Electric Electric interview

Sad Cities Handclappers fut une immense claque pour quiconque s’en enquit dès 2008 via le label strasbourgeois Herzfeld – plus coutumier de symphonies pop panoramiques que de décharges à haut voltage. Procédant d’une scène oscillant entre noise bourrue et math-rock acéré et marquant l’année suivante l’hexagone de son empreinte radicale et DIY – de Marvin (lire) à Pneu en passant par Sister Iodine ou Gablé -, le duo alsacien Electric Electric, devenu trio dès 2009, allait dans la foulée ouvrir la boîte à gifles et sillonner la France de fond en comble histoire d’asseoir définitivement sa réputation : celle d’un groupe technique et rugueux, provoquant transe et frénésie sur l’autel d’un implacable matraquage rythmique. Octobre 2012, leur second LP – Discipline (lire) – édité par le biais de quatre structures indépendantes (Herzfled, Kythibong, Murailles Music et Africantape), assomme d’abnégation toute critique malveillante, densifiant et diversifiant les creusets d’inspiration que l’on situait auparavant, à l’époque de Sad Cities Handclappers, à mi-chemin entre Shellac, Don Caballero et Lightning Bolt. Entre apparition de vocalises déshumanisées et d’électronique omnisciente, la donne, loin d’être bouleversée, est incroyablement complexifiée, laissant à quai le peu de concurrence anglo-saxonne valable du genre, de Foals à PVT. De la pochette de Sad Cities Handclappers – en forme de clin d’œil appuyé au Loveless de My Bloody Valentine -, à celle verte de Discipline, ne représentant rien d’autre qu’un arbre au fond d’une cour, il y a donc plus qu’un saut temporel, mais bien une véritable remise en perspective d’un son à la fois si caractéristique et si différent d’un album à l’autre. Explications avec Eric Bentz, guitariste du groupe.

Entretien avec Eric Bentz

Votre nouvel album Discipline sort quatre années après son prédécesseur, Sad Cities Handclappers. Outre ce besoin quasi-consubstantiel de vous produire sur scène, la complexité de celui-ci explique-t-elle cette temporalité, disons, dilatée ? Quelles ont été les grandes étapes de sa maturation en terme d’écriture ?

À la sortie du premier album, le duo guitare/batterie devient trio avec l’arrivée de Vincent à l’électronique. À mes yeux, un nouveau groupe était à créer. C’est précisément cela qui a pris beaucoup de temps. En parallèle aux nombreux concerts nous affinions notre nouveau dispositif qui allait nous permettre de travailler les morceaux qui composent aujourd’hui Discipline. Il fallait définir le champ sonore dans lequel nous allions évoluer. J’avais envie d’entendre un groupe intense, qui a baigné dans la noise, qui se nourrisse autant des musiques contemporaines que de minimalisme électronique, de R’n’B dégénéré que de musique de rituel. À l’entrée en studio, quatre morceaux étaient achevés, les autres ont été montés à partir d’idées plus ou moins abouties, à partir de boucles de guitares, de patterns de batterie, de lignes de voix. Deux morceaux sont nés d’improvisations guitares préparées/électroniques. Le studio a été un bon espace de recherche et de doute ; d’excitation aussi.

Plus que Sad Cities Handclappers, Discipline se résume d’une certaine manière à l’aune de son titre. Cette tension entre le rendu live – cette superposition de samples réalisées en direct – et la prétention métronomiques des morceaux explique-t-elle cette Discipline que j’ose imaginer… libératrice ?

Le titre du disque ne fait pas écho à une forme de rigueur qu’on s’inflige pour jouer cette musique. Je n’ai pas vraiment l’impression qu’on soit très discipliné, on fonctionne encore beaucoup à l’arrache ! Le nom d’un disque assoit quelque chose de l’ordre de l’esthétique pour moi. Lorsque James Ferraro appelle son dernier disque Sushi, ça fonctionne. J’aimais la mystérieuse austérité que ce mot discipline allait drainer avec lui, la coloration qu’il allait donner au disque. Pour moi il correspond bien à notre époque : tout est sous le joug de la discipline, qu’elle soit consciente ou non. La véritable question qui y est liée est celle de l’apparition du sujet, de l’émancipation face aux pouvoirs normatifs qui nous façonnent tout au long de notre vie. Notre implication dans ce groupe est une des réponses qu’on a trouvé face à cela.

Au-delà d’un attachement au hardcore US et à la scène noise, les textures sonores de Discipline semblent agréger des influences plus variées, d’une motorick chère à Neu! à des arrangements plus anglo-saxons que l’on retrouve chez Battles ou PVT. Est-ce une façon d’accentuer l’aspect dansant de vos compositions ?

J’ai toujours été un boulimique de musique, la sensation de me retrouver face à des sonorités, des formes et des esthétiques nouvelles est quelque chose de merveilleux pour moi. Ce bain dans lequel je flotte participe à mes propres projections. Concernant cet aspect dansant dans notre musique, j’aime à le considérer comme lié à un état de transe qui se joue aussi sur le plan de l’affect, pas simplement au niveau physique. C’est par son pouvoir d’émotion que la musique peut déclencher cette transe. Les textures sonores que tu évoques participent à la densité du disque, et à un « mood » général qui évoque peut être parfois une certaine mélancolie. Par ailleurs, j’ai l’impression que chaque son correspond à un geste plus ou moins « funky » et on a passé beaucoup de temps à les affiner, certains cherchent le déhanché, d’autres pas.

L’incorporation des voix sur Discipline est assez troublante. Plutôt que d’humaniser une musique presque mathématique, elle évoque une fusion totale entre l’homme et la machine. Est-ce l’effet recherché ?

Le rapport à la voix est complexe dans ce projet. Il n’était pas question de la mettre en avant sur ce disque mais de lui trouver une place étrange, désincarnée. Je ne voulais pas qu’on visualise un chanteur mais qu’il y ait des voix évocatrices, quasi fantomatiques. Elles appuient une direction « pop » dans notre musique car avant tout nous essayons de faire des chansons. Electric Electric est la confrontation de deux mondes, un premier qui se nourrit d’abstractions, de recherches sonores, qui lorgne vers une sorte de modernité et un second marqué par un songwriting plus classique.

Discipline sort via quatre structures différentes, Herzfled, Kythibong, Murailles et Africantape. Qu’évoquent pour vous ces structures et comment en êtes-vous arrivés là ?

Ça nous a paru excitant de tenter cette coproduction folle avec ces quatre structures amies. Nous avions déjà travaillé avec Herzfeld et Kythibong sur le premier album. On croise Julien Murailles et Julien Africantape depuis des années, les choses se sont faites naturellement. J’aime l’idée que diverses personnes s’impliquent dans le groupe, le rapport collectif est toujours stimulant et riche. Ces quatre structures, chacune à leur manière, sont portées par la passion avec une vision ouverte et moderne.

Agenda

Le 19 janvier prochain Elelectric Electric jouera aux côtés de la Terre Tremble !!! à Argenteuil sur la scène de la Cave Dimière (Event FB). Le trio sera également à l’affiche d’une soirée avec Mermonte le 9 février au File7, scène de musiques actuelles à Magny le Hongre (une demie heure de Paris). On vous fait gagner des places par ici.

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