Talitres est un label fort respectable : une structure discrète qui a tracé son chemin comme d’autres poursuivent dans le plus artistique des silences une espèce de noble pureté, de ce genre de cheminement qui ne s’arrête que rarement pour jeter des coups d’œil dérobés à d’infinies façons de faire. La musique proposée par le label m’a toujours donné cette impression d’attitude racée, spirituelle sans être moribonde, d’une connaissance profonde de l’agencement des choses, de ces petites sautes de l’âme qui montent l’intégralité d’une vie. Les valeurs sûres et reconnues – The Walkmen, Motorama ou The National – se mêlent à des références plus obscures ou à des albums parfois en retrait de la discographie de certains groupes – Take Fountain des Wedding Present, notamment, vraiment superbe, ou encore The Lone Gunman d’Idaho.

Talitres – label bordelais crée à l’orée du 21ème siècle – fête de plus ces quinze ans. La célébration est de taille et sera multi-localisée : des soirées à Bordeaux comme à Paris seront organisées pour leur rendre justice, et une date a particulièrement retenu notre attention, celle du 10 novembre à la Maroquinerie. Pourquoi ? C’est bien simple : entre les évanescents Motorama et le bonhomme Will Samson se trouve un groupuscule d’anglais qu’on pourrait qualifier de – selon la formule connue – criminellement ignoré, alors même qu’ils ont sorti un album en 2004 honnêtement capable d’enterrer les plus grands : Bluffer’s Guide To The Flight Deck.

Cet album a été récemment réédité par le label en double LP – jusqu’alors indisponible – greffant une paire d’inédits à l’ensemble. À l’occasion de leur concert à Paris, on a décidé de revenir sur ce chef d’œuvre, en espérant les poings serrés l’hypothétique arrivée d’une prochaine livraison : un nouvel album dont les contours s’annoncent de plus en plus clairs pour 2017.

Il y a quelque chose qui tient du sublime, chez eux, d’une imperceptible aura propre aux évidences que l’on arrive jamais à saisir, que l’on admire d’une certaine distance, les yeux arrondis, l’esprit lancé vers cette intarissable source qui ne semble jamais se dévoiler. Flotation Toy Warning porte la marque de l’excellence en cela que leur musique s’incarne d’une profondeur absolue, de celle qui permet de construire un personnage de toute pièce, d’inventer une personnalité aux mille facettes, de lui donner cette allure singulière, subtile et complexe que l’on loue toujours aux héros les plus justes. Ces extraordinaires caractères, forts d’une assurance vaste comme le ciel et d’une interprétation du monde sans cesse plus sûre, plus avouée, plus certaine, sachant manier la sagesse comme un enfant provoquerait l’instinct et ne levant que partiellement l’obscure pièce de tissu recouvrant leur vérité, l’épaisse brume enveloppant le fond de leur conscience.

Car, en toute honnêteté, c’est cela qu’est arrivé à créer Flotation Toy Warning. Une musique qui s’évade et vit par elle-même, pour elle-même, qui pourfend d’une pleine aisance le rythme apaisé de la médiocrité : il est ici question d’une collection de chansons qui perce le temps, qui fait blêmir les années, d’une nature imperturbable, éternelle et universelle, d’une âme en propre, aux uniques spécificités. Les anglais m’ont toujours semblé renvoyer l’image de l’infini, d’une mélancolie infinie, discrète, de celle par laquelle on observe d’un trou de serrure l’existence que l’on mène, par une aiguille à tricoter, par l’entrebâillement d’une porte : c’est une vie qui se déroule sous nos yeux, une vie traversant une multitude d’humeurs touchant pour chacune d’elles au plus éclatant. Cet état d’ultime extase qui ne semble ni s’associer à la tristesse, ni sombrer dans l’abandon, mais qui souligne le destin sermonnant sans succès : Donald Pleasance pourrait en être l’éminent exemple, mais l’on retrouve ces sensations de manière encore plus profondes sur certains passages, plus furtifs, moins mis en avant, des espèces de vignettes qui paraissent sans valeur au premier abord mais révèlent un monde entier lorsqu’on y prête attention : le final de Fire Engine On Fire Pt. I – avec ses hallucinantes ascensions de cordes – l’exemplaire seconde partie de Losing Carolina: For Drusky – abattant son incroyable soleil psychédélique sur les dernières mesures… C’est une étape, une énorme aventure, car cet album laisse le goût délicat de l’initiation, mène par la main à travers les années comme un ami que l’on admirerait : il y a quelque chose qui résiste définitivement au temps, dans Bluffer’s Guide To The Flight Deck, quelque chose qui ne renouvelle rien, qui ne surprend pas, qui n’avoue rien, mais qui s’impose comme une vérité, comme quelque chose qui parait précisément pensé pour atteindre un objectif clair, concis, sans débat possible. Laisser glisser un goût d’impalpable, de gigantesque, d’infini.

Bluffer’s Guide To The Flight Deck date de 2004. Les Anglais, depuis, n’ont daigné libérer qu’un 45 tours à Talitres, on attend toujours de leurs nouvelles pour un long format. Fort heureusement, le label bordelais, à l’occasion de leur quinze ans, ramènera le groupe sur la scène de la Maroquinerie le 10 novembre prochain, en compagnie de Motorama et de Will Samson. Il serait inutile de dire à quel point cette date est immanquable, d’autant plus que les anglais ne sont pas passés à Paris depuis ce qu’on pourrait appeler des lustres, et qu’il serait sage d’aller célébrer l’un des plus forts labels de l’Hexagone.

Les soirées de l’anniversaire se trouvent ci-après :

PARIS / La Maroquinerie
09.11 : MOTORAMA – EMILY JANE WHITE (billetterie)
10.11 : MOTORAMA – FLOTATION TOY WARNING – WILL SAMSON (billetterie)

BORDEAUX / Le Rocher de Palmer
11.11 : FRÀNCOIS AND THE ATLAS MOUNTAINS (joue « Plaine Inondable ») – STRANDED HORSE – WILL SAMSON (billetterie)
12.11 : MOTORAMA – EMILY JANE WHITE – FLOTATION TOY WARNING (billetterie)

Tracklist

Flotation Toy Warning – Bluffer’s Guide To The Flight Deck (Talitres, 15 juin 2016)

01. Happy 13
02. Popstar Researching Oblivion
03. Losing Carolina: For Drusky
04. Made From Tiny Boxes
05. Donald Pleasance
06. Fire Engine On Fire Pt. I
07. Fire Engine On Fire Pt. II
08. Even Fantastica
09. Happiness Is On The Outside
10. How The Plains Left Me Flat
11. This Is Not A Lifesaver
12. Even Fantastica (Goodbye To The Flight Deck Mix)

http://www.flotationtoywarning.co.uk
https://www.facebook.com/Flotation-Toy-Warning-16066408099

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