Franck Vigroux l’interview

Franck Vigroux est un type que l’on croise souvent. Pourtant il est ce qu’on appelle un « électroacousticien ». On peut le croiser au théâtre dans des productions avec la compagnie des endimanchés, dans des biennales d’art numérique comme NEMO, aux journées du patrimoine de Carcassonne, dans des festivals de musiques expérimentales, sur des labels de musique techno, sur des labels de musique expé, au côté de Mika Vainio, Ben Miller ou encore du pianiste Reinhold Friedl. Il fait parti de ces musiciens qui produisent et se produisent beaucoup en multipliant les pratiques, et les projets collaboratifs. Il est des fois seul avec sa guitare, des fois devant des machines, des fois au milieu d’installation vidéo. Bref il expérimente au sens très large du terme, décloisonnant le monde parfois un peu fermé des musiques improvisées ou expérimentales.

Lire la chronique de Centaure par ici et celle de Peau Froide/Léger Soleil par .

Franck Vigroux l’interview

21.04.2010 Rodolphe LoubatiËre et Franck Vigroux ‡ l'Ecurie,Geneve,Suisse, Cave 12 by Juan-Carlos Hernandez
21.04.2010 Rodolphe LoubatiËre et Franck Vigroux ‡ l’Ecurie,Geneve,Suisse, Cave 12 by Juan-Carlos Hernandez

Est-ce que tu pourrais un peu présenter ton parcours?

Je joue de plusieurs instruments. J’ai commencé à jouer de la guitare et j’en joue encore. Ça a été mon instrument principal très longtemps. J’ai commencé par jouer du blues et j’ai essayé de jouer à peu près toutes les musiques qu’on pouvait jouer avec une guitare électrique. Ça veut dire que j’ai traversé plein d’esthétiques avec cet instrument. Et ça m’a amené vers des esthétiques où l’électronique était plus présente. J’ai commencé à creuser mes propres dispositifs, au départ avec des magnétophones, des platines, etc. Toute sorte d’instruments électroniques, par lesquels j’ai commencé à la fois à faire du collage, de l’électroacoustique et puis petit à petit dans l’électroacoustique j’ai commencé à rajouter des beats et du rythme et puis aujourd’hui je fais aussi bien des choses très abstraites que très improvisées ou très écrites.

Oui, c’est une différence qu’on peut observer entre par exemple l’album Ciment que tu as sorti je crois en 2014 et Centaure qui est l’album qui a suivi? Où il y a quand même une différence de ton. Ciment est intégralement à la guitare électrique. Ciment est aussi le titre d’un texte d’Heiner Müller, ça m’intéresserait que tu en parles.

En l’occurence j’étais en train de lire ce texte, et je travaillais sur un spectacle avec des textes d’Heiner Müller. Un spectacle qui s’appelle Racloir que j’ai monté en 2014 avec un metteur en scène et musicien que j’aime beaucoup qui s’appelle Alexis Forestier de la compagnie des endimanchés, qui a traversé aussi l’histoire du Punk et qui a un profil a priori très différent du mien.Mais ce qui relie tout ça, comme le disait aussi Mika Vanio, c’est une sorte de minimalisme et je pense que ça c’est assez intéressant dans toutes ces musiques là. On arrive quand même à dégager une émotion avec peu de matériaux et je trouve ça assez formidable quand c’est réussi. Alors que j’ai été aussi dans des musiques très bavardes. Et j’ai quand même commencé à jouer de la guitare blues qui n’est pas quelque chose de très virtuose et qui est très primaire avec un accord et c’est tout Et après je suis allé vers des choses très différentes, j’ai par exemple travaillé avec Ars Nova (un ensemble de musique contemporain).

