait marrer, qu’il nous surprend, et bien ça vaut la peine de le publier, de le mettre en avant. C’est un principe subjectif, pas une leçon de morale à la concurrence. On aurait évidemment intérêt à faire l’inverse pour plaire à tout le monde, mais ce n’est pas le but. Je peux déjà prédire que je ne roulerai pas en Porsche Cayenne à quarante ans.

Globalement quels sont les retours depuis la sortie du premier numéro ?

Excellents. Du moins ce qui me revient aux oreilles laisse entendre une certaine satisfaction à lire des sujets comme on n’en lit pas ailleurs. Comme on ne traite pas de sujets promo ni de vieux marronniers, c’est déjà un bon point. Après les points de vue divergent sur la maquette mais certains lecteurs évoquent Actuel comme référence. C’est évidemment flatteur puisque c’était l’un des objectifs, même si personnellement je ne l’ai – la faute à mon jeune âge – jamais lu.

Sans citer de noms, depuis votre première campagne de financement par Ulule, une palanquée de daubes tentent de se financer de la sorte. Crois-tu que c’est un mode de financement viable sur le long terme pour un magasine culturel ?

Excellente question. À vrai dire, avant de lancer notre magazine via Ulule, je ne croyais pas à ce système de financement pour le coté caritatif “envoyez-nous des sous s’il vous plaît” qui continue à me donner la nausée. Nous c’est l’inverse : on met à disposition un produit pas cher qui responsabilise le lecteur ; soit il veut l’acheter pour 7 € frais de port compris et il contribue à notre viabilité sur le long terme, soit il ne veut pas et on coule. Voilà donc l’enjeu principal du magazine Gonzaï : ne pas décevoir le lecteur, puisqu’il est au centre de notre modèle économique. C’est une stratégie risquée sur le moyen terme, mais je préfère qu’on se plante par manque de lecteurs plutôt que de vivoter pendant trois ans en étant sous respiration artificielle. Une partie de la presse musicale française fonctionne sur ce principe de 1/3 de lecteurs, 1/3 de pub et 1/3 de magouilles type publi-rédactionnels et/ou achat de couverture honteuse. C’est un vieux modèle, usé jusqu’à la corde, pas innovant. Autant pousser la logique à son extrême en ne comptant quasi exclusivement que sur le lecteur pour financer ton magazine. Quant à la viabilité de ce système, je n’en sais pas plus que toi en fait, time will tell. Certainement que si nous parvenons à durer, alors nous prendrons notre envol indépendamment d’Ulule car nous aurons fédéré assez d’abonnés pour être indépendants sur ce point. Mais d’ici-là et très franchement, les types d’Ulule ont tout compris à notre projet et nous ont soutenu sans faille, soit tout l’inverse des éditeurs et autres marchands du temple. Question de génération, certainement.

Dans les grandes lignes, l’argent récolté finance quoi ? Les reportages ou principalement les coûts de fabrication ?

Alors donc comme dit précédemment l’argent ne finance pas ma Porsche Cayenne. Pour l’heure, les abonnements servent à payer l’impression et le choix du papier, qui représente plus de la moitié de notre budget. C’est un choix. Nous ne voulions pas un papier glacé tout moche – mais moins cher – tel qu’on le subit dans 90 % des titres en kiosque. Le reste sert à payer les frais postaux pour l’envoi des magazines chez le lecteur, puis aussi l’équipe graphique qui bosse sur le magazine, ainsi que l’équipe de pigistes qu’on tente de payer symboliquement, par principe.

Tu nous fais un rapide topo du second numéro ?

Il est encore en cours de production et plusieurs sujets sont encore non validés, mais on peut déjà annoncer un cahier central de 30 pages sur les derniers résistants de l’industrie musicale (ceux qui n’ont pas troqué le saphir contre une calculette à deux chiffres, bref tout l’inverse des dossiers que je lis où les types ne parlent que de crise du disque sans se demander quels sont les derniers vrais insoumis), mais aussi notre rubrique “À rebours” consacrée aux Frères maudits de la pop (le saviez-vous ? Paul McCartney a un frère aussi musicien…) en sept dates-clefs de la pop culture, sans oublier un long reportage sur les derniers clubs new-yorkais où dansent les freaks, et puis aussi un énorme papier de rock theory sur Nico, le rock & roll et le Vatican. Je ne peux pas en dire plus pour l’instant, la démission du Pape est lié à la publication prochaine de ce papier, chut…

  • walkingwiththebeast

    Super interview, ça fait toujours du bien de lire des propos sensés sur la presse musicale et son état actuel ! J’espère vraiment que le mag va se pérenniser en tout cas. Et puis ça fait aussi écho au manifeste pour “un autre journalisme” de la revue XXI, YOLO :D

  • Burn

    Mais quelle prétention, quelle prétention ! C’est dingue… “Sincèrement, qui veut encore lire des chroniques de disques dans un mag ?” Elle est bien bonne… Demande-toi plutôt pourquoi seulement 200 pelés s’intéressent au deuxième n° de ton fanzine “révolutionnaire”, “Lester”…

  • Bester

    Cher Burn,

    beaucoup d’appel au standard pour dire qu’on se fout de ton avis, comme des chroniques de disque. Quant à la prétention, on va enfoncer une porte ouverte en te proposant de retourner lire ta collection de Rock & Folk. Tu nous feras signe quand tu seras arrivé aux années 2000 ?

    Allez, bisou Burn.

  • Burn

    233. A l’imprimante laser, c’est faisable. Courage !

  • Jerry Kan

    Et toi tu es sans prétention une belle pine Burn.