Tu dis minimal, mais quand on pense à Centaure, il y a quand même une sorte densité et de consistance du son…

Ce que je veux dire par là c’est que c’est minimal harominquement et rythmiquement , il n’y a pas une succession de mesures composées, il n’y a pas de polyrithmie complexe, il n’y a pas d’accords complexes. On reste sur quelque chose de très minimal. Dans le blues que j’aime, et dans lequel j’ai appris , qui est plutôt du « delta blues », il n’y a rien de virtuose. Dans ces esthétiques c’est le son qui prédomine ou qui est au moins à égalité avec l’instrument qui est joué et c’est un paramètre qui prévaut dans la musique électroacoustique. D’abord on part du son et après on compose. Dans les formes plus classiques on part d’abord de l’harmonie, ce sont des musiques qu’on peut écrire sans instrument, sur une partition.

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C’est une démarche assez plastique?

Je ne crois pas qu’il faille utiliser ce parallèle là, je ne suis pas un plasticien, je ne fais pas d’arts sonores.

Mais il y a quand même quelque chose qui est proche du travail d’un sculpteur?

Oui peut-être, bien sûr même. Je suis d’accord avec ça.

Comment fonctionne ce travail sur cette matière sonore, tu bidouilles des machines et tu travailles avec ça?

Ben voilà, non mais je pense comme tous les musiciens dans cette mouvance là. Avec cette particularité que je travaille beaucoup seul. Je passe beaucoup de temps dans la recherche. Ça ne veut pas dire qu’un pianiste de concert ne passe pas du temps dans la recherche de son interprétation, il n’y a pas de distinction. D’ailleurs j’aime beaucoup ce temps de recherche où comme tous les électroacousticiens, ou toute la planète techno ou électronique, on met les mains dans des synthétiseurs, avec des micros on fait des bruits et puis on essaie de les re-séquencer. Et après on fait comme Guillaume de Machaut il y a 1000 ans et on met un son à côté d’un autre.

Tu dis que tu travailles beaucoup seul, mais tu as aussi de nombreux projets en collaboration.

Non ce que je voulais dire, c’est que la différence avec un musicien qui travaille pour un orchestre ou qui va jouer dans un groupe, c’est qu’il va être très dépendant de l’interprétation ou de l’apport des autres. Je passe maintenant beaucoup plus de temps à travailler sur des compositions où je suis le seul interprète. Cependant la plupart de mes projets sont avec plein de gens et j’ai aussi plein d’autres formules. Là en ce moment les deux avec qui j’ai des albums qui sortent c’est avec Mika Vanio et Reinhold Friedl qui est un pianiste allemand qui a un ensemble unique au monde dans une mouvance plus musique contemporaine mais pas du tout académique. Et donc là on a un deuxième disque qui va sortir sur monotype, que j’aime vraiment beaucoup et qui est extrêmement radical, mais c’est encore différent.

Donc c’est quand tu collabores qu’arrive l’idée du disque?

Oui par exemple c’est à Poitiers que Mika Vanio (au lieu multiple) m’a proposé de faire un disque, il m’a dit tiens on devrait enregistrer cette musique. Et puis finalement on a pas enregistré cette musique mais on a fait un processus studio et on a gardé un morceau live dans l’album.

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Est-ce que tu as été contacté par des clubs après la sortie de Centaure? Qui est peut-être plus immédiatement référencé « techno ».

De clubs non. J’ai peur un peu que les gens s’ennuient, je ne ferai pas danser tout le monde. Après je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas y jouer. Je joue dans des lieux extrêmement différents devant des publics très différents. Et le public reçoit toujours les choses. Il m’est arrivé de jouer dans des endroits où j’avais des craintes. Et toujours ça se passe bien. Je crois qu’il ne faut pas parler à la place des gens. Dire mon public c’est absolument à bannir. Mais en effet il ne faut pas s’attendre à ce que je fasse danser les gens pendant une heure.

Mais j’ai une chanteuse pop anglaise qui m’a demandé de faire un remix et qui m’a dit tu fais ce que tu veux. Quelqu’un qui a une grosse audience. Ça va aussi avec ta question pour savoir si il y a une tendance qui oriente vers des choses plus proches de ce que je fais.

Je disais ça parce que j’ai le sentiment qu’il y a une scène électronique qui émerge qui est peut-être plus proche de l’expérimentation , de l’électroacoustique, je pense à des gens comme Lotic, et Centaure est intéressant pour ça, parce que quelque chose qui joue là.

Oui, je le vois bien, les labels qui ont produit ces disques, Centaure et Peau Froide/Léger soleil viennent de la techno mais après je connais moins, ça n’a jamais été trop mon truc. Mais je trouve effectivement que ce mouvement ou que cette tendance est vachement intéressante. Je suis allé écouter Mondkopf et tout ça aussi, et je trouve ça vachement intéressant, qu’ils s’intéressent aussi beaucoup à une scène « expérimentale », enfin que le mainstream a classé dans l’expérimental, et tout d’un coup y a des gens qui disent pourquoi on ouvre pas un peu les oeillères ! Tant mieux !

Pour revenir peut-être sur le son, il y a quelque chose dans tes productions d’une grande densité sonore, une sorte d’intensité sensible qui affecte le corps.

Je m’intéresse à la physicalité, mais aussi à toute la largeur du spectre, je fais aussi des choses avec de la polyphonie, avec beaucoup d’accords qui bougent et qui sont très saturés. J’aime beaucoup ce côté là, une sorte de grand tableau spectrale comme ça. La physicalité ça peut être une onde sonore avec des gros subs, et je pense apporter grand chose de plus. Mais je travaille peut-être plus sur la forme.

Mais c’est vrai que par exemple moi les BPM je connais pas. C’est une boutade, mais par exemple dans Centaure y a un morceau en 6/8 et un morceau en 7/4, quand tu écoutes en fait tu vas voir que c’est pas du 4/4. J’ai beaucoup joué dans des groupes de jazz contemporain où notre soucis c’était de jouer que des mesures composées ou des choses comme ça. Non j’aime bien les choses qui groove vraiment. Et je trouve que c’est intéressant aussi d’essayer de proposer des morceaux avec des rythmiques impaires des choses comme ça, mais ça me parait des évidences.

Ce qui change c’est peut-être le côté performatif que tu peux avoir dans les concerts?

Moi c’est totalement performatif, tout est super live. J’utilise un séquenceur aussi, mais c’est à l’ancienne, Pan Sonic fait ça aussi, c’est pas press play du tout, tout est sous les doigts. Ça c’est aussi ma pratique de l’instrument qui me donne envie de faire comme ça. C’est peut-être ce qui fait que des fois ça donne un résultat très abrupte avec une part d’improvisation dedans. Mais on faisait déjà comme ça il y a 25 ans. Mais il y a un gros retour de ça. Maintenant tout le monde à des modulaires, y a des synthétiseurs modulaires partout. C’est déjà la fin du modulaire. C’est déjà la fin du retour de l’analogique. Mais au fond on s’en fiche, il suffit qu’on ait de la bonne musique, qu’elle soit fait sur analogique ou sur ordinateur on s’en fiche non?

Mais comme il y a un retour du modulaire, c’est vrai qu’il n’y a pas d’enregistrement possible, ça redonne un peu de hasard et de vie dans les sets. En plus du grain meilleur que des plug ins. C’est peut-être aussi pour ça qu’il y a un nouveau regard sur les types qui étaient plutôt dans les machines.

Dates

25/03 Solo – Montpellier- festival Tropisme
31/03 Tempest- Metz- Théâtre Universitaire -TBC
05/04 avec Laurent Gaudé Marvejols TMT
15/05 Tempest – Villigen Schlessingen (DE)
03/05 duo avec Laurent Gaudé Créteil – MAC festival Extension
05/05 Centaure- Bozar – Bruxelles (B)

Vidéo